Impressions de théâtre, t. I, p
était surpris, bien qu'il les connût depuis long"temps, par la représentation des mœurs d'Oronte, d'Alceste, de Glitandre : il les trouvait singulières, presque choquantes. Serait-ce Molière qui exagère ici jusqu'à Finvraisemblance ? Il faut en tout cas tenir compte des peintures de Pascal, de la Rochefoucauld, de Nicole et surtout de Labruyère pour avoir un tableau complet du xvii*^ siècle. Mais, si même celui que nous donne Molière, est à peu de chose près exact, il n'a pas, au point de vue de l'art dramatique, un intérêt universel et humain. Une pièce dont quelques parties exigent, pour être comprises, la connaissance particulière de certaines mœurs, n'appartient pas à la littérature « européenne » : de même on ne peut attribuer une valeur internationale k un auto sacramental deCalderôn que peuvent seuls goûter les hommes qu'une étude approfondie des mœurs religieuses des xvi^ et xvii® siècles espagnols a mis à même de comprendre et de sentir les extases de la foi. Grimarest n'avait-il pas écrit après la première représentation des Femmes savantes : « Ce divertissement était sec, peu intéressant, et ne convenait qu'à des gens de lecture ». Une repré-
sentation récente de cette pièce à la Comédie Française nous a fait voir que cette fois Grimarest n'était pas loin d'avoir raison. On pourrait faire la même remarque pour plus d'un détail, plus d'un portrait, plus d'une scène qui font allusion à des événements de l'époque et qui laissent très froid le spectateur de notre temps, parce qu'il sont perdus dans les brumes d'un passé lointain.
Enfin, quelle conclusion formulerons-nous relativement à la valeur générale de l'œuvre de Molière ? Certes, nous nous garderons de dire comme Guillaume Schlegel que son talent et les tendances de son esprit auraient dû le déterminer à ne cultiver que les farces, bien qu'il soit vrai, pour parler avec Vauvenargues, qu'il ait pris parfois « ses sujets trop bas ». Mais « la lie scarronesque » de quelques pièces de Molière où l'élément bouffon, grotesque, caricatural prédomine, est peut-être un résidu de cet « esprit gaulois » dont l'auteur des Fourberies de Scapin^ de M. de Pourceaugnac^ du Bourgeois gentilhomme, est, à ce que l'on dit, un représentant éminent. Il nous paraît, à vrai dire, que l'élément « gaulois », de certaines parties de l'œuvre
de- Molière en rend Tintérêt plus restreint, plus limité ; il est le produit, pour ainsi dire, du sol français, il en conserve la saveur ; il ne peut donc être pleinement goûté que par des Français : c'est dire qu'il n'a pas de portée '( européenne ». Mais, comme nous Favons déjà dit à plusieurs reprises, ce n'est pas ce qu'il y a d'amusant, de divertissant, de risible dans l'œuvre de Molière ; ce n'est pas le dessin des gens et des mœurs de son temps, qui en fait le prix ; ce qui, selon nous, élève Molière au-dessus de ses contemporains et ses successeurs, c'est sa qualité de penseur, de philosophe, ou, si vous aimez mieux, de psychologue ayant une connaissance profonde de l'âme humaine. Molière domine son siècle prodigieusement ; il est l'éternel révolté ; il a deviné et nous a fait pressentir quelques conflits de la vie sociale de l'avenir ; il a vu — toutes ces choses sont liées — l'incorrigible sottise des hommes de notre espèce et en a donné une peinture tragi-comique, qui, malgré quelques faiblesses que nous avons signalées, est grandiose. L'auteur de Bouvard et Pécuchet, cette « Iliade grotesque du nihilisme » ^, se servira d'un appa-
1. V^e E.-M. de Vogué : Le roman russe, Avant-propos, p. XXXIII.
reil beaucoup plus compliqué et. plus difficile à manier pour élever à l'éternelle stupidité de l'homme son monument inoubliable.
Dans l'histoire de l'évolution du drame, Molière a joué un rôle très important : il a élargi le cadre de la comédie; en dehors de la farce et de la comédie proprement dite, le drame à caractère sérieux et même la trag'édie bourgeoise se sont amplement nourris de son œuvre; ses successeurs de toutes nationalités l'ont sollicitée dans les sens les plus divers, ils l'ont développée, complétée, perfectionnée, ils ont refait, en leur donnant plus de variété, les caractères qu'il n'avait qu'ébauchés ou qu'il avait tracés un peu hâtivement. Mais ils ne purent se passer de Molière qui fut, pour nous servir d'un terme nietzschéien, le pont par lequel presque tous les dramaturges ont dû passer pour arriver à la riche éclosion de la littérature dramatique de nos jours. Tout ce qu'il a pris aux Espagnols, il l'a livré aux générations futures, enrichi des transformations et des innovations de son puissant esprit. Il n'est pas « le génie le plus créateur que la France ait produit », comme l'ont proclamé les
insipides panégyristes du Moliériste, mais il nous donne une preuve nouvelle de la puissance d'expansion que recèle Tesprit français, « moins apte à créer qu'à transformer et à propager les idées ^ ». Nous sommes même convaincus que la facilité avec laquelle tout ce qui est écrit en français se répand sur le monde, a puissamment contribué à attirer l'attention générale sur son œuvre : les ouvrages où les critiques français célébraient son art dramatique, portaient sa gloire à travers l'Europe et lui gagnaient bien des suffrages, c'est en tout cas à leur instigation qu'on était tenté de voir en lui le plus grand génie dramatique du monde. Appréciation que les faits ne justifient pas entièrement, car, répétons-le une dernière fois, une partie considérable de l'œuvre de Molière a vieilli.
Certes, quelques-uns de ses personnages vivent encore aujourd'hui : Harpagon est le type de l'avare ; Tartuffe est resté l'équivalent d'hypocrisie, mais sur la scène et dans le milieu où il évolue, il ne concentre pas l'intérêt ; George Dandin est d'une large humanité ; Alceste est