Année de 1883, p
de culte reconnu et de croyance officielle, une célébrité nationale qu'il ne soit plus permis de discuter, quelque chose comme est Shakespeare en Angleterre et Gœthe en Germanie. On n'admet point les réserves, ou mieux encore, personne ne s'avise d'en faire. Une seule chose est de mise lorsqu'on parle de l'auteur du Tartuffe^ c'est l'effort pour renouveler le fond des épithètes laudatives qu'on a l'habitude de joindre à son nom ^ )). Et Schérer éprouve une véritable joie à découvrir une sorte de « complice » en Weiss qui osa comparer et préférer Regnard à Molière.
Mais revenons à notre sujet. Si nous blâmons les excès du culte de Molière, ce n'est pas que nous appartenions à F « école de dénigrement » dont parlent les annales du Moliériste ; nous voulons avoir le droit de le juger en toute liberté, évitant de tomber dans l'extrémité du blâme ou de l'éloge, ne manifestant d'ailleurs pas de préférence pour tel auteur français ou espagnol, ou bien pour telle forme d'art. Il nous reste maintenant à donner quelques indications sur la mé-
1. Une hérésie littéraire (Études sur la littérature contemporaine), Paris, 188;>,t. VIII, p. 51 et 54.
thode suivie dans cette étude. La recherche la plus exacte et la plus complète possible de ce que Molière doit à TEspague ne constituait — nous l'avons déjà dit — qu'une partie de notre tâche ; nous avons aussi dû prendre garde à l'influence qu'ont exercée sur lui ses contemporains et l'Italie, mais ce n'était là encore, en grande partie, qu'une action indirecte de la littérature castilane. Nul n'ignore que l'auteur du Misanthrope s'inspira de Scarron, de Cyrano de Bergerac, de Thomas Corneille, le Rotrou, d'autres encore ; mais tous ces écrik^ains étaient les obligés de l'Espagne. Les critiques mettant en lumière l'influence des contemporains sur l'œuvre de Molière, négligent singulièrement la part que doit y avoir l'Espagne; ils usent d'une espèce de (( méthode d'élimination, » dont, plus d'une fois, nous aurons à constater l'application, au cours de cet ouvrage.
Mais l'effet de l'influence de l'Italie sur Molière se modifie aussi si on l'examine en tenant compte de l'expansion de la culture espagnole. A la vérité, ne pouvait-il pas entrer des éléments espagnols dans ce qu'on représente comme l'in-
fluence italienne ? Discerner ces éléments est une tâche compliquée que nous n'abordons qu'avec une très grande prudence. Les deux cultures prirent contact au milieu du xv*' siècle ; des liens politiques étroits unissaient à cette époque les deux peuples. Après la conquête du royaume de Naples, Alphonse d'iVragon avait établi une foule de familles espagnoles en terre italienne ; mais l'ardeur religieuse qui fit de l'Espagne du xv'' et du xvi^ siècles le champion le plus fidèle et le plus téméraire de la papauté, contribua particulièrement à établir des relations entre les deux pays et à provoquer des échanges d'idées. Les souverains de la péninsule ibérique qui établirent leur domination à Naples, en Sicile, à Milan (1525), y acclimatèrent la langue espagnole qu'on parlait même à Rome sous Galixte III et Alexandre VI, c'est-à-dire vers 1460 ^ Les vainqueurs finirent par être séduits par la culture italienne ; mais leur poésie lyrique seule en subit une profonde et durable
1 . Pour l'expansion de la culture espagnole en Navarre et à Naples, voir Amador de los Rios : Historia critica de la lUeratura esp., t. VI, p. 421, et Benedetto Crocc : La lingua spagnuolain Italia (Roraa, 1895), p. 9.
38 MOLIÈRE ET l'eSPAGNK
empreinte. « L'Espagne, dit Moland, avait beaucoup emprunté elle-même à l'Italie ; elle s'était approprié spontanément le goût des aventures, des surprises, des jeux et caprices du sort, goût dès longtemps développé en elle par la littérature chevaleresque. Elle avait ajouté aux intrigues toutes vaines et décevantes des Italiens plus de sentiment, de noblesse d'âme, de vie morale ^ » L'Italie ne fît certes pas découvrir aux Espagnols le romanesque et le chevaleresque, comme Tobserve justement Moland lui-même renvoyant aux Amadis. Si l'on cherchait l'origine de ce sentiment, ce serait plutôt à l'influence arabe en Espagne qu'il faudrait remonter. Il est vrai que les dramaturges espagnols firent ample provision de sujets chez les nouvellistes italiens et surtout chez Bandello et Boccace plusieurs fois traduits et très lus en Espagne ; mais l'action de la plupart des nouvelles de Bandello se passe en Espagne et les contes les plus passionnés de Boccace furent écrits à Naples, en territoire espagnol. C'est Lope de Vega, le créateur de la comedia nueva