La Comedia espagnole en France, Paris, J900, p
des éléments convenables à la comédie. Gepen-/ dant, si la chronolog-ie classe des auteurs comme' Salas Barbadillo, Gastillo Solôrzano dans la première période, leur peinture d'un comique grossier de la réalité moyenne en fait de très proches parents de Molière qui, du reste, s'est directement et par l'intermédiaire de ses contemporains, inspiré de leurs œuvres. En tout cas, le type 5 du valet, du laquais, à\x gracioso de la premières période dramatique, qui professe une philosophie banalement ég-oïste et intéressée semblable/ à celle de Molière, se trouve en germe ou mêm assez nettement esquissé dans le théâtre de Lop de Tirso, de Castro; il s'enrichit de nouvelle^ nuances et paraît au premier plan chez Moreto/, chez Galderon et surtout chez Rojas.
Il y a peu de chose commune entre les valets de Molière d'une part et d'autre part les serviteurs de la comédie antique et ceux de la commedia delVarte ; peut-être ceux-là se sont-ils appropriés quelques gestes, quelques attitudes, quelques manières d'agir tout extérieures de ceux-ci, mais leur âme est marquée du génie espagnol. On sait que c'est Scarron qui en transplantant sur le sol français les graciosos de
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Rojas, mit à la mode les Crispin, les Jodelet ; Molière, Regnard et Lesage en introduisirent simplement de nombreuses variantes sur la scène française ; le Figaro « révolté » de Beaumarchais est lui-même un descendant lointain et assez divers de cette lignée ; d'ailleurs, il ne faut pas oublier que Beaumarchais doit beaucoup à Lesage qui lui-même s'inspira souvent de l'Espagne. Notre poète eut souvent recours au « roi du burlesque » pour ses types de valets ; il se servait parfois aussi des originaux espagnols, qui, en passant dans ses pièces, ne perdaient rien de leur verve picaresque ; de même, ses soubrettes pleines de bons sens étaient enpartie redevables de leur esprit auxcriadas de la comedia. Les traductions de ses contemporains servirent ici encore à Molière, hes g raciosos et les graciosas^ bien qu'ils portent des vêtements coloriés àl'espagnole^, n'appartiennent pas à une seule nation; le réalisme, d'une valeur universelle, qu'ils représentent en fait en quelque sorte des types « européens ». Leur ancêtre commun c'est Sancho Panza ; c'est de lui que procèdent tous les criados^ lacaijos et escuderos qui mettent un peu de gaieté dans les sombres drames espa-
gnols d'honneur, d'amour et de jalousie. On pourrait cependant les diviser en deux classes : à la première, appartiendraient les serviteurs rusés et fins qui parodient spirituellement les actions de leurs maîtres, en opposant à leurs rêves exaltés les trivialités grossières de la vie pratique ; à la deuxième, appartiendraient les laquais malappris qui font sottise sur sottise, bien que leur langage exprime un humour d'une saveur originale ; les premiers seraient les représentants du « comique de caractère », les seconds font naître ce qu'on appelle le « comique de situation ». Molière s'inspire des deux genres, mais la transposition du premier est la plus fréquente. Les types de valets espagnols subissent parfois une métamorphose assez singulière avant d'arriver à notre auteur : ils changent de position, cessant d'être serviteurs, pour s'élever jusqu'à la bourgeoisie. Le philistin prudent et rusé que Tégoïsme rend borné et lâche, un Sganarelle, ne semble-t-il pas être un gracioso espagnol transposé? Et tous ces bonshommes de Molière, sages et timorés, ne ressemblent-ils pas, bien que leur physionomie ait un peu changé, aux lacayos de robuste bon G. HuszÂH. — Molière et VEspiupie. 5
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sens? Cette sag-esse triviale de caractère satirique que Ton trouve dans l'œuvre de Molière, emprunte souvent pour s'exprimer, comme nous l'avons déjà fait remarquer, les boutades moqueuses des graciosos espagnols, en raison, sans doute, de leur ressemblance avec les saillies de l'esprit gaulois ; mais tandis que toute cette valetaille ne figure dans la comedia que pour s'opposer à la violence des sentiments héroïques, elle joue chez Molière un rôle essentiel : ce qui n'était, dans le théâtre espagnol, qu'un mince filet à peine visible devient, dans sa comédie, un fleuve puissant, à la force duquel ajoute encore le courant picaresque.
Il ne faut pas oublier que certains contemporains de Molière avaient préparé les voies à'ce réalisme satirique. Scarronest du nombre, et l'on peut dire que l'œuvre de l'auteur du Bourgeois gentilhomme se trouve, en grande partie, ébauchée dans ses ouvrages. Ce qui rattache, entre autres, Scarronà Molière, c'estla guerre qu'ils ont déclarée tous deux à l'héroïque et « leur retour au réel ». Le vulgarisateur des Crispinet des Jodelex était aussi des plus opposés à l'esprit espagnol, attaquant ce qui en est l'expression la plus carac-
téristique, l'honneur. Mais les choses changent smgulièrement d'aspect si nous considérons l'influence espagnole du point de vue de l'histoire comparée des littératures. Ce Scarron qui combat un courant venu d'Espagne, trouve dans la littérature même de ce pays les principales armes dont il se servira pour l'attaquer : phénomène qui, comme nous l'avons déjà indiqué, se produira bien souvent. On sait que l'Espagne a fortement marqué son empreinte sur le burlesque de Scarron et, en général, sur le burlesque français ; l'Italie y a aussi sa part, mais pour Scarron son influence n'est visible que dans le Typhon^ et le Virgile travesti ; la source de ses autres ouvrages — ceux-là même qui ont agi sur Molière, — c'est par delà les Pyrénées qu'il faut l'aller chercher. Scarron use du burlesque, d'origine espagnole, pour réagir contre la manière héroïque issue, elle aussi, d'Espagne. Il y a ainsi une certaine relation entre ces deux genres : tous deux ont été produits par le génie espagnol, porté à l'emphase, à l'exagération et surtout aux contrastes les plus saisissants. Le culte outrancier de l'héroïsme trouvait sa contrepartie dans le burlesque dont l'ironie arrêtait
l'essor des rêves grandioses des farouches protagonistes du théâtre castillan. Le roman picaresque contenait aussi bien des éléments burlesques et il ne contribua pas moins au développement de la satire et de la caricature dans la littérature française que la « comedia ironique », adaptée par Scarron et par d'autres auteurs. Gong-ora et Quevedo, et parmi les dramaturges^ Rojas inspirèrent particulièrement l'auteur du Roman comique quand il voulut faire goûter à ses compatriotes la saveur du burlesque espagnol. Rojas, le modèle que Scarron suivit fréquemment etMoreto — leur comédie, dite de caractère [comedia de fujurôn), était saturée de scènes burlesques — agirent sur Molière, soit directement, soit par l'intermédiaire de Scarron et laissèrent des traces assez profondes dans son œuvre. Dans Va comedia de figurôn se trouve une satire, poussée au grotesque, des travers humains dont profitera, en l'approfondissant, le grand comique français ; les situations plaisantes où se trouvent les personnages niais de cette espèce de comedia pourront être utilisés par Molière presque sans changement. Il s'agit d'ordinaire d'accabler sous le poids de grosses plaisanteries un bonhomme
stupide qui pourrait s'appeler Sganarelle ou M. Jourdain ou un prétendant ridicule, proche parent de M. de Pourceaugnac : procédé que l'on retrouve chez Molière.
Est-ce à dire que l'influence de Gongôra, de Quevedo, de Rojas^ suffise, pournous, à expliquer la part du burlesque dans l'œuvre de Scarron et dans la littérature française du xvii® siècle, en général? Non certes: car il existe une certaine parenté entre ce burlesque et la gaieté gauloise dont on retrouve la manifestation dans les vieilles farces et les vieux contes licencieux de France. Mais nous ne pourrions adhérer à l'opinion de M. Morillot pour qui le vieux fonds gaulois « avait, au commencement du siècle, produit Tabarin et le trio facétieux de Gaultier- Garguille, Turlupin et Gros-Guillaume ; quinze ans plus tard, il produit Scarron i. » En refusant de tenir compte de l'influence profonde du burlesque espagnol sur Scarron, on se condamne à connaître incomplètement les origines de son œuvre et de ce courant de réalisme satirique qui entraîna bien des auteurs du xvii'^ siècle et, dans une certaine mesure, Molière lui-même. « Nous