Les œuvres de Sorel, Paris
père du rire, le trésor de la joyeuseté et des sonnets burlesques ». L'ironie qui perce dans son Grand Taquin^ traduit en français en 1633, son Histoire de la vie de Buscôn^ parue en français en 1639, ses Songes traduits en 1641, semble inspirer parfois, à travers ses précurseurs, Molière lui-même.
Molière d'ailleurs peut être, à bien des égards, comparé à Quevedo. Nous avons déjà fait remarquer que la ressemblance des mœurs dominantes d'Espag-ne et de France avait produit une sorte de parallélisme entre les courants littéraires des deux pays où elles se reflètent. Les précurseurs de Molière avaient déjà raillé les travers humains que ridiculisera l'auteur de Tartuffe ; ici encore TEspagne précédait la France et leur fournissait plus d'un trait dans ce genre littéraire. Ainsi Quevedo avait, quelques dizaines d'années plus tôt, poursuivi de sa narquoise satire divers personnages que Molière n'épargnera pas : les mauvais poètes, les beaux esprits, les femmes savantes, les hypocrites et les médecins, et même les gens de finance, les gens de justice, les nobles, les grands, les ministres et le roi. (( Hàtons-nous d'ajouter que si Quevedo
et Molière ont rencontré les mêmes ridicules, on peut, en comparant le parti qu'ils en ont tiré, mesurer la distance qui sépare la bouffonnerie du vrai comique. Sans atténuer le côté grotesque de ses orig^inaux, Molière ne force point tellement la plaisanterie qu'il enlève à ses personnages toute vraisemblance et toute réalité ; il prend la peine d'inventer des caractères, d'imaginer une intrigue, de ménager des contrastes. Il n'y a rien de semblable dans Quevedo. Il se borne, dans des notes décousues, à une parodie assez terne, malgré ce qu'elle a d'outré, qui prouve une fois de plus la malignité de l'auteur, mais d'où l'art véritable est absent '. » Ces lignes où l'on ^'efforce de définir les analogies et les différences des œuvres espagnole et française, sont extraites de l'ouvrage, peut-être un peu long et diffus, de M. Ernest Mérimée. La supériorité de Molière sur Quevedo n'est point là où la découvre M. Mérimée ; on ne peut se contenter, pour juger de la valeur de l'esprit satirique des deux écrivains, de la distinction un peu vague du comique et du bouffon, en admettant même que
1. Essai sur la vie et les œuvres de Francisco de Quevedo (Paris, 1886).
Molière est « comique » toujours et jamais (( bouffon ». Cela, d'ailleurs, ne me paraît pas tout à fait exact, car on trouve chez lui du « grotesque », du « bouffon )> et même du « burlesque », et j'insiste encore, à ce propos, sur l'influence à demi espagnole qu'ont exercée sur son œuvre et Scarron, et Sorel, et Cyrano, pour ne citer que ceux-là. Il n'est pas vrai non plus que Molière « ne force point la plaisanterie » ; il usa souvent de ce procédé et Quevedo ne mérite guère plus de reproche que lui à ce point de vue. Quant à la « vraisemblance » de ses personnages, à « l'invention des caractères », à (( l'imagination des intrigues » dont parle si volontiers M. Mérimée, nous nous en occuperons ailleurs ; bornons-nous à rappeler à M. Mérimée qui ne semble pas y avoir pris garde, que Quevedo n'était pas un auteur dramatique par excellence, bien qu'il ait écrit quelques intermèdes (entremes). Molière l'était et encore ne suis-je pas convaincu que la force de ses « intrigues » ou r « invention » de ses caractères aient suffi à établir sa gloire.
Quevedo peut encore être rapproché de Molière, parce que son nom symbolise la lutte contre le « cultismo » ou précieux espag-nol . Molière poursuit de sa haine le pédantisme, dans la poésie et dans la science, chez les hommes et chez les femmes ; c'est un des caractères essentiels de son œuvre; bien que, ici encore, il ait eu, comme nous le verrons, divers prédécesseurs dans la littérature française. Cette lutte de Molière contre « les précieux » et « les précieuses » s'accorde — notons-le en passant — avec sa « philosophie de la nature », hostile à tous ceux qui, comme les pédants ou les basbleus, « fardent la nature ». Il est certain, comme l'a très bien montré M. G. Lanson, dans son étude sur Gongora, qu'il y a une relation entre l'héroïque, le précieux et le burlesque et que ce sont « trois états du même goût, trois styles du même art ^ ». Cela n'exclut pas, selon nous, que le burlesque soit une parodie du précieux, avec une « intention critique » ou même une « dérision voulue ». En Espagne, dit M. Lanson, « le burlesque naît avec le cultisme et se développe parallèlement. Il en est si