Revue d^Histoire litt., 1896, p
76 MOLIÈRE ET l'eSPAGISE
peu la critique qu'on le rencontre chez les mêmes écrivains qui donnent le plus dans le galimatias alambiqué ou sublime ». Beaucoup d'auteurs espagnols combattirent le cultisme, tout en étant plus ou moins affectés de cette maladie ; mais il en est d'autres qui surent s'en préserver, en luttant contre elle; quoi qu'il en soit, le burlesque paraît le plus souvent opposé au précieux. Ainsi, dans le Marquis de Cigarral^ par exemple, Solorzano fait adresser, par don Gosme, cette invocation à la nuit : « Que le seigneur Apollon (ce qui fait songer au « seigneur Jupiter » de V Amphy trion) trouve en toi un manteau si obscur qu'en se retirant il ne nous donne pas la lumière des étoiles, mais des bâillements. Nuit, sois plus sombre d'aspect que les œuvres d'un cultiste qui parle chinois et dont la voix a le son arménien ». La parodie du grand est ici malicieuse : par ce burlesque, Solorzano se moque des discours poétiques que les caballeros de la comedia aimaient à adresser, dans des situations critiques, au soleil, à la lune, aux étoiles, et dont le (( galimatias alambiqué » rappelle le cultisme. On pourrait multiplier les exemples de ce genre.
L'histoire si controversée du cultisme, de la préciosité et de la réaction qu'ils soulevèrent en Espagne et en France, est un curieux phénomène dont l'étude est singulièrement féconde pour qui s'intéresse aux échanges mutuels d'idées, de sentiments et de goûts qui ont eu lieu en Europe. Cette maladie du style qui s'appelle gongorisme, cultisme ou conceptisme en Espagne, marinisme en Italie, précieux en France, euphuïsme en Angleterre, est, comme on le sait, un courant qui traversa pour ainsi dire parallèlement, les littératures de tous ces pays. Menéndez y Pelayo a très justement observé, dans son Histoire des idées esthétiques en Espagne ^ qu'au moment où les trois esprits supérieurs de la Renaissance, l'Arioste, Shakespeare et Cervantes, exprimaient la fusion de l'idéal du vieux monde héroïque et de l'esprit moderne, toute l'Europe, surtout les cours, les salons, les académies, était éprise d'une poésie ennemie du vulgaire, conventionnelle et qui devait n'avoir souci que de la forme, de l'expression, ne s'attacher qu'au nouveau dans le style, les thèmes d'amour et d'héroïsme de la