‹ Molière et l'EspagneChapitre 36 sur 109 · Voir son excellente étude sur La philosophie de Molière · texte numérisé non relu

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qui se mêlent, avec plus ou moins de maladresse, de la corriger, de réparer ses fautes, de la perfectionner au besoin : les Purg^on, les Diafoirus et leurs adeptes. En vérité, il est peu probable que Rabelais, Montaigne et Molière s'en soient pris aux seuls médecins « pédants » ou « ignorants » de leur époque ; ils voulurent détruire ce que Béralde du Malade imaginaire appelle « le roman de la médecine ». Or, si la lutte contre tout ce qui entrave le libre épanouissement du naturel ou tend à le corriger, fait partie de la u philosophie de la nature », il faut se rappeler que cette philosophie est celle de toute la Renaissance ; et « la satire des médecins » n'est que la résultante d'un courant littéraire « européen ». Ne constate-t-on pas, au XV® et xvi® siècles, dans les littératures italienne, française et même espagnole — bien que celleci ait à peine subi l'influence de la Renaissance — une tendance générale à persifler les pédants, les médecins et tous les adversaires de la nature, doctes, livresques et cependant bien sots ? En tout cas, l'histoire comparée des littératures nous ouvre une perspective nouvelle : la guerre que fit Molière aux « tueurs

d'hommes », n'était pas seulement « locale » ou <( contemporaine »; il put donc être poussé dans cette voie par l'impulsion de littératures étrangères et notamment de la littérature espagnole. On sait que l'Italie était par excellence le pays des pédants ; aussi fut-elle la plus violente et la plus acharnée contre le pédantisme et la sottise qui se donne des airs savants ^. Dans la commedia delVarte^ le pédant est l'objet de la satire la plus cruelle; de même dans la commedia sostenuta, qui est antérieure : ainsi, dans Le maréchal de l'Arétin on se moque sans pitié du « magister » qui (( converse entre ses dents avec sa propre sottise » ; dans la Mandragore de Machiavel les pédants et les médecins sont bafoués et ridiculisés ensemble. Mais si Molière a pu s'inspirer de l'Italie dans la création de ses Pancrace ou Marphurius, il nous paraît que l'Espagne lui fournit la plupart des flèches dont il cribla les médecins. Parmi ses devanciers, Scarron et Sorel

1. Du reste, on trouve des traits satiriques à l'adresse des doctes ignorants même dans la comedia : « un sot qui ne sait pas le latin n'est jamais un grand sot », clit un personnage de Lo que son mujeres de Rojas.

avaient attaqué, en se souvenant parfois des auteurs espagnols, les descendants d'Hippocrate trop versés dans l'art de tuer, ou comme disaient les Espagnols, « en el arte de matar ». Mais Cyrano de Bergerac, dans ses Lettres satiriques — qu'on relise celle contre les médecins — accable de son ironie la plus caustique les docteurs « Tant mieux » au faux air bonhomme, dont « la science consistait surtout à tuer scrupuleusement leur homme d'après les règles ». Nous avons insisté précédemment sur la profonde influence qu'avait exercée Quevedo sur l'œuvre de Cyrano de Bergerac ; bornonsnous à signaler ici que l'auteur du Grand Taquin avait haï les médecins avec presque autant d'acharnement et de constance que Molière ; on peut donc admettre que quelques traits du satirique espagnol se sont glissés, grâce à Cyrano de Bergerac, dans l'œuvre de l'auteur de Dom Juan. Quevedo oublie rarement, dans ses poésies, de décocher un trait de son âpre satire aux Esculapes espagnols qu'il désigne des noms de mata-tiaSy m a ta- madrés, mata-suegros (tueurs de tantes, de mères, de beaux-frères), ou qu'il qualifie de « venin », auquel on n'échappera pas,

si on a le malheur d'y avoir recours. En outre, il avait écrit un intermède : Le médecin^ dont Molière put retenir, pour ses pièces, plus d'un élément de satire ou de parodie. Le médecin y était représenté comme « tributaire de la Mort » et comme « devant vivre de ce qu'il tuait ^ » ; si ladre qu'il touchait ses honoraires avant même d'avoir examiné le malade ; parlant le jargon latino-espagnol qui rappelle celui des Diafoirus français, et recommandant sans cesse « la saignée » (sangrar) et « la purgation » (purgar). Il y a même dans cet intermède une scène de violence entre le barbier et le médecin qui fait songer aux batailles comiques des « savants » de Molière.

Nous ne nous arrêterons ni aux nouvelles, ni aux romans espagnols, où l'hostilité à l'égard des docteurs est manifeste, mentionnant simplement le grand nom de Cervantes dont un personnage des Nouvelles exemplaires déclare que « seuls les médecins peuvent nous tuer et nous tuent sans crainte et sans sourciller », ni aux œuvres picaresques où la tendance anti-

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