Les grands écrivains^ Molière, I
MOLIÈRE ET LESPAGNE 133
Nous avons fait remarquer que plus d'un sujet de commedia delVarte était enii^runté k des €omedias et peut-être à des intermèdes ou saynètes castillans : le Médecin volant italien nous, semble tirer son origine de Y Acer o de Madrid de Lope ' ; aussi peut-on y reconnaître des traits saillants de la farce de Molière. Mais il serait très facile de citer un grand nombre d'intermèdes antérieurs aux canevas des Italiens où les arguments comiques du Médecin volant sont déjà assez développés. Que le jeune barbon amoureux fasse de son valet un médecin, pour pouvoir entrer dans la maison de la jeune fille aimée; que ce valet, en cas de « flagrant délit », invente qu'il a un frère médecin qui lui ressemble au point d'être son aller ergo (le Médecin volant^ scène X) et qu'au besoin il joue deux personnages comme le Sganarelle de Molière à la XV*' scène (Calderôn a tiré de cet argument le sujet d'une de ses meilleures comedias {U homme pauvre est tout projets) : ce ne sont là que lieux communs dans les intermèdes, saynètes ou loas espagnols.
1. Un critique du Moliériste : C. Delamps est luimême de cet avis (1882, p. 312) ; voir aussi Despois- Mesnard, t. VI, p. 18.
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D'autres bouffonneries, du même ordre que celles qui égaient la farce de Molière, y sont fréquentes aussi : dans le Guérisseur ou Le docteur Borrego^ de Benavente, on retrouve le galimatias latinisé des médecins pédants, leur « sai gnez et purgez » ; souvent ils examinent un liquide organique auquel on substitue d'ordinaire du vin blanc que Fun des médecins vide jusqu'à la dernière goutte (ce dernier fait est surtout fréquent chez Quevedo), etc. Une plaisanterie du second de ces intermèdes rappelle singulièrement celle delà IV*' scène du Médecin volant de Molière : quand Sganarelle, lefaux médecin, tâte le pouls du père Gorgibus au lieu de tâter celui de sa fille, Sabine, la servante lui signale son erreur ; Sganarelle lui répond : « Il n'importe : le sang du père et celui de la lîlle ne sont qu'une même chose; et par l'altération de celui du père, je puis connaître la maladie de sa fille ». Or, le Docteur Borrego commet la même erreur et s'en ustifîe par des arguments semblables -. La
1. Léo Rouanet •.Intermèdes espar/nohdu XVIP' siècle (Paris, 1897).
2. Ce trait se retrouve dans un scénario du Dominique et dans YAmour médecin (Acte III, scène V).
manière dont on trompe le père Gorgibus rendent avissi dans les intermèdes ; dans l Entérines del astrôlof/o^, par exemple, le valet et le prétendant feignent de s'intéresser beaucoup à l'astrologie pour laquelle le père de la jeune fille qu'il s'agit de séduire, est passionné ; à la fin il est obligé de pardonner et de consentir au mariage. Mais, le plus souvent, le valet des ^Z^,^ farces espagnoles se sert d'un subterfuge analogue à celui du Sganarelle du Médecin volant de Molière : sous des prétexes divers et par des boutades grotesques, il retient et occupe le père jusqu'à ce que les deux amants aient pu s'entendre.
Dans VEtourdi, le type de Mascarille qui. /^ porte un nom d'origine espagnole, tout en étant la transposition du Scappino de Vlnavvcrtito de Beltrame, ne laisse pas de rappeler l'Espagne par ses attitudes. Mascarille n'est pas seulement rusé, plein d'inventions burlesques qu'il est jirompt à exécuter — à la manière d'un zanni italien, — mais, comme le gracioso de la comedia, il est aussi philosophe et raison-
1. Arcadia de entermeses (1723) ; une collection d'intermèdes datant du xyii*^ siècle. (British Muséum.)
neur, pâle et lointain ancêtre de Figaro ; et sa sagesse et son expérience sont mises en relief par la sottise, l'incapacité et la maladresse de Lélie. C'est un trait à noter que les criados espagnols ne sont pas, comme leurs collègues de la comédie romaine ou italienne, des sortes d'esclaves ; ce sont des hommes libres, bien que d'un rang inférieur ; cela est dû à l'esprit démocratique qui animait la société espagnole des xvi*^ et xvii*' siècles, bien qu'elle fût d'apparence aristocratique. Mais parfois ils semblent se venger de la médiocrité de leur situation sociale par la supériorité de leur esprit qui domine, en quelque manière, toute l'action d'une pièce; les maîtres suivent, en dernière analyse, les conseils que leur suggère le bon sens de leurs serviteurs. DansTZi^our- <ii, le valet de Lélie est l'âme de l'intrigue ; il lui arrive même de prendre la parole au lieu de son seigneur pour vanter le projet qui a été ourdi en sa faveur, et à la fin du IV** acte, il apporte de la clarté et sépare les fils embrouillés de la trame un peu diffuse de la pièce ; ce sont là autant de traits caractéristiques des graciosos espagnols ; la raillerie de Mascarille à l'égard du
duel est aussi au nombre de leurs plaisanteries ( coutumières.
D'autres petits détails nous ramènent encore au drame espag-nol. Au commencement du IIP acte, dans le monologue de Mascarille, on lit ces vers :
Taise/- v^ous, ma lionté, cessez votre entretien, Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien.
Despois fait remarquer « que les apostrophes de ce g-enre sont fréquentes dans les monolog-ues de Corneille, et Scarron en avait déjà fait la grossière parodie '». Cda estparfaitement juste ; mais Despois, fidèle à la méthode d'élimination dont nous avons parlé, oublie de dire que Corneille imitait exactement la comedia dans ces passages et que Scarron, en les parodiant, s'inspirait simplement du burlesque espagnol. Les cahalleros et leurs valets aimaient à apostropher ainsi, en les personnifiant, leurs membres ou les diverses parties de leurs corps. Dans El escondido y la tapada de Calderon, par exemple, don César s'exprime ainsi : (( maintenant, mes pieds, vous êtes lourds? » ; dans sa