Lope de Vega : Guardar y guardarse, t. II, p
C'est un reflet de l'esprit des romans de chevalerie dont il subsiste quelque chose dans la Clélie et le Grand Cyriis de mademoiselle de Scudéry; quand Molière raille ses précieuses d'après qui (c le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures », qui n'aiment pas à recevoir « des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie », qui, comme Magdelon (1V<^ scène), souhaitent être adorées autant que les dames espagnoles par leurs chevaliers, il ne fait que railler cette galanterie ultra-poétique qu'avait engendrée le courant héroïque venu d'Espagne. Et quand, à la fin des Précieuses ridicules, Gorgibus s'écrie : « Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans^ vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables! », nous ne pouvons pas ne pas songer aux malédictions qui accompagnent Yauto-da-fé de la ménagère du prêtre et du barbier de don Quichotte jetant au feu les romans de chevalerie de sa bibliothèque.
Sganarelle ou le Cocu imaginaire passe pour un type éminemment u français » et a contemporain », mais on peut aisément démontrer
que, sous sa forme première, il est apparu en Espagne. Que Molière se soit servi d'un ou de plusieurs originaux espagnols ou qu'il ait mis à contribution des traductions italiennes ou françaises, cela ne change rien à l'affaire'. Ceci a trait au fond et à l'ensemble de la pièce ; examinons maintenant le caractère du protagoniste. On sait que, dans le théâtre castillan, c'est l'honneur [pundonor) qui est le ressort des actions des caballeros et même des damas. Cependant il n'est pas rare de trouver chez Lope ou chez ses disciples, chez Calderon
1. Despois, s'a ppuyant sur Moland(jl/o/ière, t. II, p. 1^6, Moland : Molière et la comédie italienne, p. 255) ne se ran^e pas à Fopinion de ceux qui, d'après Riccoboni, croient voir dans celte pièce utie traduction ou une adaptation deVïtaUen: il Ritratto ovvero Arlechino cornuto per opinione. Même si cette opinion était exacte, ce qui n'est pas improbable, on arriverait encore par un détour à la littérature espag-nole. Nous avons fait remarquer, dans le chapitre précédent, que Molière, lorsqu'il paraît s'inspirer de pièces italiennes, peut, indirectement, contracter une dette envers l'Espagne. Or, parmi les œuvres dramatiques manuscrites de Cicognini (dont nous aurons occasion de parler ultérieurement) se trouve une pièce intitulée : Il cornuto nella propria opinione,
traduite de l'espagnol. Voir Martinenche : Molière et
le théâtre espagnol, p. 67.
même, bien qu'il soit le poète par excellence de l'honneur, des protestations contre ses lois iniques et cruelles. Maint chevalier de la comedia héroïque proprement dite ^ , ne se soumet à ses ordres qu'en les critiquant et les accablant de malédictions ; il qualifie l'honneur de loi barbare et tyrannique qui nous rend responsable d'une volonté étrangère, qui nous fait subir la peine d'un délit qu'vm autre (ou mieux qu'une autre) a commis et qui, en un mot, a pour effet de rendre une (( main étrangère », ou plutôt féminine maîtresse de la bonne renommée d'un homme. La comedia ironique, celle de la période de décadence, fourmille déjà de satires où l'honneur (notamment chez Rojas) et tout ce qui s'y rattache, deviennent objets de raillerie, surtout de la part des laquais et des valets.
Lorsque donc, chez Molière, Sganarelle s'ir rite (scène XVIP) :
Peste soit qui premier trouva Tinvention De s'affliger l'esprit de cette vision, Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage, Aux choses que peut faire une femme volage !