‹ Molière et l'EspagneChapitre 54 sur 109 · Chef s-d œuvre du théâtre esp., t. III, p · texte numérisé non relu

Chef s-d œuvre du théâtre esp., t. III, p

4. Dans le titre même, le mot « école » paraît être suggéré à Molière par la comedia intitulée Escuela de Celestina de Salas Barbadillo.

Voyez, par exemple, le valet Ramon, dans Le plus ç/rand impossible, de Lope, qui, grâce à de subtiles ruses, parvient à faire pénétrer son maître Lisardo auprès de son amante, Diane, que son frère Roberto fait surveiller avec une vigilance de Sganarelle ; voyez le laquais Hernando de la Discreta enamorada de Lope qui, avant son maître Lucindo, devine que Fenisa eut l'ingénieuse idée de transformer en messager d'amour le père de celui qu'elle aime (P^ acte, XVP scène) : Isabelle dans V École des maris en use de même avec Sganarelle ; et si vous admirez le « tour original » par lequel elle fait parvenir sa lettre d'amour à Valère, que direz-vous de l'héroïne de Laindustria y la suer te d'Alarcon qui demande un livre k lire à celui dont elle attend un billet doux (P"" acte, scènes XI-XV) : le galant aura bien l'idée de l'y glisser ; une dame de Quien calla, otorga, de Tirso envoie à son amant une lettre cachée dans une pelote ; voyez le valet Tarugo, dans On ne peut' garder une femme, de Moreto, avec quelle adresse ce digne rival de Scapin sert-il l'amour de son maître ; ajoutez les services impayables que rendent, dans les pièces que

nous venons de citer, les crladas à leurs damas pour faire triompher l'amour — et vous aurez trouvé Tarsénal où les Ergaste et les Lisette ou même les Isabelle de Molière trouvent leurs armes. Pour une dame castillane, est-il un stratagème plus commun que d'aller à un rendez-vous à la place de sa sœur : voyez On ne peut garder une femme (acte III, se. XV et suivantes) ou Gardez-vous de Veau qui dort où (acte III, se. XVI) Clara rem23lace sa sœur Eugenia, dans la même intention qu'Isabelle chez Molière i. Le caractère d'Isabelle dans l'iico/e des maris se rapproche d'ailleurs par bien des traits des femmes du théâtre castillan. Elle a beau parler de son « honneur », de la « bienséance du sexe » qui lui défend (( d'exprimer librement ses vœux », elle sait feindre, mentir, elle est hypocrite, et dans les situations critiques, elle reste maîtresse d'ellemême, comme les damas es23agnoles. Toutes ces ruses, tous ces détours de l'art d'aimer, on les rencontre dans les nouvelles de Boc-

1. Lope se sert même de ce ressort dans une pièce à dénouement tragique : La desdichada Estefaiiia, dont l'héroïne porte, par hasard, le nom d'isabel.

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cace et chez d'autres auteurs italiens, mais on sent, dans Tœuvre de Molière, qu'elles ont été effleurées par le souffle de la comedia. C'est d'elle aussi que viennent ces sentences et ces conseils que l'on donne pour favoriser la passion et qu'expriment généralement les valets raisonneurs qui ressemblent à ceux de Molière, et parfois les héroïnes elles-mêmes autour desquelles se noue l'intrigue amoureuse.

Le thème de V Ecole des maris et de V Ecole (les femmes est familier aux dramaturges espagnols ; Lope, Calderôn, Moreto, Alarcon et beaucoup d'autres s'efforcèrent de mettre en lumière, par des arguments, des types, des situations qu'imitera Molière, cette vérité qu'il ne sert de rien de garder l'honneur d'une femme, si elle ne le défend elle-même ; l'amour rend la plus sotte rusée, ingénieuse et forte ^ ; en la traitant avec douceur, on peut se faire aimer, tandis que si l'on use de rigueur

1. Voir, outre les comedias déjà citées : La dama boba, La boba para oiros y discreta para s'i^ La Itave de la honra de Lope ; De una causa dos efectos, El maestro de danzar de Calderdn; Amor y celo hacen discretos de Tirso.

envers elle, si on veut qu'elle soit sag-e par contrainte, on ne fait « qu'avancer les affaires du galant », car la femme fera tout Topposé de ce qu'on attend d'elle. N'est-ce pas la moralité qui se dég-age de YEcole des maris ? Lisez ce que disent Ariste ou Lisette (acte I, scène IP) ou bien Ergaste (acte II, se. IV^), et comparez leurs paroles avec celles de don Félix dans On ne peut (jarder une femme ^ de Moreto (acte I, scène IP, p. 189) :

Les gardes qu'elle a, sont Son honneur ; et si, en Taimant, On veut lui imposer d'autres gardes, Son désir s'enflamme, Et le mal croît. D'où il suit, Que quand la femme aime, Si elle n'estime pas elle-même son honneur, On ne peut le garder.

Et c'est une folie que de le vouloir entreprendre

[etc.

Il vous sera loisible, après avoir lu cette citation, de décider vous-même si l'auteur de V Ecole des femmes s'inspira des enseignements des dramaturges castillans.

Dans une autre pièce espagnole que nous

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n'avons pas citée, bien qu'elle ait été imitée de plus près encore que les comedias déjà mentionnées : C'est le mari qui fait la femme d'Hurtado de Mendoza, l'intrigue, les raisonnements 1 sont ceux de V Ecole des maris ; les caractères opposés de deux frères et de deux femmes (dont l'une s'appelle Isabelle) y sont mis en contraste; d'ailleurs le poète français conserva les mêmes situations et jusqu'à certaines expressions. Nous n'insisterons pas davantage sur les ressemblances qui existent entre la pièce française et la comedia de Mendoza : aussi bien, elles avaient été établies dans une étude spéciale par un critique français, M. Martinenche, auquel nous sommes heureux de nous référer'-:

1. Voir, par exemple, ce que dit don Juan qui correspond à Ariste, à don Sancho, le Sganarelle de la pièce espagnole :

Vous ne voulez pas le comprendre :

C'est dire à une femme

Tout ce qu'elle ne doit pas faire,

Que lui dire ce qu'elle peut faire, etc.

2. Revue d'Histoire littéraire de la France (15 janvier 1895), et récemment dans Molière et le théâtre espagnol (1906). Mais cette communauté de fond des deux drames avait déjà été signalée par Brinkmeyer : Abriss

il pense que La femme industrieuse de Dorimond et la Folle gageure ou les Divertissements de la comtesse de Pemhroc, de Boisrobert, avaient déjà donné à Molière quelques indications pour Fintrigue de son Ecole des maris, et cela est en effet fort probable.

Brinkmeyer et Fournier ont déclaré que le plan des Fâcheux était emprunté entièrement à un intermède espagnol, mais ni Tun ni Tautre n'ont dit quel était cet intermède ; nous l'avons vainement cherché dans différentes collections à'entremeses. Que Molière et ses contemporains aient souvent tiré parti de ce genre de petites pièces comiques i, il est facile de s'en rendre compte ; mais on trouve même dans la comedia ovi la nouvelle des types de fâcheux -

einer dok. Geschichte der span. Nationallilteratur, p. 18; par Mesonero Romanos (Rib. LV, p. 30) ; par Fournier {Revue des Provinces)^ 1864. Despois ne s'en doute pas naturellement : Latour ne l'a pas informé.

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