‹ Molière et l'EspagneChapitre 56 sur 109 · Despois, Molière, t. III, p · texte numérisé non relu

Despois, Molière, t. III, p

MOLIÈRE ET L'ESPAG^E 169

point d'honneur me presse de secourir ici Fonde de ma maîtresse !»

A propos des Fâcheux^ ou plutôt du ballet qui raccompagne, il nous faut encore revenir à l'Espagne qui, à cet égard aussi, inspira Molière. La troupe d'acteurs espagnols qui jouait, dès 1660, à Paris, entremêlait ses pièces sérieuses de ballets « tantôt graves, tantôt follets », comme dit en vers le gazetier de la Muse historique'^ Molière a donc pu en étudier les nombreuses variétés et — comme novis le ferons voir dans la suite de cette étude — il en a imité quelquesunes dans ces pièces qui finissent par « un divertissement ». C'est, du reste, un caractère commun aux entremeses, aux loas et aux saynètes, petites pièces comiques ou farces qu'on intercalait entre deux actes ou, plutôt, qu'on jouait à la fin des comedias, de se terminer par des chansons et des danses.

U Ecole des femmes, comme V Ecole des maris, dont elle semble être le pendant, doit beaucoup à l'Espagne. Despois, dans sa Notice (tome III, p. 126), déclare que pour trouver l'idée qui fait le fond de cette pièce, il faudrait remonter « jusqu'à Hérodote et même plus haut » ; « et

Hérodote ne l'avait pas inventée, puisqu'il donne le fait comme historique » . Despois aime à citer un grand nombre d'auteurs anciens et modernes pour prouver que tel ou tel sujet utilisé par Molière « appartient à tout le monde », et pour détourner ainsi de celui-ci le reproche de plagiat. Sa méthode n'est pas heureuse : il parle de tout ce qui a une analogie lointaine avec les œuvres de Molière, mais il passe sous silence les modèles dont il s'est réellement inspiré. A propos de V Ecole des maris, il a fait preuve d'une ample connaissance des littératures étrangères ; mais ne fit pas même mention à El marido hace jnujer de Mendoza; pour Y Ecole des femmes, il veut bien reconnaître que Molière en emprunta le sujet et quelques heureux détails à la Précaution inutile de Scarron ; mais il élimine l'Espagne, oubliant de dire que la nouvelle de Scarron n'est qu'une traduction d'El prevenido emjanado de doîia Maria de Zayas y Sotomayor i ; il a soin

1. Morillot trouve [Scarron et le genre burlesque, p. 365) que Scarron est supérieur h l'auteur espagnol, mais je ne vois pas en .quoi consiste cette (( supériorité » pour la nouvelle dont il s'ag-it.

d'ajouter qu'on en pourrait peut-être trouver le germe dans Tune des Cent Nouvelles nouvelles^ semblant ainsi vouloir diminuer la portée de l'imitation.

Mais sans Scarron et sans Maria de Zayas y Sotomayor, V École des femmes de Molière porterait encore la marque de Tesprit de la comedia. Nous avons déjà dit, à propos de VÉcole des maris, que la moralité qui se dégage des deux pièces françaises a été mise en lumière par un grand nombre d'auteurs espagnols, avec des types, des arguments, des situations et même des expressions presque identiques à ceux de Molière. Aussi n'avons-nous qu'à nous référer, pour ce qui concerne la jeune fille timide que l'amour rend ingénieuse, pour les ruses et les intrigues, grâce auxquelles elle le fait triompher de tous les obstacles, à ce que nous avons dit à ce sujet en parlant de l'analogie de VEcole des maris et du drame castillan. Nous ne nous attarderons qu'aux types d'Agnès, d'Arnolphe et de Ghrysalde pour marquer leur parenté avec l'Espagne.

Le type d'Agnès est très fréquent dans la comedia, et Lope en avait tracé plus d'une

ébauche ; la « Bolise » de son Acero de Madrid en fournit quelques traits ; riiéroïne de La Dlscrela enamorada et celle de La hoha para otros y discretapara si (I acte, scène XW*^)^ ont aussi des éléments de caractère communs avec Agnès, mais il nous parait que Molière s'inspira surtout de La dama hoba. La (( dama boba », c'est Finea qui aime Laurencio ; elle est naïve : « boba » comme sa compagne française, mais son amour naissant lui fait perdre sa simplicité, et ses allures rappellent plus d'une fois celles d'Agnès. Voyez par exemple la neuvième scène du IP acte de la pièce espagnole, entre Finea et son père, et comparez-la à la scène où Arnolphe s'enquiert auprès d'Agnès de ses sentiments à l'égard d'Horace, ou la quinzième scène où Finea parle du ruban (lienzo) et du baiser que lui avait donnés son galant ^ et décidez ensuite si le comique fran-

1. Quand Téodoro reproche à Diane de prendre plaisir au commerce des hommes, Diana, « la naïve », lui répond qu'il est écrit que tu « aimeras ton prochain comme toi-même, »

Page 1