‹ Molière et l'EspagneChapitre 57 sur 109 · scène · texte numérisé non relu

scène

Finea. Mon père

S'est fort fâché Du baiser que tu m'avais donné

çais n'a pas mis k contribution cette comedia. Mais si Molière a pu trouver chez les personnages du théâtre castillan presque tous les traits de son Ag-nès, c'est son mérite d'avoir donné à ce caractère un relief qui manquait à toutes les ébauches analogues de Lope et de ses disciples.

Le caractère d'Arnolphe est d'un goût espagnol ; ce n'est pas seulement parce qu'il ressemble au don Fadrique de la nouvelle de Zayas y Sotomayor ; il le serait encore, et par bien des côtés, même si Molière n'avait pas imité El prevenido enganado k travers la traduction de Scarron. Sa conception douloureuse, j)our ainsi dire, de l'amour ne fait-elle pas son-

Laiirencio. A-t-on vu telle folie ?

Finea.

Aussi il faut me le reprendre,

Je ne veux pas qu'il me dispute.

Laiirencio.

Gomment faire ?

Finea.

Faire vite.

Est-ce que tu ne saurais retirer un baiser

Laiirencio.

Je levai le bras droit

Tout à l'heure, je m'en souviens bien;

Je vais maintenant lever le gauche,

Et ainsi je retirerai ton baiser.

(// V embrasse).

Finea.

Mon baiser est-il retiré ?

Laurencio.

Ne le vois-tu pas ?

174 MOLIÈRE ET l'eSPxVGNE

ger aux caballeros ? Quand l'objet de ses soins va lui être enlevé par un rival plus jeune et plus séduisant que lui, sa jalousie s'allume et fortifie sa passion qu'il sent malheureuse ; sa figure s'assombrit tandis que son amour prend une nuance presque tragique : tout cela le rapproche des vrais passionnés du théâtre castillan. Mais il est encore leur 13roche parent par le constant et grave souci qu'il prend de son honneur. Il ne craint pas seulement de perdre Agnès, mais il redoute de voir son « honneur )) s'évanouir :

Je souffre doublement dans le vol de son cœur, Et l'amour y pâtit aussi bien que Thonneur

[(Acte III, scène dernière).

Dans ses monologues (acte IP, scène première ; dernière scène du III*' acte et première scène du IV^ acte), il dit la tristesse de son cœur, ses chagrins : ainsi les héros de la comedia se plaignent de la rigueur de leurs dames ; il leur ressemble surtout par la subtilité casuistique de ses raisonnements, lorsqu'il se débat entre l'amour et Thonneur. Et quand il dit à Agnès :

MOLIÈRE ET l'eSPAGiNE 175

C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne, Que cet honneur est tendre, et se blesse de peu

ne croirait-on pas entendre un personnage de comedia : « l'honneur est d'une matière si fragile qu'un geste peut le briser, un souffle le ternir? ». Arnolphe, bien que son entreprise, qui d'ailleurs échoue, ne soit guère naturelle et prête à rire, ne nous paraît pas ridicule : de même nous ne songeons pas à railler les « caballeros » de la susceptibilité maladive de leur passion jalouse. Il me paraît indéniable que l'Espagne fut à Molière d'un utile secours pour analyser l'âme de ce personnage presque tragique de sa comédie ^.

Ghrysalde est espagnol, lui aussi, mais d'autre manière. Tandis qu' Arnolphe rappelle le caballero, il semble être la transposition de quelque (( gracioso » qui se moque des lois contradictoires et injustes de l'honneur. Nous avons signalé, à propos de Sganarelle, la véhémence caractéris-

1. Arnolphe, quand il déclare que c'est « assez pour une femme » de « savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer » (on retrouvera ces expressions prises à la Dama boba dehope, dans Les femmes savantes), professe une opinion souvent exprimée par les caballeros.

tique avec laquelle certains caballerosprotestent^ dans la comedia, contre ce pundonor qui les subjugue ; nou^ avons dit aussi que ces protestations s'accompagnent, chez les lacayos, d'une satire qu'inspire leur bon sens et leur esprit caustique. Les arguments de Ghrysalde qui ne comprend pas, par exemple, que l'honneur puisse dépendre d'un « cas fortuit »,

Et qu'une Ame bien née ait à se reprocher L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher',

ne seraient pas déplacés dans la bouche des (( caballeros » se révoltant contre les injustes exigences de cet « honneur » qui leur fait porter le poids d'actes qu'il n'est pas en leur pouvoir d'éviter. C'est aussi l'attitude des valets de Rojas ou d'autres dramaturges espagnols : ils ne parviennent pas à comprendre que leurs maîtresfa ssent dépendre leur « honneur » de la mobilité d'esprit d'une femme volage...

Notons enfin, pour finir, que le dénouement de ï Ecole des femmes — Enrique, qui d'ailleurs^ porte un nom espagnol, apparaît brusquement et reconnaît sa fille en Agnès que l'on destine-

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