Hist. comp. des litf., t. II, p
d'amour ; elle a bien des compagnes parmi ces damas qui sont toutes extrêmement versées dans Fart de feindre et de mentir quand il s'ag^it de faire triompher leur passion. <( Il n'y a pas de plus grande tromperie que la tromperie par la dévotion », dit un personnage de la comedia à proj)os de la fausseté de Marthe ; mais son vice — si cette expression est de mise ici — est inoffensif et nullement dangereux, cette jeune fille ne joue auprès de son entourage le rôle de la « béate » que pour n'être pas obligée d'épouser l'homme qu'on veut lui imposer et, grâce à ce subterfuge, elle parvient, en effet, k être aimée de celui qu'elle désire. Que Molière ait connu cette pièce, c'est probable ; qu'il y ait songé en composant Tartuffe^ c'est possible ; mais qu'il ait subi l'influence, cela ne nous paraît pas soutenable. Du reste, nous le répétons, il n'y a pas identité dans la conception des deux œuvres, et les comparer, c'est méconnaître le caractère différent de leur inspiration et de leur tendance ^.
1. Hartzenbnsch a donc tort de dire: « L'hypocrisie et la fausse vertu ont eu leur image dans la Béate énamourée (de Tirso) avant Molière... » Édition des Œuvres du poète.
Notons, en terminant, dans la pièce de Molière (IPacte, dernière scène), le petit drame de dépit amoureux qui se joue entre Valère et Mariane et auquel Dorine mêle une agréable vivacité. Nous avons déjà dit que sur ces dialogues luit comme un reflet de la comedia; Lope de Vega, qui avait une si parfaite connaissance de Tâme féminine, excellait dans la peinture des brouilles et des réconciliations des amours juvéniles, et nous ne croyons pas que son art ait été inutile à Molière. Cette fois il s'est servi du Chien du Jardinier du dramaturge espagnol, en imitant la dix-huitième scène du IP acte où les deux amants Téodore et Marcelle, après une courte bouderie, se réconcilient grâce au valet Tristan.
Dom Juan ou le Festin de pierre offrirait la matière d'une étude féconde de littérature comparée. Que Molière se soit reporté à l'original espagnol ou qu'il n'ait connu que les adaptations italiennes de Giliberto ou de Cicognini, cela ne saurait être un problème d'importance capitale ^
1. Les deux derniers vers du sonnet d'Oronte dans le Misanthrope :
Il est probable qu'il prit connaissance du Biirlador de Sevilla, mais l'eùt-il même ig'noré que son Doin Juan n'en devrait pas moins son origine à l'Espagne d'où relèvent les adaptations des Italiens ou des Français qui tirèrent parti, avant Molière, de la comedia attribuée à Tirso. Les critiques français qui parlent de la « création » de Molière comme d'une œuvre indépen-
Belle Phillis, on désespère Alors qu'on espère toujours,
qui manquent dans les adaptations italiennes, se trouvent dans le Burlador de Sevilla où ils sont le refrain d'une sérénade (11 acte, 12*' scène) :
El que un bien gozar espéra Cuanto espéra désespéra.
Cela permet de supposer que Molière connut la comedia originale. Ce refrain de « l'espoir qui désespère » est fort ancien et revient dans beaucoup de drames castillans. Voir, par exemple, Alarcon : Mudarse par mej'orai^se, ©ù don Garcia s'écrie : « Que tiene que esperar quien désespéra? » (acte II, se. 10). — Deschanel : Le romantisme des classiques (p. 294), soutient que la pièce espagnole attribuée à Tirso avait été jouée par les comédiens espagnols en 1660, lors du mariage de Louis XIV, ce qui serait un argument de plus en faveur de cette hypothèse.
G. liuszÂR. — Molière et V Espagne. 13
dante du don Juan espagnol sont vraiment plaisants : « Voilà comment — écrit Latour — à un quart de siècle de distance, mais sous des cieux divers et au soleil de deux civilisations qui se développent simultanément sans se ressembler, une même idée fleurit et mûrit » ^ . Mais que dire s'il ne choisit pas lui-même ce sujet et s'il a simplement cédé « aux sollicitations de ses camarades, jaloux de faire concurrence à leurs rivaux ^ » , qui avaient déjà porté don Juan sur la scène ?
Telle qu'elle est, la pièce de Molière est fort différente de celle qu'on attribue à Tirso de Molina ; mais, malgré son caractère « contemporain » et (( français », bien des détails y subsistent qui trahissent son origine castillane. Ainsi, chez dom Juan se retrouvent beaucoup de traits qui sont caractéristiques des chevaliers de la comedia en général. Quand ne pouvant I supporter qu'un homme soit « attaqué par trois : autres » (acte III, scène II), il défend dom \ Carlos, bien qu'il ne le connaisse pas, il obéit j simplement aux commandements du code d'hon-