‹ Molière et l'EspagneChapitre 80 sur 109 · Le Moliériste · texte numérisé non relu

Le Moliériste

longtemps soumise à l'autorité de l'Espagne où l'esclavage avait été le plus opiniâtrement maintenu : les mœurs qui se reflètent dans le Sicilien sont peut-être celles du temps et du lieu ; néanmoins, elles ne doivent pas être très différentes de celles que nous représente assez souvent le théâtre espagnol du xvii® siècle.

Amphitryon a peu de rapport avec l'Espagne, bien que le quiproquo qui sert de fond à la pièce de Molière, ait été utilisé par plus d'un dramaturge castillan i. Un critique allemand, M. Bock-, après avoir établi des rapprochements entre cette comédie et diverses pièces antérieures, était arrivé à cette confusion que l'auteur d'Amphitryon avait utilisé, en dehors de Plante et de Rotrou, la pièce espagnole de Ferez Olivia (comedia de Amphitryon, une adaptation de la comédie de Plante, datant d'environ 1530) et celle du portugais Gamoëns. Il n'est pas impossible que, pour les détails de quelques carac-

1. Lope : El palacio confuso ; Don Juan de Castro. Moreto : El parecido en lacorte. Alarcon : El semejanle à si mismo.

2. Molière s Verhàllniss zu seinen Vorgiingern. Zeitschrift fur neufranzôsische Sprache uiid Litteratur (Oppeln und Leipzig, 1888, tome X, p. 41-92).

tères, Molière ait mis à profit certains traits de la pièce « classique » de l'auteur espagnol, mais les rapprochements indiqués par le critique allemand sont presque insignifiants.

Cette amusante et spirituelle comédie nous semble plutôt rappeler la comedia par le parallélisme des amours du maître et du valet dans le contraste desquels les disciples de Lope savaient mettre beaucoup de variété, et, surtout, par le personnage de Sosie, qui nous paraît s'être parfaitement instruit auprès des lacayos, criados et graciosos : sa voracité, sa prudence, sa poltronnerie à la Sancho sont nuancées de couleurs espagnoles. Amphitryon est comme effleuré par le souffle de la comedia quand il se préoccupe de « l'honneur » ; son monologue du III^ acte (scène III) est tout à fait dans le goût castillan : on croirait entendre les plaintes douloureuses d'un caballero qui se lamente sur <( le déshonneur de sa maison ». Les déclamations d'Argatiphontidas qui « ne va point aux accords », qui n'écoute que la vengeance et qui croit que dans les affaires d'honneur, l'on doit commencer toujours « par bailler, sans aucun mystère, de l'épée au travers du corps » (III, 7), font bien

voir que la comedia héroïque ne fut pas étrang-ère à la formation de Tàme de ce faux capitaine thébain.

George Dandin doit beaucoup à l'Italie ; Despois-Mesnard jugent nécessaire de rappeler avec une insistance dont il convient de sourire cjue Molière, « observateur si clairvoyant des mœurs de son temps » aurait pu être amené par la réalité à traiter le sujet d'une victime de (< l'alliance imprudente de la roture avec la noblesse ». C'est toujours le même piiira desidei'ium que les faits démentent : car Molière, s'il voyait la nature à travers son tempérament, l'imitait surtout à travers les livres d'autrui ! Néanmoins George Dandin est une comédie excellente dont la bouffonnerie parfois outrée rappelle celle des entremes espagnols. L'influence de l'Espagne s'y faitelle sentir par ailleurs ? Quevedo ne ménageait pas les traits de sa véhémente satire aux personnages dans le genre de George Dandin *, mais il nous paraît que c'est Lubin et Claudine qui se rapprochent le plus des criados etcriadas descomedias. Lubin, paysan indiscret qui, par impru-

1. Voir aussi don Lucas, dans Entre bobos anda el juego de Rojas.

dence, livre le secret de son maître à George Dandin, le plus intéressé à le connaître, est un type fréquent dans la comedia ^ ; son amour pour Claudine est bien dans le goût du théâtre espagnol. La première scène du 11^ acte où les deux amoureux se taquinent, ne serait pas déplacée dans une pièce (farce ou comedia) de son répertoire - ; quand on entend Claudine déclarer que « c'est la plus sotte chose du monde que de se défier d'une femme, et de la tourmenter », et qu'il vaut mieux se mettre à sa « discrétion » et la laisser agir à sa guise, on songe à la moralité de VEcole des maris qui, nous croyons l'avoir démontré, est aussi celle du drame castillan. Claudine semble y avoir puisé plus d'un argument de son spirituel plaidoyer en faveur de la femme .

Dans V Avare ^ Molière imita surtout VAululaire de Plante ; mais il ne négligea pas tout

1. Voir, par exemple, Capricho clans Basta callar de Calderôn ; voir encore le dialogue entre Gibaja et Rafaela dans Lo que son mujeres de Rojas, p. 208-209.

2. Les paroles de Lubin : « Adieu, rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu'il y a de plus dur au monde, » n'étonneraient pas de la part de quelque gracioso taquinant la criada, son amante.

G. HuszÂR. — Molière et V Espagne. 15

à fait la littérature espagnole et Harpag-on luimême lui est redevable, directement ou indirectement, de plus d'un trait de son caractère. Le Rico avariente de Mira de Amescua et la pièce du même titre de Lope de Vega n'ont rien de commun avec la comédie de Molière ; dans la Dame d'intrigue ou le Riche vilain que Chappuzeau avait tiré de l'espagnol^, on trouve « un vieillard soupçonneux et ladre au dernier point » dont l'original peut être Marquina de la Fouine de Séville d'Alonso de Castillo Solôrzano ; Molière s'en est sans doute inspiré. Mais c'est encore une nouvelle de dona Maria de Zayas y Sotomayor qui fournit la plus forte contribution à la création de V Avare. Cette nouvelle avait déjà été traduite par Scarron sous ce titre : Le châtiment de Vavarice, mais il est probable que Molière avait connu l'original (qui porte le même titre 2) ; cette question n'a, d'ailleurs, qu'une importance toute secondaire. Retenons simplement que l'Harpagon espagnol

1. u Pourquoi, dit Chappuzeau, m'en voudrait-on plus mal qu'à tant d'autres du métier, qui ont volé sans le dire ». Le Théâtre français, éd. Georges Monval, Paris 1876. Préface, p. 9.

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