‹ Molière et l'EspagneChapitre 82 sur 109 · La Vie littéraire, t. IV · texte numérisé non relu

La Vie littéraire, t. IV

3. Voir, par exemple, la peinture de l'avare dans la Mal mariée de G. de Castro.

espagnol ont souvent ridiculisé l'avarice et ont fourni à Molière quelques couleurs pour la peinture d'Harpagon. Dans la çomedia d'Alarcon : // Il y a pas de mal qui ne puisse tourner à bien, on trouve un avare don Ramiro, qui, par un trait de son caractère, rappelle à la fois Harpagon (acte IV, scène 1) et tous les vieillards qui, chez Molière, sont esclaves de leur argent. Voici les plaintes que fait entendre sa fille à son sujet :

Son naturel avare

Me nuit à tel point

Que pour ne pas se séparer

De la dot que j'espère de lui,

Il résiste ; car il a pour Targuent

Plus d'amour que pour moi.

Dans un entremes da Galderon : don PegotCy le personnage de ce nom ne veut même pas rendre visite aux dames « pour ne leur donner ni le bonjour, ni l'assurance de ses divers sentiments. » La Flèche ne dit-il pas d'Harpagon que « donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais : je vous donne, mais je vous prête le bonjour » '.

1. Intermèdes espa(/nols, traduits par M. Léo Rouanet, (Paris, 1897), Notes.

Frosine aussi nous paraît devoir plus à l'inspiration espagnole qu'à Tltalie. La Rufîne de la Daine d'intrigue est une transposition de l'entremetteuse du même nom de La Fouine de Séville de Solorzano, mais toutes les variétés d'intrigantes et d'escroqueuses, proches parentes des vieilles hypocrites à la Macette, qu'on trouve dans le théâtre italien ou français antérieur à Molière, ont povir ancêtre la Gélestine espagnole ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, malgré la distance qui les sépare, Frosine la rappelle parfois. Du reste, elle aussi joue le rôle d'une criada pratique qui s'intéresse à l'intrigue amoureuse de sa maîtresse : ainsi quand elle intervient en faveur de l'amour de Gléante et de Mariane (acte IV, scène 1). Harpagon et Frosine ne sont pas les seuls que l'on puisse rapprocher des personnages dessinés par des auteurs espagnols. Valère qui se déguise en valet afin de servir son amour pour Elise, semble être découpé dans quelque comedia ^ ; les stratagèmes qu'il imagine pour différer le mariage

1. C'est à r Héritier ridicule de Scarron que MoUère a emprunté le trait; mais l'original de cette pièce est El mayorazgo figura de Castillo Solorzano.

redouté, les restrictions mentales dont il use (acte I, scène V, p. 87), en feignant d'y consentir, rappellent la manière de se comporter d'un amoureux espagnol. Mais le couple de Cléante et de Mariane, en particulier, se trouve dans des situations analogues à celles que les auteurs de comedia avaient utilisées ; leurs ruses d'amour sont d'origine plutôt castillane qu'italienne. La scène où Cléante, après avoir dit à Mariane une impertinence, sous prétexte de lui faire un compliment, répare son impolitesse en lui disant des douceurs, est tirée des XIV^ et XV® scènes du II® acte de La discreta enamorada de Lope, ainsi d'ailleurs que d'autres épisodes de la rivalité amoureuse du père et du fils (acte III, scène VII) ; à la chaleur passionnée avec laquelle Cléante exprime les sentiments que Mariane lui inspire, nous reconnaîtrions le lyrisme de la comedia, même si la pièce citée de Lope ne nous donnait pas la preuve directe d'une intluence espagnole. Despois-Mesnard reconnaissent que le « phénix des génies » avait « imaginé une situation qui offre quelque analogie avec celle de V Avare, de Molière » ' ;

1. Œuvres de Molière, t. II, p. 341. Notice de V Ecole des maris.

mais il n'y faut voir, d'après eux, « qu'un de ces lieux communs du théâtre », et « la même idée » pouvait être « naturellement offerte à plusieurs sans qu'il j ait à supposer des réminiscences. » K C'est toujours le même argument (( des lieux communs » et des « coïncidences naturelles » : le mauvais sort de Molière veut-il qu'il n'imite que des lieux communs ? ou bien ses commentateurs veulent-ils, en les qualifiant ainsi, diminuer la valeur de ses imitations ?

Les deux scènes (1, 8 et IV, 2) que Molière emprunta à la Belle Plaideuse de Boisrobert, dérivent probablement aussi du théâtre espagnol qui était la source de presque toutes les pièces de cet auteur. Quant au dénouement romanesque de V Avare : la reconnaissance de Valère et de Mariane par leur père Anselme, c'est le ressort qui dans beaucoup de pièces espagnoles ou italiennes délie la situation : il n'est point nécessaire de remonter aux Esprits de Larivey pour en trouver l'origine.

Tous ces emprunts n'empêchent pas cependant qu'Harpagon soit le type achevé de l'avare

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