Tome VII, p
232 MOLIÈRE ï:t l'espagne
dont Balzac seul pourra donner une image plus parfaite. Despois-Mesnard soutiennent qu'en peignant « une passion, qui, au fond, est restée la même, Molière Ta marquée du caractère contemporain » : ils auraient pu épargner à l'auteur de V Avare cette louange qu'ils répètent à tout propos; ce caractère « contemporain )) n'est pas très visible ; mais admettons qu'il existe : est-ce un mérite si particulier d'être un homme de son siècle?
Monsieur de Pourceaiignac, pas plus que les autres personnages de Molière, ne fut peint uniquement d'après nature ; l'Espagne, qui avait ébauché plus d'une variété de ce type, pouvait lui fournir quelques railleries à l'adresse de ce « marquis de nouvelle fonte. » Hojas [Don Lucas del Cigarral) et Solôrzano en particulier excellèrent à porter sur la scène ces prétendants lourds et ridicules qu'une parenté assez intime unit à la famille des Pourceaugnac français. Il j a, dans une pièce de Calderôn, jouée en 1649, Guardate del aguamansa, un provincial balourd et grossier dupé par tout le monde : don Toribio, qui fait songer à de Pourceaugnac. Il doit épouser une jeune fille, Eugenia ; mais il se con-
MOLIÈRE ET l'eSPAGISE 233
■duit si sottement, est si ridicule et se rend telle- «lent insupportable que le père même finit par déclarer « qu'il ne peut pas donner pour maître à sa fille un homme si bête ». Grotesque et cari- ^îatnral, il a quelque chose de la brutalité et du matérialisme épais du Sganarelle de Molière ; il fait mêm^^ songer à George Dandin, quand sa gaucherie Vamentable le met dans l'impossibilité de prouv^îr au père de sa fiancée qu'elle lui est infidèle; ; et pourtant sa jalousie s'alarme justemen'. (III, scène XI). Il se fâche contre les chevalier/i élégants et bien ajustés qui se promènent devant la maison où demeurent sa belle et sa sœur, à peu près comme Molière contre « les marquis ridicules » ; il n'aime pas leurs manières affectées et la frivolité distinguée de leur allure ; il est convaincu que lui seul est vraiment grand seigneur, car il est « de la montagne » ; il est, comme de Pourceaugnac, fier de sa personne qu'il croit excellente et de la noblesse de ses ancêtres. La sœur d'Eugénia lui fait accroire qu'elle va lui fournir le moyen d'être sûr de l'infidélité de sa fiancée, donToribio, rappelant cette fois M. Jourdain, s'écrie :
Si mes aïeux entendaient ceci, Que diraient-ils ?
23 i MOLIÈRE ET l'eSPAGNE
Chez Calderôn, comme dans M. de Pourceaugnac^ il s'agit d'empêcher un mariage odieux pour la jeune fille, et, ici comme là, le caractère bouffon du prétendant rend cette tâche aisée. Parmi les plaisanteries qui ne sont pas toutes de bon goût, dont on accable l'entreprise amoureuse de ce fantoche, plus d'une est de couleur espagnole. Peut-être même le cljstère qu'on veut imposer à M. de Pourceaugnac a-t-il été préparé en Espagne. Dans un intermède de Benavente : Las hurlas de Isahel, dans une nouvelle de Solorzano : Les aventures du bachelier Trapaza^ on procède à cette opération d'une façon aussi burlesque que chez Molière 1. La scène amusante où Eraste prétend se faire reconnaître de Pourceaugnac, quoiqu'ils ne se soient jamais vus (I, 4), peut lui avoir été suggérée par un « entremes » ou une comedia ;
1. Le conte de d'Ouville : D'un à qui l'on fit donner un lavement par force et la sixième scène de la Désolation des filous de Chevalier où l'on joue un mauvais tour à Guillot, ont aussi pu aider l'inspiration de Molière. Dans la Visita de los chistes il y a une procession grotesque « où les apothicaires avec leur arme en arrêt semblent viser quelque Pourceaugnac espagnol. » MartinencJie : Molière et le th. esp., p. 219.
dans la pièce de Rojas : Abre et ojOj don Julian veut nouer connaissance avec un reffidor de la même façon indiscrète ; il ne l'a jamais vu et cependant il s'enquiert auprès de lui de la santé de tous ses parents*. L'accusation dont Pourceaugnac est victime, d'avoir séduit une femme et de l'avoir abandonnée en lui laissant de jeunes enfants, est encore une ruse fréquente dans le drame et la nouvelle espagnols du xvii*^ siècle ; il se peut que Molière l'ait puisée dans le Marquis ridicule ou la Comtesse faite à la hâte de Scarron, dont l'origine est sans doute espagnole 2. Au surplus, il y a une scène semblable dans la pièce de Tirso : // nest pire
1. Peut-être les pages 105-108 de « l'histoire espagnole )> de Boursault : A^e pas croire ce qu'on voit ont-elles inspiré ici Molière. Il est vrai que l'impression date de 1670, et M. de Pourceaugnac est de 1669 ; mais Molière a très bien pu se servir de l'original à l'existence duquel je crois, avec M. Martinenche [Mol. et le th. esp. 204) bien que ni lui, ni moi, nous n'ayons pu le voir jusqu'à présent. Les dates ne tranchent pas toujours une question d'influence, surtout quand des arguments d'une valeur, pour ainsi dire, intrinsèque, en affaiblissent le témoignage.
2. Quelques traits analogues se retrouvent dans les scènes IX et X entre M. Oronte et Crispin du Crispin rival de son maître, de Lesage.
sourd . . . : Cristal, « homme d'intrigue », a recours à des stratagèmes du genre de ceux qu'on emploie contre Pourceaugnac ; il fait croire à la dame que don Fadrique veut épouser, mais dont son maître est amoureux, que le prétendant a déjà deux femmes et des enfants ; il va même jusqu'à l'accuser de faux monnayage et veut le faire arrêter par des gens de police. . .
Enfin, les hommes déguisés en matassins qui, dans M. de Pourceaugnac^ dansent en jouant de l'épée, » ne font que reprendre l'exercice des matachines espagnols, en leur dansa de espada » ^ . On trouve « des danzantes, con espada », entre autres, dans la comedia de Lope, intitulée : La corona merecida-. Notons encore, à propos du patois qu'on rencontre dans cette pièce de Molière ainsi que dans un grand nombre d'autres, qu'il n'est pas rare que les dramaturges espagnols en fassent usage.
Les Amants magnifiques, dont le sujet avait été indiqué à Molière par le roi qui « voulut qu'on représentât deux princes qui se dispu-