‹ Molière et l'EspagneChapitre 88 sur 109 · Despois-Mesnard, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Despois-Mesnard, t. VIII, p

tas » : je ne veux pas apprendre un latin si licencieux », s'écrie dona Marthe quand elle entend don Felipe lui parler dans cette langue. Dans les Femmes savantes, comme dans les Précieuses ridicules , dont cette comédie n'est, pour ainsi dire, que la suite, Molière s'est fort inspiré du théâtre espagnol, bien que le sujet et les caractères portent, comme dit M. Mesnard, « la date du jour, presque de l'heure où ils ont été mis sur la scène. » Il y avait des «femmes savantes» en Espagne au xvii'^ siècle, comme il y en avait en France au temps de Molière, et les auteurs castillans s'en sont moqués avant lui. On trouve dans la comedia des types de femmes qui rappellent même un peu les « féministes » de nos jours : ainsi Laurade La veng adora de las mujeres de Lope i refuse d'épouser qui que ce soit parce qu'elle est l'ennernie du mariage d'abord, mais surtout parce qu'elle veut consacrer sa vie à la défense et à la glorification de la femme ; on ne célèbre, d'après elle, que les exploits des hommes, tandis que les femmes sont

l. Telle est encore dona Juana clans Les merveilles du dédain, de Lope.

toujours blâmées et traitées de folles, perverses, inconstantes et adultères (I, 1 ) ; elle veut les veng'er des injures dont le sexe fort les accable. Cette femme fait songer parfois à Philaminte exposant à Trissotin le plan de son académie (III, 2). Le type d'Armande, comme nous croyons l'avoir démontré à propos des Précieuses ridicules, est plus fréquent encore ; elle est de la famille de Bélise de Los melindres de Belisa et Las bizarrias de Belisa de Lope ; elle lui ressemble par presque tous les traits de son caractère ; elle souifre aussi de TindilTérence d'un galant, et sa rivalité avec Lucinde est du même genre que celle d'Armande et d'Henriette.

Beaucoup de passages des Femmes savantes sont encore empruntés à la comedia de Calderon : On ne badine pas avec V amour ^. Le dramaturge

1. Schmidt (Fr. W. Val.), dans son excellent livre sur Calderon (Elberfeld, 1857), p. 99, constate que le nom de Bélise vient de la Los melindres de Belisa de Lope ; il reconnaît d'ailleurs que Molière mit à contribution cette comedia aussi bien que la pièce de Calderon. Il n'y a que Moland et Humbert qui le nient, ce dont il convient de sourire. M. Mesnard qui cite des passages analogues des Femmes savantes et de la pièce de Calderon, n'est pas certain u que l'une ait été inspirée par l'autre. » Il croit encore à des rencontres fortuites : ilnepeutrenon-

espagnol oppose deux caractères de femme ditférents : la plus jeune, Léonor, est aimable, gracieuse et prête au mariage comme Henriette, sans avoir toutefois la supériorité de son esprit ^ ; l'autre, Béatrix estaltière, savante et dédaigneuse à l'égard des hommes, à peu près comme Armande. Elle écrit aussi des vers, sait le latin et parle un langage culto : pour elle, la servante est une (( fâmula », la glace « un sortilège de cristal » (hechizo de cristal), le gant un « quiroteca » etc. Le contraste comique qu'il y a, chez Molière, entre le langage de Martine et celui de ses maîtresses précieuses se trouve assez fortement accusé dans la pièce de Calderôn ; Béatrix reproche aussi, avec véhémence, son ignorance à sa servante, elle corrige à tout moment ses expressions barbares ; elle lui en veut de ne pas comprendre son langage « latinisé » et « grécisé »

cer à sa manière habituelle de « détruire » l'influence espagnole. Cependant elle est d'une lumineuse évidence. 1. Henriette est comparable aussi à dona Francisca de La tante et la nièce de Moreto, surtout dans la scène où celle-ci (II, 6) reproche à sa tante, avec une fine ironie et une verve spirituelle, de lui avoir décrit le mariage comme une chose horrible, tandis qu'elle coquette avec son fiancé et qu'elle veut l'épouser.

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(I, 6) et de ne pas être assez versée dans la littérature pour pouvoir trouver les livres savants qu'elle lui demande. Elle est, avec sa sœur, d'une sévérité extrême, elle la menace de révéler son intrigue amoureuse à leur père qui, lui, nous fait souvenir à la fois du Gorgibus des Précieuses ridicules et du Ghrysaledes Femmes savantes. Don Pedro s'accuse d'avoir été trop indulgent avec sa fille (( melindrosa, crîtica, enfadosa », en lui permettant de se nourrir de lectures de toute espèce qui lui onttourné la tête. Il ne veut plus de livres latins, car :

Quelques Heures^ dans la langue du pays.

Suffisent à une femme,

Qu'elle sache filer, broder, coudre

Seulement et laisse l'étude

A l'homme (Acte II, se. IX)

et il finit par menacer sa fille de mort si elle s'avise de « nommer quelquechoseautrement que par son nom propre. » Molière utilisa tous ces traits, en s'inspirant en outre, pour le couplet fameux du bonhomme Ghrysale, des principes d'uri autre personnage du drame de Galderôn ; car don Pedro n'est pas seul à combattre la

femme désireuse d'une culture trop approfondie : comme Ghrysale qui a un allié en Glitandre, don Pedro en trouve un en don Diego qui professe aussi qu'il suffît pour une femme de savoir faire œuvre de ses doigts et qu'il nest pas bon qu'elle s'occupe de grammaire et de poésie (I, 4)i. Du reste, ces théories reflètent la conception de tous les dramaturges espagnols qui les expriment si souvent qu'elles deviennent un lieu commun 2. Octavio dans Za clamahoba, de Lope, Julio dans La boba para otros y discreta para si, du même auteur, pour ne citer que deux exemples, condamnent aussi les femmes que le pédantisme rend hautaines et préfèrent celles qui savent « donner naissance à leurs fils et les élever » ^. Les mêmes doctrines se retrouvent encore dans la nouvelle espagnole ; c'est par l'intermédiaire

1. Chappuzeau, dans V Académie des femmes, où Ton trouve des passages dont Fanalogie avec les boutades de Chrysale est frappante, s'inspire également de Calderôn.

2. Dans El mejor mozo de Espana, de Lope, on peut lire cette sentence : « Trois choses paraissent bonnes : le religieux priant, le chevalier brave aiguisant l'acier de son épée et la femme filant », p. Gll.

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