‹ Molière et l'EspagneChapitre 90 sur 109 · Morillot : Scarron et le genre burlesque, p · texte numérisé non relu

Morillot : Scarron et le genre burlesque, p

lui-même dans Le schisme en Angleterre, de ■Galderén :

Je suis poète,

Et ainsi, nuls vers ne me plaisent

S'ils ne sont les miens propres :

Les autres ne valent rien (p. 221).

N'est-ce pas une esquisse hâtive du poète que Molière ridiculise dans le Misanthrope^ et dans les Femmes savantes ? On pourrait multiplier ces exemples qui confirment cette opinion que l'analogie des mœurs de France et d'Espagne amena les auteurs des deux pays à écrire les mêmes satires des mêmes travers. Gela apparaît avec une évidente netteté lorsqu'on cherche l'origine de la Bélise des Femmes savantes.

Je ne sais s'il existait réellement de telles femmes en France au xvii^ siècle ; j'ai tendance à croire que Molière poussa son dessin jusqu'à la caricature. En tout cas, cette caricature est espagnole : Lope en traça une semblable dans La discreta enamorada et Moreto dans la Tia y

l.Il y a même dans Los ramilletes de Madrid une querelle littéraire sur le Tasse et l'Arioste et les poètes espagnols, qui fait songer à celle que provoque le sonnet d'Oronte.

la sobrina, pour le personnage de la tante. C'est de là que provient THespérie des Visionnaires, de Desniarets ; quoi qu'il en soit, le rôle de cette tante est textuellement reproduit de la pièce de Moreto dans Le baron d'Albikrac, de Th. Corneille, et Molière, selon la sage remarque de M. Mesnard, « pourrait bien l'avoir imitée lui-même dans quelques traits du rôle de Bélise ». Grâce à « la méthode d'élimination », M. Mesnard se trompe une fois de plus. Mais en admettant même que Molière ne se soit inspiré d'aucune de ces figures, — ce qui est impossible, — sa Bélise n'en serait pas moins un type espagnol qui paraîtrait même mieux à sa place en Espagne qu'en France, malgré les extravagances des Philaminte, des Armande, des Cathos et des Magdelon. Le pays de don Quichotte convenait davantage à cette femme que hante l'idée de mille galants chimériques, et sa conception de l'amour la range dans la famille du chevalier de la Manche. Signalons encore que Moreto avait créé, dans El lindo don Diego, un rôle d'homme qui fait, pour ainsi 'dire, pendant à Bélise ; don Diego, qui est très beau, s'imagine que les femmes qu'il croit toutes amoureuses de

lui, sont toujours à ses côtés pour lui faire leur cour ' .

Le malade imaginaire est une farce où la satire des médecins est si poussée et si âpre qu'elle passe pour tout à fait grotesque. Malgré l'apparence philosophique de l'opinion de Béralde, par la bouche duquel Molière a « nié absolument qu'il pût y avoir un art de guérir et affirmé que la nature suffit toujours à se tirer elle-même et sans secours du désordre où il lui arrive de tomber », les « tueurs d'hommes » sont traités avec la même cruauté que dans ces entremes bouffons où le médecin et Tapothi-

1. Quelques critiques, entre autres Schack [Geschichte, III, 448), sont d'avis que Molière puisa aussi dans La presumida y la hermosa de Fernando Zarâte, où l'on trouve aussi une sorte de précieuse qui s'oppose à une jeune fille dans le genre d'Henriette. Notre comparaison des deux pièces n'a pas confirmé l'opinion de Schack ; il nous semble plutôt que c'est en écrivant les Précieuses ridicules que Molière put se souvenir d'un passage de cette comedia. Dans le drame espagnol, aul*^''acte (scène V), un valet, déguisé en seigneur, se vante devant les dames de ses exploits au siège de Bredâ ; il veut même leur montrer les blessures qu'il a reçues sur la poitrine: Mascarille n'agit pas autrement dans la douzième scène des Pré^^ieuses ridicules en parlant du siège d'Arras, etc.

Caire sont constamment bafoués. Linguet avait même traduit un intermède espagnol ^ sous le titre : Le malade imaginaire^ où Molière put trouver quelques-unes des railleries dont il accable son hypocondre ; du reste, la plupart de ces plaisanteries sont du même ordre que celles de V Amour médecin^ du Médecin malgré lui et de Monsieur de Pourceaugnac : nous avons déjà indiqué leur parenté avec la satire des médecins castillans. Il y a dans Le malade imaginaire une autre réminiscence de l'Espagne : c'est la ruse de Gléante travesti en maître de musique pour parvenir auprès de la fille d'Argan ; sa confession d'amour (acte V, scène II), dans le goût pastoral, vient de la comedia de Rojas : Le jeu roule entre les sots^ peut-être directement, peut-être par l'intermédiaire de l'adaptation qu'en avait faite Th. Corneille dans son Don Bertrande Cigarral. Les scènes burlesques qui se rattachent au rôle de

1. Don Juan Rana comilon, t. IV, p. 165. Dans le Moliéristé (sept. 1886) on a même signalé une analogie qui existe entre cet intermède et M. de Pourceaugnac. Voir encore La gloutonnerie de Juan Bana (trad. Rouanet, p. 77).

Toinette (III acte, VII et VIII scènes) ne sont pas non plus sans avoir leurs analogues dans la comedia aussi bien que dans les intermèdes espagnols ^ .

1. Quant à l'idée d'origine espagnole du premier intermède du Malade imaginaire, \oir Despois-Mesnard, t. IX, p. 336-337.

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La comédie de Molière et le théâtre espagnol.

Nous allons tenter ici une comparaison sommaire de l'œuvre de Molière et de la comedia ; elle nous permettra de discerner ce qui distingue ces deux genres et de décider, en meilleure connaissance de cause, s'il convient de considérer le poète comique français comme supérieur ou inférieur aux auteurs dramatiques castillans. Peut-être nous obj cetera- t-on qu'une telle entreprise est à peine justifiable, car la comédie de Molière devra être mise en parallèle avec les drames d'un grand nombre d'auteurs étrangers; mais le comique français résume les efforts de tous ses prédécesseurs ; son œuvre est l'aboutissant et le symbole de toute la comédie française ; ainsi donc, comparer Molière à plusieurs dramaturges espagnols dont il s'est inspiré, ce n'est pas l'engager dans une aventure dont il ne

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puisse sortir à son honneur ou lui faire tort injustement.

La « création » de la comédie se rattache, selon la conception de la plupart des critiques français, au nom de Molière, comme le nom de Lope de Vega est synonyme de fondateur de la comedia nueva qui n'observe pas la distinction delà comédie et de la tragédie. Ainsi s'impose, pour ainsi dire, la comparaison des rôles que jouèrent ces auteurs dans les théâtres de leurs pays respectifs. Un critique anglais avait déjà tenté ce parallèle : <( De son temps, dit Lewes en parlant de Molière, les farces et les pièces improvisées qui égayaient la foule étaient peutêtre moins artistiques encore que les pièces qui égayaient le public espagnol lorsque Lope de Vega apparut. Pourtant Molière avait créé la comédie française. Il avait à épurer la scène de ses masques et de ses bouffonneries improvisées et à y substituer des caractères et de l'esprit ^ ». Cette opinion, qui n'est point récente, est encore assez répandue, même de nos jours, parmi les critiques de toutes nationalités : c'est à ce titre que nous nous en occuperons et que nous nous efforcerons delà

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