Moland, Introduction aux OiiMyres du poète, p. xlii
castillan dans le développement de toute la littérature dramatique de l'Europe. Mais on ignore le théâtre espagnol et cela explique, plus encore que le dédain qu'on affecte à son égard, ce manque d'équité et d'impartialité.
Nous avons longuement discuté le jugement du critique anglais, parce que nous y avons retrouvé ce lieu commun, fréquent dans l'histoire de la littérature française, que le grand mérite de Molière est d'avoir donné « des caractères » au lieu de « masques )),ou, si Ton préfère, d'avoir créé la « comédie de caractère ». On aime à opposer le théâtre espagnol à la comédie française : celui-là, dit-on, tire ses effets de l'intrigue ; celle-ci, à l'instigation de Molière, dédaigne les effets extérieurs pour ne donner qu'une galerie de « caractères » humains. D'abord, comme nous allons le faire voir, le drame transpyrénéen n'a nullement négligé les effets comiques ou tragiques des caractères; il en fournit même plus d'un modèle à la comédie française. Ensuite, parmi tous ces auteurs qui frayèrent les voies à Molière, la comédie de caractère ou de mœurs était-elle donc tout à fait inconnue ? ^Laissons Larivey, Glaveret, Ma-
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réchal, Scudéry, du Ryer, Discret, Gilet de la Tessonnerie, Claude de l'Estoile, Tristan THermite, dont les œuvres montrent cependant un effort dans ce sens : on y découvre plus d'une observation heureuse, des traits satiriques et Fébauche, assez développée déjà, de certains types de Molière ; ne nous arrêtons qu'aux auteurs chez qui on reconnaît assez nettement la comédie de caractère : Desma)*ets, Scarron et P. Corneille, qui subissent surtout l'influence des auteurs dramatiques de l'Espagne.
On considère les Visionnaires de Desmarets comme le Cid du théâtre comique ; l'auteur y nég-lige Tintrig-ue et s'efl'orce d'observer la réalité qui l'environne ; ses figures sont encore assez près des types conventionnels des farces, mais de véritables caractères s'y dessinent déjà; devançant Molière, il raille avec une verve heureuse le pédantisme et les ridicules littéraires de l'époque. Scarron est traité de façon assez dédaigneuse par les critiques français et étrangers ; on l'accuse d'avoir voulu obtenir des effets comiques, en imaginant des personnages hors de la vérité, des aventures invraisemblables et des plaisanteries gros-
sières. Mais il y a chez Molière des scènes burlesques qui font songer à Scarron et dont les protagonistes sont parfois d'un grotesque caricatural : il conviendrait donc d'user d'un peu plus de mansuétude à l'égard de ce pauvre Scarron. P. Corneille commença, lui aussi, par cultiver une sorte de comédie de caractère, où l'on trouve des traits de mœurs, de justes observations, et des personnages assez nettement définis : mais sa pièce la plus importante dans ce genre est le Menteur^ l'adaptation de la Vérité suspecte de Ruiz Alarcon.
Les trois auteurs que nous venons de citer exercèrent, on le sait, une influence considérable sur Molière ; l'anecdote qui lui fait dire que, sans le Menteur, il n'aurait jamais écrit le Misanthrope, est peut-être fausse ; il reste cependant que la pièce de P. Corneille lui donnait une indication puissante pour la « création » de sa comédie. Il fallut, dit un critique danois i, « un vrai coup de génie pour que Corneille fît le Menteur. Avec le Menteur, on vit pour la
1. A. Legrelle : Holherg, considéré comme imitateur de Molière (Paris, 1864), p. 138.
première fois peut-être depuis qu'il y avait un théâtre comique dans le monde ^, une pièce exclusivement animée par le seul progrès d'un vice ridicule en train de s'emparer d'une âme. La comédie de caractère était créée. Par malheur, Corneille, après cette glorieuse excursion sur le domaine de la comédie, n'y devait plus revenir, et ce fut ainsi qu'en définitive il laissa passer à Molière la réputation d'avoir inventé (c'est nous qui soulignons) la comédie nouvelle ». Nous n'avons pas fait cette citation pour y puiser un renseignement : le rôle du Menteur dans le développement de la comédie de caractère est connu de tout le monde ; elle nous fournit simplement une preuve nouvelle de la signification effacée qu'on attribue au drame espagnol dans la formation de ce genre. Dire que Molière l'a « inventé », c'est ne pas tenir compte du témoignage de la littérature comparée et, par suite, porter un jugement tout à fait inexact sur l'évolution de « la comédie nouvelle » même dans l'histoire de la littérature française. Il est doublement intéressant, pour notre thèse,
1 . Que cette ignorance absolue du théâtre espagnol est donc amusante de la part d'un critique !
de faire ressortir ce qu'il y a de contradictoire dans cette opposition de la comédie de caractère de Molière et de la comedia espagnole, qualifiée de drame d'intrigue. On ne saurait expliquer, si elle est exacte, que la première comédie de caractère ne soit qu'une adaptation — et une adaptation qui n'a pas fait oublier l'original — de ce théâtre même dont Lope de Vega fut le véritable créateur, et Alarcon l'un des auteurs. Est-il besoin de quelque autre argument pour démontrer l'absurdité d'une telle méthode pour juger Thistoire des u espèces littéraires » ! Au surplus, la Vérité suspecte d' Alarcon ne fut pas seule à contribuer à la naissance de la comédie française de caractère ; elle n'était pas unique dans son genre dans le répertoire espagnol du xvn^ siècle. On semble le croire; car on persiste à avoir sur la comedia cette idée fausse qu'elle tira tous ses effets de l'imbroglio. Nous nous efforcerons de faire voir que cette vue est inexacte : la comedia est moins dépourvue de caractères qu'on veut bien le dire ; il se peut que la peinture de quelques vices ou de certains travers ne soit indiquée que par des lignes incertaines et des couleurs légères; mais
on nous permettra de faire observer que parmi les personnages que créa Molière, quelques-uns n'atteignent pas à l'idéal de l'art et manquent de vie. On répète, comme une sorte de refrain, en raison sans doute de l'admiration exorbitante vouée à Molière, qu'il évita toujours la faute que commettaient ses devanciers ou ses contemporains français : celle de n'avoir que des « types conventionnels » ; « avant lui, et souvent encore à côté de lui, les personnages sont plus ou moins coulés dans des moules, comme ceux de la comédie italienne ; les traits, grossis à plaisir, y prennent une sorte de rigidité grimaçante * » ; aux masques immuables et factices, Molière substitue la vérité des caractères : telle est l'opinion de la critique « officielle », à son égard. Mais ne voit-on pas que, chez Molière , certaines figures, de second et même de premier plan, ne s'éloignent guère des types poncifs de la comédie antique et italienne ? Les pères ou les tuteurs tyranniques, les vieillards amoureux , les jeune femmes alliées aux soubrettes, les valets et les servantes rusés,