‹ Molière et l'EspagneChapitre 95 sur 109 · Au locLeur, V Amour médecin, t. V, p · texte numérisé non relu

Au locLeur, V Amour médecin, t. V, p

règles des anciens », de g-arder Tunité d'action sans nuire à la variété du ton. Faisons Fhypothèse qu'on représente aujourd'hui devant un public européen quelques comedias d'Alarcôn et quelques-unes de Molière : il n'est pas sûr que celles-ci provoqueront un plus vif intérêt, ce qui d'ailleurs ne signifie pas que l'auteur du Misanthrope ne soit pas supérieur au poète castillan à d'autres égards.

A ce dédain de l'intrigue se lient, chez Molière, la faiblesse et l'invraisemblance de ses dénouements. Nous avons signalé leur ressemblance avec la fin banale des pièces espagnoles. Quand celles-ci n'ont pas un dénouement tragique, elles se terminent par plusieurs mariages : ce qui, dans les pièces d'ingenio (où l'ingéniosité de l'intrigue absorbe tout Tintérêt) s'accorde assez bien avec le conventionnel des types représentés : on peut comparer ces comedias à un jeu d'échecs où l'auteur ferait mouvoir les pions augré de sa fantaisie et où l'issue de la j^artie ne dépendrait nullement de la qualité des figures. Il n'en est pas ainsi dans les drames d'Alarcôn : le dénouement y résulte du caractère des personnages.

Molière, dira-t-on, conformément à la mé-

thode qui transforme ses défauts en qualités, ne se « souciait » pas plus du dénouement que de l'intrig-ue, parce qu'il voulait nous peindre simplement « les caractères et les mœurs. » Mais l'excuse n'est pas suffisante : ses personnages, en effet, subissent parfois, au cours d'une pièce, de véritables métamorphoses pour que le dénouement soit possible. Lorsque Molière poursuit quelqu'un de sa haine, hommes et femmes lui décochent des traits et lui lancent des pointes, sans égard à leur personnalité. Ils sont un peu comme ces protagonistes de la comedia qui, n'étant rien par eux-mêmes, redisent toujours les mêmes choses sur l'honneur, l'amour et la jalousie; porte-paroles de l'auteur, leur individualité s'efFace. Don Juan est tour à tour hypocrite, impie et sceptique en médecine : ces qualités n'ajoutent rien cependant à la définition d'un « grand seigneur méchant homme ». Frosine qui, ddinsV Avare, parle un langage insinuant, se met tout à coup à faire de l'esprit ; elle en serait certes bien incapable si Molière ne le lui soufflait; Philaminte, la « femme savante », qui pendant toute la pièce, ne peut

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dire une phrase simple et naturelle, finit par devenir sobre et sage et parler comme tout le monde, en effet, si elle ne changeait pas, elle s'opposerait peut-être encore au mariage d'Henriette et on ne voit pas comment la pièce se terminerait. C'est donc le dénouement qui d'ordinaire rompt l'unité des caractères.

Mais l'invraisemblance des dénouements de Molière peut encore s'expliquer autrement. Les travers, les vices, les passions qu'il nous présente, font partie intégrante de l'âme de ses personnages : ils sont incurables. Si ces passions suivaient le cours normal de leur développement, ou bien si elles entraient en conflit, l'issue ne pourrait être que tragique, peu conforme donc à l'essence de la comédie. C'est un paradoxe de soutenir que Molière ne termina ses pièces d'une manière si étrange parfois que pour signaler l'impossibilité d'un dénoûment logique et nous n'y souscrivons pas. Il se peut qu'il ait simplement obéi à la convention qui veut qu'une comédie « finisse bien », sans se préoccuper des principes d'art qu'il ne pouvait pas observer. Peut-être Brunetière, a-t-il raison de dire que, par ses comédies « sérieuses », Molière

se heurta aux lois qui régissent révolution des genres ; ses pièces, qui inclinaient vers le drame ou la tragédie même, dépassèrent la limite où puisse atteindre dans la comédie l'art imitant la réalité ou représentant la vie. Le poète français, en effet, nous Tavons déjà fait remarquer, entreprit de traiter certains sujets peu convenables à la comédie qui veut amuser ou divertir et qui doit donc « finir bien ». « Le Misanthrope et Tartuffe sont déjà des tragédies bourgeoises que Molière a vraiment essayé de faire entrer dans le cadre de la comédie. Or, on ne fait pas rire avec la représentation du vice ou de la peinture de la souffrance » i. Il nous faut, de notre point de vue, insister sur Tinfluence qu'eut l'Espagne sur cette évolution de la comédie de Molière vers le drame ou la tragédie bourgeoise : aussi bien, nous Tavons déjà signalée. La comedia, en effet, qui ne respecte pas la distinction des genres, n'est-elle pas comparable à la « haute comédie » du poète français? Elle comporte à la fois des éléments comiques et tragiques ; la limite qui doit les séparer étant franchie, les auteurs

1. Revue des Deux Mondes : Les époques de la comédie de Molière (1er janvier 1906, p. 214)

représentèrent, à côté de l'aspect ridicule de la vie, celui qui fait pleurer : ainsi le dénouement semble parfois factice, ou bien, il ne paraît pas être la suite logique de Faction.

Molière s'accorde encore avec les dramaturges castillans en un point qui semble d'ailleurs contredire son naturalisme : ses pièces se terminent suivant la justice : « justice de poète », pourrait-on dire, car la vie ordinaire ne la confirme pas. Voyez Tartuffe ou Doti Juan : c'est, pour ainsi dire, la Providence qui délie l'intrigue, selon les lois morales d'un tribunal extrahumain. Dans le théâtre espagnol, les morts apparaissent parfois eux-mêmes pour faire triompher « la volonté du ciel » ; la Providence y use quelquefois de voies mystérieuses pour défendre les bons et confondre les méchants. Molière aussi semble avoir eu recours à ce procédé que dément malheureusement la réalité. Balzac n'at-il pas révélé que la Providence se permet parfois cette plaisanterie terrible de ne pas punir le crime et d'oublier de récompenser la vertu ? Or, rien n'est plus opposé à la représentation fidèle de ce qui est, que ces « deus ex machina » qui interviennent dans les pièces du poète français ,

pour donner une conclusion invraisemblable, mais satisfaisante pour le sens moral du public. Tel est le cas de Tartuffe et de Don Juan ; ici, on attend avec « un serrement de cœur » Texempt ; là, comme le dit Latour, don Juan commet de si multiples forfaits que le spectateur ressent « une telle indignation, une telle impatience de voir enfin châtier tant de scélératesse qu'il acceptera, sans trop j regarder, toute main levée pour punir. La statue elle-même sera la bienvenue et les crimes auront été si grands, don Juan aura jeté à la justice céleste un si éclatant défi, que cette singulière manifestation de la colère du ciel n'aura plus rien d'invraisemblable » ^.

Ici encore Latour se trompe ; son erreur s'explique par le désir fervent de tout excuser chez Molière qu'éprouvent quelques-uns de ses panégyristes ; « la singulière manifestation de la colère du Ciel » n'en reste pas moins invraisemblable dans une œuvre réaliste comme Don Juan, Si l'on admet que le dénouement de la comédie de caractère ne peut pas être la solution logique du conflit des per-

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