‹ Molière et l'EspagneChapitre 96 sur 109 · Etudes sur l'Espagne, t. II, p · texte numérisé non relu

Etudes sur l'Espagne, t. II, p

sonnages, la fin de Don Juan en vaut bien une autre : le hasard ou les foudres lancées du Ciel s'accordent également mal avec un art dramatique qui se soucie de reproduire la réalité. Si l'issue de Don Juan n'est pas heureuse^ c'est au théâtre espagnol qu'il faut s'en prendre ; mais il n'est j)as impossible que la comedia ait suggéré à Molière d'autres dénouements faciles et factices.

Quelle conclusion tirerons-nous de cette comparaison rapide de la comédie de Molière et du drame castillan ? Elle nous a permis d'abord de mettre en lumière quelques défauts de la comédie française dont la comedia est exempte, d'en signaler d'autres qui sont communs à Molière, à Lope, Tirso et Galderôn ; la supériorité du poète français n'est donc pas toujours manifeste. D'une manière générale, il serait téméraire d'affirmer que les dramaturges d'Espagne eurent de l'âme humaine une connaissance moins approfondie que Molière et qu'ils ne surent pas l'exprimer et la rendre vivante au théâtre. Ils l'égalent par certains dons de poète, peut-être même possèdent-ils à un plus haut degré le génie proprement drama-

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tique. C'est cependant Tœuvre de Molière qui est la plus connue; elle est plus vivante dans la mémoire des hommes que celle de Lope, Moreto Galderon ou xVlarcon : à quoi cela tient-il ? D'abord, elle a moins le « goût du terroir», si l'on peut dire, que le drame castillan trop local, trop national, enfermé dans un monde spécial dont les mœurs doivent paraître presque inintelligibles à un public européen. Molière et sa comédie sont plus près de nous ; les travers, les vices, les misères qu'il dépeint, nous intéressent davantage parce qu'ils nous sont plus accessibles que l'idéal glorifié par la comedia. En outre, Molière est un esprit français, c'est dire qu'il est clair, lucide, logique ; il a l'art de faire comprendre ce qu'il veut dire ; c'est un penseur qui regarde et juge les événements et leurs rapports d'un point de vue général. Sa philosophie pénètre toute son œuvre, elle lui donne une unité qui la rend même parfois un peu monotone ; mais cette répétition des vérités qu'on veut enfoncer dans les esprits, comporte des effets puissants que Molière a su utiliser. Son esprit supérieur a marqué de son empreinte chacune de ses œuvres, il a imprimé

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le cachet de sa personnalité à tout ce qu'il a emprunté, et il sut faire rentrer les apports étrangers dans le cadre de ses conceptions sur les hommes et les choses. Sa supériorité comme philosophe lui assigne une place à part parmi les auteurs de comedia qui, presque tous, sont diffus, inég-aux, et dont les diverses productions, peut-être en raison de leur variété même, ne sont pas reliées par l'unité d'un esprit.

Mais cette supériorité sur les poètes de la comedia, Molière, comme nous l'avons déjà dit, ne la doit pas seulement à son génie personnel : sa qualité de Français n'y fut pas étrangère. Une œuvre française n'a-t-elle pas, en effet, plus de chances et de force d'expansion qu'un ouvrage espagnol? On m'objectera que Don Quichotte eut une fortune européenne dans sa forme originale alors qu'on ne faisait que des adaptations fragmentaires des comedias espagnoles, mais c'est un livre qui a peu d'égaux dans les littératures du monde. La comedia espagnole et la comédie de Molière ne sont pas de mérites si inégaux que leurs valeurs différentes suffisent à expliquer la diffusion de l'une et l'oubli relatif dans lequel l'autre est tombée.

Le succès de l'œuvre de Molière, nous l'attribuons, au moins en partie, à Funiversalité de l'esprit français ; sa comédie a bénéficié des qualités de cet esprit que le labeur commun «d'une foule de grands écrivains a rendu si apte à concevoir toute pensée et à la formuler -de manière à la rendre intelligible à tous. Ce sont, il est vrai, les écrivains qui ont ■créé cette universalité de l'esprit français et -c'est tourner dans un cercle que de faire •de cet effet la cause de succès d'un auteur ; mais, quand on compare Molière à des dramaturges d'autre race, il est juste de con- ■sidérer les avantages en possession desquels le mit sa naissance : Lope et ses disciples -au contraire déployaient des qualités qui tiraient toute leur valeur d'elles-mêmes. Nous donnerons donc à ce parallèle cette con- ■clusion qui ne nous paraît pas paradoxale : si l'œuvre de Molière eut une destinée plus glooeuse que celle des Espagnols, il le doit presque autant à sa qualité de Français qu'à son propre génie.

La signification de l'œuvre de Molière au point de vue de la littérature européenne.

11 nous reste à nous occuper de la valeur universelle des comédies de Molière ; après avoir examiné son oeuvre sous des différents aspects, il convient que nous la considérions d'un point de vue absolu : suh specie aeternitatisy si cette ambition n'est pas trop haute, ou plus modestement, il nous faut déterminer la place qui lui revient dans la littérature « européenne »

La première question qui se pose est celle de l'invention dans l'art : elle est intimement liée à l'essence de la création elle-même. Nous croyons avoir démontré que le théâtre de Molière — pour ne pas citer ses autres sources étrangères — a largement usé de la littérature espagnole : une partie de sa satire, certains de ses principes, quelques-uns des types qui reviennent le plus souvent dans sa comédie,

outre les situations et les saillies comiques empruntées aux Castillans, sont inspirés par le drame espagnol. En quoi cette circonstance affecte-t-elle l'originalité de Molière, la valeur et la portée de sa création ? Emprunter à ses prédécesseurs ou à ses contemporains, ne pas « inventer » au sens étymologique du mot, utiliser une matière que d'autres déjà ont maniée : tout cela n'est pas en soi d'une importance capitale et ne saurait porter atteinte à l'originalité d'un auteur. L'écrivain est tout à fait libre de prendre où bon lui semble les matériaux qu'il élaborera suivant son dessein et auxquels il imprimera la marque de son génie. Qu'estce qui ne connaît ces vers pleins de sagesse de Musset :

Il faut être ig-norant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que quelqu'un, ici-bas, n'ait pas dite avant nous, C'est imiter quelqu'un que de planter des choux...

La même pensée avait été exprimée plus nettement encore par des critiques, des esthéticiens ou des écrivains d'un grand renom. Ainsi Gœthe, qui croyait à l'avenir d'une littérature universelle, disait : u On parle toujours

d'originalité, mais qu'est-ce que cela signifie? A peine sommes-nous nés que déjà le monde agit sur nous, et il en est ainsi toujours, jusqu'à notre dernière heure. Et partout! Que pouvonsnous donc revendiquer comme nous appartenant en propre, si ce n'est l'énergie, la force, le vouloir? ^ » Emerson, lé philosophe américain, dit à propos de Shakespeare qu'il se pourrait que « la grande puissance géniale consistât à n'être pas original du tout, à être une parfaite réceptivité, à laisser le monde faire tout et à souffrir que l'esprit de l'heure passe sans obstruction à travers la pensée. » Brunetière, qui cite ces paroles, les commente ainsi : <( Il avait raison; et précisément, c'est ce que l'histoire comparée des littératures démontrera plus clair que le jour. On ne crée point en littérature ; ou du moins le mot de créer n'y saurait avoir le sens ambitieux que lui donnent précisément ceux qui ne connaissent que la littérature de chez eux. On ne crée point surtout de rien — ex nihilo — comme disent les philosophes ; — et au contraire, si l'histoire comparée des littératures établit quelque chose en ce point, c'est

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