‹ Molière et la comédie italienneChapitre 101 sur 121 · LE COMÉDIEN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE COMÉDIEN FRANÇAIS

Vous des rossignols? Ma foi ! vous n'êtes tout au plus que des merles que le parterre prend soin de sililer tous les jours.

Les Italiens parodiaient parfois les Français. Ainsi, dans la Lingère du Palais (1682), Arlequin

faisait la caricature de Mademoiselle Champmélé ou Chamelay, comme écrit Gherardi, et jouait avec Pasquariel la fameuse scène du Gid :

Rodrigue, qui Teùt cru ?

PASQUARIEL.

Ghimène, qui l*eùt dit ^

ARLEQUIN

Que ce vin prêt à boire aussitôt se perdit I

La lutte devait, plus tard, s'envenimer davaçlage.

Les deux théâtres s'accordèrent d'autant moins, (fue la ressemblance fut plus grande entre eux. En effet, il vint un moment, et ce moment coïncide à peu près avec l'époque de la mort de Molière, où la comédie italienne, qui ne s'en allait plus, comme autrefois, respirer l'air natal, se fit de plus en plus française. Elle ne conserva plus de son origine que quelques bribes de langage dont elle émaillait bizarrement son dialogue, ses types traditionnels qui lui faisaient une économie de costumes, enfin les formes purement extérieures de la commedia delfarte. En réalité, le théâtre italien de l'Hôtel de Bourgogne est une scène française, une scène de genre, comme nous disons aujourd'hui. La troupe ne joue

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presque plus rien de son répertoire national. Ce sont des écrivains français qui travaillent pour elle: nous avons déjà cité Fatouville, Regnard et Dufresny ; citons encore Palaprat, Lenoble,BoisfranCj Mongin , Delosme de Montchesnay , etc . L'improvisation n'y a plus, quoiqu'on dise Colombine, quune part très-limitée et restreinte à des scènes qui sont le plus souvent inutiles à la pièce et s'y intercalent comme des intermèdes.

La naturalisation, quant aux caractères et aux mœurs, est aussi complète que possible. Isabelle et Golombine sont de vraies Parisiennes. L'esprit gaulois a remplacé la fantaisie italienne. Prenez le recueil d'Évariste Gherardi, qui nous a conservé les pièces jouées par les Italiens à l'Hôtel de Bourgogne : vous y rec(»nnaîtrez immédiatement la tradition de la raillerie française, notre génie satirique, à travers les déguisements fort légers qu'on lui impose. Ce qui y domine, ce sont, comme dans nos anciennes Farces j les railleries contre les maris, contre les femmes et contre le mariage. Quelques mots nous donneront tout de suite le ton du recueil; voicij par exemple, les aphorismes humoristiques qu'on y prodigue :

« Une femme mariée, dit Arlequin, est comme une maison dont le propriétaire n'occupe que le

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plus petit appartement, et où cependant toutes les grosses réparations se font sur son compte. )>

Mezzelin, reprend : a Comme ainsi soit que le naturel des corneilles est d'abattre des noix et de parler gras, celui des pies d'avoir la queue longue, et des perroquets d'être habillés de vert, de même la nature des femmes est de faire enrager leur mari . »

Colombine trouve son maître Persillet triste et soucieux : a Qu'est-ce que c'est, Monsieur? vous trouvez-vous mal ? — Juste ciel ! — Qu'avez-vous donc? sont-ce des vapeurs? est-ce la goutte? — Pis que cela. — Quoi ! la migraine? — Encore pis. — La colique peut-être ? — Pis, vous dis-je. — La fièvre ? — Cent fois pis. — La pierre donc ? — Pis, mille fois. — Hé ! que diantre pouvez-vous donc tant avoir? — Ce que j'ai... ah !... — Ma foi, Monsieur, je perds patience. — J'ai... — Achevez donc* — J'ai tous les maux ensemble, Colombine : j'ai une femme ! »

Les femmes, de leur côté, exercent de justes représailles : a En France, dit Colombine, les hommes ne font que- babiller jusqu'au jour de la noce ; aussi, quand ils sont mariés, ils n'ont plus rien à dire à leurs femmes. Je connais des maris qui, dans toute une année, ne leur disent pas seulement une fois : Dieu te gard' ! »

Et quant au mariage, voici Pasquariel, libraire, qui vend un livre, lequel ressemble de bien près à notre vieux livre des Quinze joyes , ce sont : « les Agréments et les chagrins du mariage^ en trois tomes; le chapitre des agréments contient la première page du premier feuillet du premier tome et le chapitre des chagrins contient tout le reste. »

Bon ou mauvais, vrai ou faux, tout cela ne nous vient pas d'au delà des monts. Nos aïeux, du treizième au seizième siècle, avaient été les premiers à dépenser dans ce genre de facéties leur malice et leur belle humeur.

La satire dont use et abuse alors le théâtre italien est toute actuelle et souvent toute locale. Ce sont, par exemple, les juges, les avocats, les procureurs de Paris, qui sont en cause et cruellement fustigés. L'avocat Braillardet, dans le Divorce, de Regnard, plaide la cause de son client Sotinet contre Isabelle, femme de Sotinet :

On ne manquera pas de vous dire que celui pour qui je

suis est un brutal : j'en tombe d*accord. Un ivrogne : je

le veux. Un débauché : j'y consens. Un homme même qui

est quelquefois attaqué de vertiges : cela est vrai. Mais,

messieurs...

SOTINET.

Mais, monsieur Tavocat, qui vous a donné charge de

dire tout cela?

BRAILLARDET.

Hë, taisez-vous, ignorant. Ce sont des Ggures de rhétorique qui persuadent.

Et maître Cornichon, défenseur de la dame, redouble les coups à tort et à travers et accable le malheureux mari.

CORNICHON

Vous la voyez, messieurs^ à votre tribunal cette innocente opprimée, cette femme qui engage ses pierreries, vend sa vaisselle d'argent.. Mais pourquoi fait-elle tout c-ela? Pour tirer son mari de prison...

BRAILLARDET.

En vérité, messieurs, voilà une calomnie atroce. Le sieur Sotinet n'a jamais été en prison.

CORNICHON'

Un sous-fermier jamais en prison l Hé bien, donnezvous un peu de patience, nous l'y ferons bientôt aller. Mais que dirons-nous, messieurs, de ses débauches, ou, pour mieux dire, que n'en dirons-nous pas? Car jusqu'à quel excès de crapule cet homme-là ne s'est-il point laissé emporter? Mais que dis-je, un homme? Non, messieurs, c'est plutôt une futaille, c'est une éponge toute dégouttante de vin...

BRAILLARDET.

Je vous arrête là. Le sieur Sotinet ne boit que de l'eau : cela est de notoriété publique.

CORNICHON

Un homme, qui a été toute sa vie dans les aides, ne boit que de Teau ! N'avait-il bu que de l'eau, maître Brail* lardet, quand, sortant tout chancelant d'un cabaret pour assister à l'enterrement d'un de ses meilleurs amis, il se laissa tomber dans la fosse où il serait encore, si, par malheur pour sa femme, on ne l'en eût retiré? N'a-t-il bu que de l'eau, quand il revient chez lui le soir, amenant avec soi des femmes d'une vertu délabrée ; et qu'il maltraite celle pour qui je suis, de paroles et de coups?

BRAILLARDET.

Des coups? Ah! messieurs, on ne sait que trop que c'est le pauvre homme qui les a reçus. Il a porté plus de trois mois un emplâtre sur le nez, d'un coup de chandelier que sa femme lui a donné.

SOTINET, en pleurant.

Cela est vrai. Je ne saurais m'empécher de pleurer toutes les fois que j'y songe.

L'avocat va plus loin : il plaide que le mari est un fou furieux, et, pendant que le tribunal délibère, Braillardet lui-même croit à propos de faire une concession ; « Quand il y aurait quelque petit grain de folie, il a des intervalles! » C'est Cplombine qui joue le rôle de Braillardet et Arlequin qui remplit celui de Cornichon, mais les masques italiens n'ont, en réalité, rien à voir dans cette parodie satirique.

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De même, quand Arlequin se présente , sous le nom de Grapignayi^ pour succéder au procureur Coquinière*, Arlequin Grapignan n'a que fairp d'être Arlequin, il lui suffirait d'être Grapignan.

GOQUINIÈRB. Avant toutes choses, dites-moi, mon cher enfant, aimez vous l'argent avec âpretë? Vous sentez-vous d'humeur à tout faire pour en ârpasser?

. âRAPIGNAN, Malepestel si j^aime Targenl!

COQUINIÈRE.

Tant mieux! Vous voilà à depi procureur. Sachez donc que, pour parvenir en fort peu de temps, il faut être dur et impitoyable, principalement à ceux qui ont de grands biens; il ne faut jamais donner les mains à aucun arbitrage, jamais ne consentir d'arrêt définitif : c'est la perte des études. Au reste, qu'on ne vous voie que rarement aux audiences. Attachez-vous aux procès par écrit et multipliez si adroitement les incidents et la procédure qu'une affaire blanchisse dans votre étude avant que d'être

jugée.

GRAPIGNAN.

Ah ! diable! je vois que vous l'entendez...

COQUINIÈRE.

Tu vois, mon cher enfant, que je te parle en père et .

1 • la Matrone d'Éphète ou Arlequin Grapignan, comédie en trois actes, par Nolant de Fatouville, conseiller au parlement de Rouen. 12 mai 1683.

je te fais voir les entrailles de notre profession. Mon tils, attache-toi aux saisies réelles, aux préférences de deniers. Remue ciel et terre pour être procureur des bonnes directions, et ne t*endors jamais sur une consignation; c'est le vrai patrimoine des procureurs. Voilà, mon cher enfant, les préceptes solides que mon honneur et ma conscience me suggèrent et que tu dois suivre, si tu aimes tant soit peu la fortune.

Écoutons Arlequin sous la robe du notaire La Ressource, dans le Banqueroutier ^ autre comédie du conseiller Fatou ville. Arlequin va nous faire une. théorie de la faillite qu'on serait tenté de croire plus moderne. Ce dialogue date pourtant de 1687 :

PERSILLET.

Mais, à propos de banqueroute, tenez-vous que cela puisse rétablir les mauvaises affaires d*un homme? Ce serait un beau secret.

ARLEQUIN

Il est infaillible. C'est ce qu'on appelle Témétique des gens ruinés. Par exemple, si vous étiez en cet état-là, le ciel vous en préserve!...

PERSILLET, à part.

J'en suis plus près qu'on ne pense.

ARLEQUIN

Il faudrait mettre du côté de l'épée le million que vous cherchez pour marier votre fille, acheter un duché et éta-

blir votre fils. Dans le crédit où vous êtes, voilà trois hameçons capables de prendre toutes les dupes de Paris. Car, enfin que vous l'entendiez, quand on veut faire son coup, il faut être dans cette odeur de fortune et d'opu* lence.

PERSILLET.

Il ne faut donc pas attendre à Textrëmitë?

ARLEQUIN

Nenni, diable! nenni. Dès que le crédit chancelle, il n'y a plus rien à faire. Mais quand tout vous rit, et que le inonde est bien infatué de vos richesses, il faut prendre à toute main l'argent qu'on vous offre, faire grande dépense à l'ordinaire; et puis un beau matin, après avoir mis tous vos meilleurs effets dans une cassette, déloger à petit bruit, et donner ordre à votre portier de dire à tout le monde qu'on ne sait où vous êtes allé. A cette nouvelle, ceux qui ont prêté le million s'alarment, la frayeur les prend; d'abord ils proposent de perdre le tiers de-leur dû. A cela, mot, point de réponse. Ils s'assemblent, ils vont, ils viennent, ils se tourmentent. A la fin, désolés de votre absence et ne sachant sur quoi se venger, ils font dire sous main qu'ils perdront les deux tiers, si on veut assurer l'autre. Ho ! quand ils se mettent comme cela à la raison, on entre en pourparlers; on écoute, on négocie; et enfin, après un bon contrat bien et dûment homologué, vous revenez sur l'eau avec sept ou huit cent mille livres d'argent comptant, et tous vos meilleurs effets divertis. Un homme qui a cette prudence une seule fois en sa vie n'est-il pas pour jamais au-dessus de ses affaires? Voilà comme je parlerais à mon frère si j'en avais un.

PERSILLET.

Ah! monsieur de la Ressource, que vous êtes bien

nommé, et que j'ai de grâces à rendre au ciel de m'avoir

adressé un homme de votre probité et de votre expë*

rience !

ARLEQUIN

Comment, monsieur^ mon discours vous aurait-il ému ? PERSILLET.

Il a fait bien plus, il m*a tellement persuadé, que je crois qu'un bon père de famille est obligé en conscience de faire banqueroute au moins une fois en sa vie, pour l'avantage de ses enfants. Il n'y a point à cela de milieu. Allons, touchez là, il est trop juste de vous donner le tiers des sommes que vous me faites prêter. {Ils se lèvent.) ARLEQUIN.

Sur ce pied-là^ vous allez avoir le million dans vingtquatre heures.

PERSILLET.

Monsipur de La Ressource, le secret au moins, je vous

en prie.

ARLEQUIN

11 ne nous faut pas recommander cela. Jouez seulement

bien votre rôle^ et quand je vous enverrai quelqu'une de

mes bonnes bourses, ne marquez aucun besoin d'argent,

et surtout ne paraissez avoir aucune relation avec moi,

PERSILLET.

Laissez- moi faire.

ARLEQUIN

Dans six semaines ou deux mois, vous conviendrez qu'une banqueroute et un coup d'épée dans l'eau ne sont quasi que la même chose.

PERSILLET.

Dieu VOUS en veuille ouïr! Du commencement, je croyais cet homme-'Ià un fripon ; mais, ma foi, il faut lui remettre l'honneur sur la tête, et demeurer d'accord qu'il a de grandes lumières.... Ahl le bel esprit! (Voyant que le notaire fait des civilités à un laquais.) Hë ù, mondieur de La Ressource, vous moquez-vous de faire des civilités à ce coquin-là? Ce n'est qu'un laquais.

ARLEQUIN

C'est pour cela que je prends mes mesures de loin. On ne sait pas ce que ces messieurs-là peuvent devenir un jour.

Citons encore la scène dit prêt , où le notaire la Ressource amène à Persillet le Docteur, Pierrot et Scaramouche , des capitalistes, on disait alors des créanciers^ vêtus de manteaux noirs qui leur traînent jusqu'à terre, et portant de grands crêpes aux chapeaux.

ARLEQUIN

Vous ne trouverez pas mauvais, monsieur, que je vous présente les trois meilleurs amis que j'aie au monde et les trois plus riches hommes de Paris.

PERSILLET.

Que puis-je faire pour leur service? Monsieur, ayez la bonté de vous asseoir;

(Us se font des civilités^ et puis s'asseyent.)

LE DOCTEUR

Monsieur, nous avons prié monsieur de La Ressource de

vouloir nous introduire chez vous, pour vous demander

une grâce que nous vous prions de ne nous pas refuser.

PERSILLET.

Si c'est chose possible, monsieur, comptez sur moi à

coup sûr.

ARLEQUIN

Ces messieurs ayant appris que vous vouliez marier mademoiselle votre fille, donner une charge considérable à monsieur votre fils, et acheter deux grandes maisons dans la Place Royale..;. •

PERSILLËT.

C'est ma femme qui a la manie d'avoir beaucoup de plain-pied ; car pour moi je me trouve assez bien logé. Mais dans le ménage il faut avoir de certaines complaisances ; et cent mille écus plus ou moins à une maison ne valent pas la peine de faire piailler une femme. [Le maître d'hôtel apporte de Vorgeade.) ARLEQUIN.^

Ces messieurs, comme je vous disais, ayant appris que vous vouliez pourvoir à toutes ces petites choses-là, viennent vous offrir un million ou douze cent mille livres, sachant bien que leur argent ne peut être plus sûrement

placé.

PERSILLËT.

Quant à la sûreté , elle y est tout entière. Mais je vous

dirai en ami que j'ai encore quelque argent dans mes

coffres, et que...

LE DOCTEUR

Oh ! monsieur, nous n'en sommes que trop persuadés.

UN LAQUAIS entre 'et dit h Persillel.

Monsieur Rabatjoie demande à vous parler.

PERSILLET.

Qui?

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