‹ Molière et la comédie italienneChapitre 102 sur 121 · LE LAQUAIS · texte numérisé non relu

LE LAQUAIS

Monsieur Rabatjoie, le syndic des fripiers.

PERSILLET.

Je me doute bien de ce que c'est. Il me rapporte peutêtre les quarante mille francs que j*ai prêtés aux fripiers pour faire des habits de masques. Dites-lui qu'il revienne une autre fois et que je suis en compagnie.

LE DOCTEUR

Mais, monsieur, que nous ne vous empêchions pas I

PERSILLET.

Voilà une plaisante bagatelle. Laquais, ne vous avisez jamais de me venir interrompre pour des gueuseries de cette nature-là. Allez, qu'il revienne demain.

ARLEQUIN se tournant vers le Docteur.

Ne vous ai-je pas bien dit que cet homme-là n'a que faire d'argent. (Se tournant vers Persillet.) Serai-je assez malheureux pour que vous refusiez la proposition que je vous fais?

PERSILLET.

Apparemment, messieurs, vous me croyez plus mal dans mes affaires que je ne suis.

LE DOCTEUR

A Dieu ne plaise que nous ayons cette pensée-là l

ARLEQUIN

Oiî sait trop bien dans Paris que vous avez de l'argent

par-dessus les yeux» et qu'au lieu d'emprunter, vous prêtez à tout le inonde : mais quelquefois^ pour obliger, oa se fait violence.

PERSILLET.

A la considération de ces messieurs, il n'y a rien que je ne fisse, mais....

ARLEQUIN

Alil point de mats, monsieur, s'il vous plait; faitesnous cette a'^itië-là*

COLOMBINE entre.

Monsieur, c'est votre receveur de Gotteronde, qui demande quittance des quatorze mille francs qu'il vous a apportes ce matin.

PERSILLET.

Quoi ! pas un pauvre moment de repos en toute une journée ! Allez, ma mie, au premier payement qu'il me fera,

je lui donnerai quittance.

(Colombine s'en vo.)

Lfi DOCTEUR.

Quelle richesse d'homme I

PERSILLET.

Ça, messieurs, que voulez-vous de moi? En peu de mois, je vous prie, car il faut que je me rende au Bureau.

ARLEQUIN

Ces messieurs vous coùjurent de leur faire la charité de prendre leur argent et de leur en faire l'intérêt au denier vingt-cinq.

PERSILLET vers La Ressource.

Mais sont41s solvables pour douze cent mille francs?

ARLEQUIN bas à Persillet.

Diable ! monsieur, vous gâtez tout le mystère. C'est à eux à demander si vous êtes solvable. {Haut à Scarormouche et au Docteur.) Monsieur Persillet se divertit ; il demande, messieurs, si vous le trouverez solvable pour douze cent mille francs.

LE DOCTEUR. Faites-nous seulement la faveur de les prendre, et nous sommes Irop contents.

ARLEQUIN

Ma foi, monsieur, ils vous prient de trop bonne grâce pour les refuser.

PERSILLET.

Me le conseillez-vous, monsieur de La Ressource?

ARLEQUIN

Si j'osais, je joindrais mes prières à celles de ces messieurs.

PERSILLET louchant dans la main de La Ressource.

N'en parlons plus , c'est une affaire faite. {Se tournant vers Scaramouche et le Docteur.) Messieurs, portez votre argent chez monsieur de La Ressource, faites dresser votre contrat et prenez vos sûretés*

ARLEQUIN

Quel emploi souhaitez-vous q'io je donne à ces messieurs?

LE DOCTEUR

Point, si vous ne voulez; monsieur est trop solvable.

PERSILLET.

Je n'abttserai pas, messieurs, de votre honnétetëé

(A La Ressource,) Mettez que c'est pour marier ma fîlle, donner une charge à mon fils, acheter deux maisons dans la Place Royale, et le surplus pour Tacquisition du duché de Heurtebise.

LE J)OCTEUR.

En voilà trop, monsieur, en voilà trop. Le ciel vous comble pour jamais de prospérité et de joie I PERSILLET.

Je ne ferais cela pour personne du monde ; mais puisque vous le souhaitez et que monsieur de La Ressource m'en

prie....

LE DOCTEUR

Ah ! monsieur, vous ne sortirez point.

PERSILLET.

Je ne vous laisserai pas là, messieurs.

LE DOCTEUR

Hé, monsieur, de grâce!

PERSILLET.

C'est du temps perdu : je vous rendrai ce que je vous dois.

ARLEQUIN

Retirons-nous vilement de peur d'être à charge.

PERSILLET revenant sur ses pas.

St,st, st, monsieur de La Ressource, dites-moi, je vous prie, d'où vient que ces messieurs-là sont en grand deuil ? ARLEQUIN bas.

C'est qu'ils portent leur argent en terre.

Un peu plus loin, en effet, nous voyons se jouer

la comédie de la banqueroute, suivant le programme de maître La Ressource. Le notaire, enchérissant même sur ce programme, propose aux créanciers de les transformer en actionnaires ; le mot n'y est pas, mais la chose y est :

ARLEQUIN aux créanciers.

Vous n'igDorez pas que plusieurs personnes ont entrepris d'amener à leurs dépens la rivière d'Ourq à Paris, dans la vue de vendre Teau bien cher à ceux qui en ont besoin. Monsieur Persillet faisait état que cela lui vaudrait plus d'un million. Pour cela, il a fallu faire de grandes dépenses pour sa part, et il a avancé quatre cent mille livres, dont il se doit rembourser. sur la première eau qui sera vendue. Et comme la presse sera grande, il m'a mis entre les mains des contrats de vente^ le nom et la somme en blanc , pour les remplir quand il se présentera des marchands, jusqu'à la concurrence des quatre cent mille francs. Vous voyez bien que c'est de l'or en barre, et qu'il faut vilement nous en rendre les maîtreî^. COLOMBINE.

Dans les déroutes il n'est que de sauver quelque

chose.

LE DOCTEUR

Qu'en dites-vous, monsieur de La Ressource ?

ARLEQUIN

Ma foi, tout bien considéré, je serais d'avis de perdre les deux tiers pour sauver l'autre.

LE DOCTEUR

C'est beaucoup perdre.

COLOMBINË.

C'est encore bien pis de ne rien avoir du tout.

ARLEQUIN

Hël... si l'eau se vend bien, comme je n'en doute pas, nous retirerons peut-être notre somme. Voyez, messieurs. Les plus habiles sont ceux qui savent perdre à

propos.

LE DOCTEUR

Faites donc comme pour vous, monsieur de La Ressource, et dressez le contrat. Nous allons le signer chez vous tout à l'heure.

Ceci est de la bonne comédie, mais de la bonne comédie française, entre Molière et Le Sage. Dans une amusante folie intitulée Arlequin empereur dans la Lime, œuvre du même Nolant de Falouville, qui fut le principal fournisseur du théâtre italien de 1682 à 1687, la fantaisie est aussi ramenée à la critique très-directe de nos mœurs. Arlequin, soi-disant empereur de la Lune , prince des Brouillard?, roi des Crépuscules, etc., est interrogé par le Docteur Balouard, Isabelle, Colombine, sur ce qui a lieu dans son lointain empire.

LE DOCTEUR

Comme ma vieillesse ne me permet pas de suivre ma fille dans l'empire de la Lune, oserais-je demander à Votre Haulesse de quelle humeur sont ses sujets?

AHLBQUIN.

Mes sujets? Ils sont quasi sans défauts, parce qu'il n'y a que rintérét et l'ambition qui les gouvernent»

COLOMBINE

C'est tout comme ici.

ARLEQUIN

Chacun tâche de s'établir du mieux qu'il peut aux dépens d'autrui ; et la plus grande vertu dans mon empire, c'est d'avoir beaucoup de bien.

LE DOCTEUR. C'est tout comme ici.

ARLEQUIN

Croiriez- VOUS que dans mes États il n'y a point de bourreaux?

COLOMBINE

Comment, seigneur, vous ne faites point punir les coupables?

ARLEQUIN

Malepestel fort sévèrement. Mais, au lieu de les faire expédier en un quart d'heure dans une place publique, je les baille à tuer aux médecins qui les font mourir aussi cruellement que leurs malades.

COLOMBINE

Quoi, seigneur, là haut les médecins tuent aussi le monde? Monsieur, c'est tout comme ici.

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