LA COMMEDIA DELL* ARTE EN FRANCE
Nous avons expliqué comment et dans quelles circonstances les Italiens réussirent à représenter des pièces dont le dialogue était abandonné à Tinspiration de chaque acteur. « On ne peut disconverfir, disait Riccoboni, le Lélio de la -troupe italienne du Régent au dix-huitième siècle, on ne peut disconvenir que ce système n'ait des grâces qui Ijii sont propres et dont la comédie écrite ne saurait se flatter. L'impromptu donne lieu à la variété du' jeu, en sorte qu'en revoyant plusieurs fois le même canevas, on peut revoir chaque fois une pièce différente. L'acteur qui joue à l'impromptu, joue plus vivement et plus naturellement que celui qui joue un rôle appris. On. sent mieux^ et, par consé^ quent, on dit mieux ceque l'on produit que ce que Ton emprunte des autres parle secours de la mé^
moire... Le geste et Tinflexion de voix se marient toujours avec le propos au théâtre, tandis que, dans la comédie apprise, le mot que répète l'acteur est rarement celui qu'il trouverait s'il était livré à luimême. »
L'effet produit par la commedia deir arte était donc plus grand que celui produit par la comédie soutenue, et cela précisément à cause de la spontanéité de l'expression. Ajoutons ce qui est plus important à constater pour les rapprochements que nous aurons à faire, c'est que, dans de telles pièces, l'action est presque tout; on compte peu sur les discours pour dessiner les caractères, pour traduire les mouvements de l'âme. On raconte que Gicéron proposait parfois des défis à Roscius à qui rendrait le mieux une même pensée et avec plus d'éloquence, l'un avec le seul geste et l'autre avec la parole. Cette lutte nous figure assez bien les différents procédés de la comédie régulière et de la comédie de l'art. Lorsque celle-ci vint s'installer en France, elle apporta par conséquent à notre théâtre les exemples dont il avait le plus grand besoin; elle enseignait l'action à notre comédie qui penchait naturellement vers la conversation et la tirade, et qui finit toujours par tomber de ce côtélà. Mais comment fut-elle initiée aux beautés de la
commedia ddl' arte? C'est ce que nous allons raconter avec quelques développements.
Enranio76, au moment où allaient s'ouvrir les États généraux de Blois, quatre ans après la Saint- Barthélemy, Henri III, qui appréhendait la réunion de cette grande assemblée, n'imagina rien de mieux, soit pour l'adoucir, soit pour la distraire, que de mander d'Italie la plus fameuse troupe d'acteurs de la commedia delt arte qu'il y eût alors : les Gelosi (Jaloux de plaire), à la tête desquels venait de se mettre un homme distingué par sa naissance et par ses talents, Flaminio Scala, dit Flavio au théâtre.
Ce n'était pas la première fois que les Français allaient jouir de ce spectacle. Catherine de Médicis en avait introduit l'usage à la cour de France et inspiré le goût à ses enfants. « Dès sa jeunesse, dit Brantôme, elle aimait fort à voir jouer des comédies et même celles des Zanni et des Pantalon, et y riait tout son saoul comme une autre. » Une troupe, dirigée par un nommé Ganasse ou Ganassa, était venue à Paris en 1570 et avait donné un certain nombre de représentations publiques. Mais nous n'avions pas eu encore de troupe aussi complète ni aussi renommée que celle des Gelosi. Elle avait alors pour principaux acteurs Oratio ,
Nobili de Padoue faisant les amoureux, Adriano Valerini de Vérone jouaat aussi les amoureux sous le nom d'Aurelio; Lucio Burchiella faisait le personnage du docteur Gratiano ; Lidia de Bagnacavallo était la première amoureuse, et la jeune Prudenza de Vérone la seconde amoureuse. Le plus célèbre bouffon qui fit partie de cette troupe paraît avoir été Gabriello de Bologne, créateur du type de Franca-Trippa^ .
Sur l'invitation du roi de France, ils franchirent les monts, charriant avec eux leurs costumes, leurs décors et leurs accessoires. On sait quelle était la situation de la France en ce moment-là, surtout dans le Midi où à peine un moment de trêve sépara la cinquième guerre civile de la sixième. La caravane comique tomba par maiheur dan& un parti de huguenots. L'Estoile ne dit pas quel est celui des chefs tenant alors la campagne qui fit ces bizarres prisonniers. Ce fut probablement un des capitaines^
1. Nous donnons ici le personnage de Franca-Trippa t Uû qu'il est représenté dans / balli di Sfessania de Callot. On n'a point de renseignements précis sur ce type. Callot l'a dessiné en face d'un autre mime plus célèbre encore, Pietro Maria Gecchi ni,connu sous le nom de Gian-Fritello ou Fritellino, qui eut un succès extraordinaire à la cour de Mathias, empereur d'AllemagnCi et* qui fut anobli par cet empereur. Cecchini ne paraît pas être vetra en France, mais son personnage Fritelin ou Fristelin figure dans les fances tabariniquee^ .
FRANCA-TRIPPA.
qui guerroyaient autour de Lyon, Montbrun, Pierregourde ou Saint-Romain. Les huguenots n'avaient pas sans doute l'étroit et sombre fanatisme des puritains de Cromwell. Cependant, ils n'étaient pas sans une exaltation très-farouche depuis que Ta Saint-Barthélémy avait terriblement éclairci leurs rangs. Ils n'étaient guère sensibles au charme des arts ; ils devaient être surtout fort mal disposés pour les bouffons italiens qui s'en allaient divertir MM. les députés de la Ligue. On peut se figurer le docteur Gratiano ou Franca-Trippa essayant de dérider le front menaçant des soldats de Calvin, et douter qu'ils y réussirent. Nous ne savons non plus quel succès purent avoir les grâces des Lidia et des Prudenza au milieu d'une telle compagnie. Toujours est-il que la troupe dut subir une captivité très-pénible aux mains des par^ paillots.
Aussitôt qu'il apprit la fâcheuse aventure survenue à ses comédiens, le roi négocia pour obtenir leur délivrance, et il l'obtint moyennant une forte rançon. Les Gelosi furent libres alors de continuer leur voyage. Ils arrivèrent fort en retard. Les États avaient été convoqués pour le 15 novembre 1576; ils n'ouvrirent leurs séances que le 6 décembre. Les Gelosi arrivèrent au mois de février suivant.
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« En ce mois, dît TËstoile^ les comédiefis italiess commencèrent à jouer leurs comédies dans la salle des États à Blois; et leur permit le roi de prendre demi-teston de tous ceux qui les viendroient voir jouer. » Le demi-teston avait alors une valeur nominale de sept sous, mais il valait effectivement, quinze sous, malgré les ordonnances, et c'était un prix élevé pour assister à un spectacle, puisqu'à Paris, le prix d'entrée à l'Hôtel de Bourgogne ne dépassait pas quatre ou cinq sous.
On ne dit pas l'accueil que reçurent les Gelosi de la part des députés des trois ordres. Quand on sait les préoccupations et les passions qui agitaient alors ces députés, on conçoit difficilement qu^ils trouvassent beaucoup d'attraits aux jeux des Pantalon et des Zanni. En tout cas, si Henri avait compté sur eux pour assouplir l'humeur peu traitable de ses sujets, il manqua totalement son but. Le Tiers- État refusa inflexiblement au roi qui l'avait régalé de ces divertissements imprévus le moindre subside; il lui refusa même l'autorisation d'aliéner aucune partie du domaine royal, de sorte que le monarque s'écriait en versant des larmes de colère : « Ils ne me veulent secourir du leur, ni me permettre que je m'aide du miea! » Les États furent congédiés tel'' mars. Les. comiques italiens.
dont la présence au milieu de si graves circonstances était un signe du temps, avaient à peine pu donner un échantillon de leur savoir-faire. Aussi Henri III, s'en retournant à Paris, emmena avec lui les Gelost.
Henri leur permit par lettres patentes de s'installer à l'Hôtel de Bourbon. Cet hôtel louchait au Louvre; il s'élevait sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la colonnade de Perrault, en face de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois. Démoli en grande partie après la défection du connétable en 1527, il restait de cet hôtel une vaste salle ou galerie, qu'on appela la salle du Petit-Bourbon. Cette salle fut affectée ordinairement aux représentations théâtrales, quoiqu'elle eût de temps en temps une destination plus sérieuse : ainsi elle servit aux États généraux tenus en 1614, les derniers de la France monarchique avant 1789. C'est là aussi que quatre-vingt-deux ans après les premiers Gelosi^ Molière, de retour de ses excursions en province, devait inaugurer par les Précieuses ridicules sa brillante carrière.
« Le dimanche J9 mai, dit l'Estoile, les comér diens italiens commencèrentleurs comédies à l'Hostel de Bourbon, Ils prenoient quatre, sols de salaire par teste de tous les François^ et il y avoit
tel concours, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avoient pas tous ensemble autant quand ils preschoient. »
Cet empressement du public se comprend aisément. Les acteurs français ne pouvaient lutter avec ces étrangers : « La comédie telle que ceux-ci la jouoient, dit Brantôme, étoit chose que Ton n'avoit encore vue et rare en France, car, par avant, on ne parloit que*des farceurs , des conards de Rouen, des joueurs de la Bazoche et autres sortes de badins. » Ce qui devait offrir surtout un vif attrait, c'était la présence d'actrices élégantes jouant les rôles féminins, tandis que les rôles de femmes étaient tenus chez nous par des hommes. Enfin la beauté des costumes, la perfection des décors et des feintes ou machines, la musique employée dans les intermèdes et parfois dans les pièces, tout cela faisait connaître à la France un art savant et raffiné qu'elle devait être encore longtemps à atteindre elle-même.
Aussi, les confrères de la Passion, qui continuaient à jouer leurs Farces^ leurs Soties et leurs Moralités à l'Hôtel de Bourgogne, et qui jouissaient d'un privilège en vertu duquel il était fait défense à tous autres de représenter des jeux dramatiques dans la ville, faubourgs et banlieue de Paris, s'é-
murent de la redoutable concurrence que leur faisaient les nouveaux venus. Ils s'adressèrent au Parlement pour qu'il fît respecter leur privilège. La cour défendit aux Italiens de continuer leurs représentations. Les Ge/o^e présentèrent les lettres patentes qu'ils avaient obtenues du roi. La cour refusa de recevoir ces lettres et défendit aux Italiens de se prévaloir jamais de lettres pareilles sous peine de dix mille livres parisis d'amende, applicables à la boîte des pauvres. Malgré ces arrêts redoublés, les Gelosi continuèrent pendant le mois de septembre à jouer leurs comédies, «par jussion expresse du roi, dit l'Estoile, la corruption de ce temps estant telle, que les farceurs, bouffons, p.... et mignons avoient tout crédit auprès du roi. »
Ils s'en allèrent à l'automne et rentrèrent en Italie. L'impulsion était donnée. Quoique tout n'eût pas été agrément dans l'excursion despremiers Gelosi en France, les troupes de comédiens italiens prirent tour à tour le chemin de Paris. En 1884 et iS85, Paris reçut la visite des Comici confidenti^ qui représentèrent notamment chez le duc de Joyeuse une pièce intitulée Angelica, œuvre d'un de leurs acteurs, Fabritio di Fornaris, jouant le capitan espagnol sous le nom de Cocodrillo. Les
Gelosi reparurent, en 1588, à l'occasion des seconds États généraux deBlois, qui furent plus orageux encore que les premiers; maisils se hâtèrent de repasser les monts, chassés par les arrêts du Parlement ou plutôt épouvantés par le meurtre du duc de Guise et par les troubles qui s'ensuivirent. Il n'y a plus aucune place, en effet, pour les divertissements comiques pendant ces dernières années du règne de Henri 111 où s'engage la lutte suprême de la Ligue et de la royauté.
Il faut, pour que les fêtes renaissent, attendre que Henri IV ait terminé les guerres civiles, quil soit affermi sur son trône, et maître de sa capitale. Lorsque ce prince épousa, en 1600, la Florentine Marie deMédicis, il voulut lui procurer en France les distractions de son pays. Il appela ou il accueillit la plus excellente troupe d'artistes comiques que l'Italie possédât alors. C'était encore la troupe des Gelosiy toujours dirigée par Raminio Scala, mais complètement renouvelée.
Flaminio Scala avait alors dans sa troupe quatre rôles de vieillards ou depères nobles, comme nous dirions aujourd'hui : le Pantalon ou le Magnifico, tenu par un acteur nommé Giulio Pasquati ; Cassandro da Siena, joué on ne sait par qui ; Zanobio, le vieux bourgeois de Piombino, représenté par
jn^
LE CAPITAINE CERIMONIA.
Girolamo Salembeni de Florence; enfin le docteur, il dottore Gratiano Forbisone^ dont Lodovico de Bologne portait la robe.
Le capitan était Francesco Andreini, de Pistoie, sons le nom àHl capitano Spavento délia Valle infema (le capitaine l'Epouvante de la Vallée infernale). C'était l'usage de choisir pour ces sortes de rôles les noms les plus retentissants. Nous avons déjà rencontré celui de Gocodrillo ; nous pourrions citer encore les noms de Matamoros, Fracassa, Rodomonle, Spezza-Monti (Tranche-Montagne) , il capitano Bellorofonte Martellione, il capitano Rinoceronte, il Basilisco, il signer Scarabombardon, il signor Escobombardon délia Papirotonda. C'était à qui inventerait le plus bizarre assemblage de • syllabes sonores. Parfois ces noms semblent indir quer aussi une nuance du caractère : parmi les nombreux, capitans que Callot a dessinés dans ses Balli di Sffismma^ il faut distinguer le capitaine Cerimonia^ qui fait songer à TAlcidas du Mariage forcée'
On connait assez bien, grâce à nos matamores
] . Nous donnons ci- contre le capitaine Cerimonia : il est représenté ane main sur sa rapière, dont la pointe soulève son manteau tout entier, et Tautre tenant sa toque tailladée ; il est en train de saluer très-poliment la signora Lavinia (voyex plus loin ce personnage) qui se trouve en face de lui.
français, le genre de plaisanteries propres à ce r^le da capitan. Francesco Andreini, par exemple, se faisait annoncer par son yalet de la manière suivante : a Tu diras que je suis le capitaine Spavente de la vallée infernale, surnommé Tendiablé, prince de l'ordre de la chevalerie ; Trismégiste, trèsgrand bravache , très-grand frappeur , très-grand tueur; dompteur et dominateur de l'univers, fils du tremblement de terre et de la foudre, parent de la mort et ami très-étroit du grand diable d'enfer. »
Dans laPrigione d^Amore (la Prison d'Amour), de Sforza Oddi nelF academia degli Insensati detto il Forsennato (membre de 1 académie des Insensés, surnommé le Furieux), comédie récitée à Pisepar les étudiants, pendant le carnaval de 1590, le rôle du capitan est très-dé veloppè, et se termine par le récit suivant, qui pourra servir de spécimen. Le capitaine Bellorofonte Scarabombardon se voit supplanté auprès de celle qu'il devait épouser, sur quoi on lui dit :
Galant seigneur capitaine, à votre courtoisie on doit en retour une autre femme plus vaillante et plus guerrière qu'Erminia, dont l'humeur pacifique ne pouvait convenir à votre humeur*
LE CAPITAINE
Une femme? à Dieu ne plaise ! Croyez-vous que, si j'en voulais une, il me manquerait une impératrice pour le moins? Ne savez-vous pas l'aventure de la grande infante de Paphlagonie, fille du roi de l'Ingitanie inférieure, où le Nil, tombant de ses cataractes^ assourdit les habitants à cent milles à la ronde?
JACOPINO.
Racontez-nous I seigneur capitaine, cette aventure...
LE CAPITAINE
Cet empereur de la sourde Ethiopie avait une fille noire et sourde, comme toutes les habitantes du pays, mais plus belle cent fois que la plus blanche Allemande. Elle s'éprit de moi à cause de ma renommée. Nous nous aimâmes à la muette, tellement qu'elle allait me donner un ûls. L'empereur et l'impératrice, pensant me contraindre à l'épouser, entrèrent un jour dans notre chambre, où déjà je causais avec le petit Bellorofontin, bien qu'il fût encore dans les entrailles maternelles, et lui me répondait, Dieu sait avec quelle majesté !
ORILLO.
le mensonge !
LE CAPITAINE
L'empereur et l'impératrice étaient accompagnés de leur trésorier portant demc sacs contenant chacun environ trente mille sequins pour la dot. Ils ferment la porte et me cherchent. Quand je m'aperçois de leur intention, la
colère gronde en moi; ma chair, mes nerfs, mes os se tendent; mon sang tourbillonne dans les veines; mon visage s'obscurcit comme le ciel en temps d'orage; mon poil, mes cils se dressent comme des piques; mes yeux roulent dans leurs gonds sous les arcades sourcilières; mon nez se méduse; ma bouche se cerbërise; mon cou se lestrigonne; ma main se panthërise; toute la machine enfin se gonfle, écume, fait un bruit terrible, retentissant de caverne en caverne...
LE PÉDANT
Oh ! infortuné royaume I il est perdu I LE CAPITAINE.
Mais la pauvre jeune fille, voyant ma fureur et mon rire de Satan déchaîné, eut une telle peur^ que le Scarabombardin sortit...
LE PÉDANT
Fecit abortum?
Quel abortvm?
LE CAPITAINE
SPAZZA.
Elle accoucha d'un parc d'artillerie ?
LE CAPITAINE
Je vous dis qu'elle mit au monde un petit roi sur un trône, avec le sceptre-et la couronne, et si beau qu'il ne s'en pouvait voir de plus beau I
SPAZZA.
Et ni le sceptre^ ni le trône, ni rien ne s'était mis en travers?
LE CAPITAINE
Bien.
LE PÉDANT
luit monstrum in natura, s'il en est ainsi. Et du roi^ de la reine et du trësoriep qu'advint-il ?
LE CAPITAINE
Écoutez donc. La reine se ût un rempart de son petitfils ainsi survenu. Je pris de la main gauche le trésorier et m*en servis comme d'un bouclier; et, tirant Durandal du fourreau, je la dirigeai vers le roi qui s'avançait pour me frapper ; d'un coup, je fendis le pavé, j'ouvris la terre jusqu'aux abîmes où Neptune fut frappé de stupeur. Pluton trembla et le roi s'engloutit. Je retirai ma lame^ l'essuyai et la rentrai au fourreau, puis m'en allai en laissant là Scarabombardin et i'empire.