‹ Molière et la comédie italienneChapitre 15 sur 121 · Dans Vlnavertito, de Niccolo Barbreri · texte numérisé non relu

Dans Vlnavertito, de Niccolo Barbreri

usage du jargon qm devait plus tard en imposer si bien à M. Jourdain, le bourgeois-gentilhomme. Le capitaine Spavente, envoyant son valet Trappola à l'ambassadeur du grand-sophi, avait soin de faire les recommandations suivantes : « Tu diras ainsi : Salamalecchi benum sultanum, et lui te répondra : Alecchi mesalem sofa ghieldy. » Francesco Andreini, artiste lettré, et écrivain assez distingué, était membre de la société des Spensierati (Sanssoucis) de Florence.

L'ornement et la gloire de cette troupe, la perle des Gelosi, c^était la femme de cet acteur, Isabella Andreini. Née à Padoue en 1562, Isabelle brillait sur le théâtre depuis 1378, se faisait admirer par sa beauté, par ses rares talents, et, ajoutent tous les témoignages contemporains, par sa vertu. Nonseulement elle remplissait avec une grâce infinie, avec une grande richesse d'imagination, les rôles de première amoureuse dans la commedia deWarte; mais elle était poëte. Elle composa des sonnets, des madrigaux, des chansons {Canzoniere, Milan, 1601). On a d'elle une pastorale, Mirtilla^ imprimée à Vérone en 1588 ; des recueils de lettres et des fragnaents en prose furent publiés après sa mort. Elle faisait partie de TAcadémie des Intenti de Pavie, dans laquelle elle figurait

SOUS le nom AeVAccesa (rÂmoureuse), nom emprunté sans doute à ses rôles de théâtre.

Isabelle peut être citée comme un exemple de la considération et des honneurs qui s^attachaient fréquemment en Italie à la profession du comédien . Elle fut presque couronnée à Rome : son portrait fut placé entre ceux de Pétrarque et du Tasse, dans une fête que lui donna un de ses plus fervents admirateurs, le cardinal Aldobrandini. On lui appliquait galamment les vers de FArioste qui, au vingt-neuvième chant du Roland Furieux^ fait dire au Souverain Créateur * : « Je veux qu'à l'avenir toutes celles qui porteront le beau nom d'Isabelle soient aimables, belles, parées par les Grâces, et vertueuses; je veux qu'elles méritent d'être célébrées sur le Parnasse, le Pinde et THélicon, et que ces monts sacrés retentissent sans cesse de l'illustre nom d'Isabelle; » on prétendait que cette prophétie du poëte n'avait jamais été mieux accomplie qu'en Isabelle Andreini. En

Per r avvenir vo' che ciascuna ch* aggia \\ nome tuo, sia di sublime ingegno, E sia bella, gentil, cortese e saggia, E di vera onestade arrivi al segno ; Onde materia agli scrittori caggia Di celebrare il nome indiio e degno ; Talchè Parnaso, Pindo ed Elicone Sempre Isabella, Isabella risuone.

France elle allait exeiter Tenthousiasine de la cour et de la ville, et jouir de la faveur particulière de Marie de Médicis et de Henri IV.

On distinguait encore, dans la troupe de Scala, le fameux bouffon Burattino, qui donna son nom à toutes les marionnettes italiennes, qu'on appelle encore des burattini. Burattino faisait les rôles de valet grognon et maladroit, mais plus souvent de courrier, hôtelier, jardinier. Quand on ajoute un nom à ce nom de Burattino, c'est celui peu honnête de Canaglia. Mari de Francischina ou père d'Olivette, il est généralement mal chanceux, trompé et dupé, quoiqu'il ait grande envie de tromper et de duper les autres. Il est de tous les lazzi ; il occupe souvent la scène, et les charges qu'il y fait n'ont d'ordinaire aucun rapport avec l'intrigue. Il instruit, par exemple, sa fille Olivette dans l'art du jardinage : « Comment, à ton âge, grande comme te voilà, et ma foi ! bonne à marier, tu ne sais pas encore donner un coup de pioche ou planter un chou? » Et là-dessus de lui faire un cours d'horticulture comique, en lui nommant tous les outils du métier et en lui indiquant la manière de s'en servir. On peut imaginer les équivoques.

Les deux zanni de la troupe étaient Pedrolino et Arlecchino. L'acteur qui jouait le second zanni^

sons le nom â*Ârlequin, se nommait Simone, de Bologne. Nous ne sarons Tactenr qui tenait le rAIe de Pedrolino (Pierrot) ; ce rôle est, dans les canevas des Gelosi, fort pareil à ce qu'il est resté sur la scène française, pétulant, grimacier, malin, gourmand et poltron. Avec tout cela, il ne laisse pas d'ôire fidèle et actif. Il est souvent le meneur du jeu, c'est lui qui conduit toutes choses, déconcerte les plan« des vieillards, sauve et unit les amants malheureux. Arlecchino, demôme, ressemble beaucoup au type populaire que Ton connaît, au moins pour la balourdise éveillée et malicieuse de son caractère. Il a déjà perdu de sa naïveté primitive *. Corn-

1 . Nous donnons ici le dessin de TÂrlequin Simone de Bologne, d'après i'auleur de VHistoire du Théâtre italien. Ce portrait est fidèle, ainsi qu'il résulte des explications suiranfes :

« J'ai troQTé, dit Kiccoboni, dans le tïabinet de M. de C.., un livre dont voici l'origine. Du temps de Henri IV, une troupe de comédiens italiens (les Celosi) vint à Paris. L'Arlequin de cette troupe vouloit engager le roi à lui faire présent d'une ciiaine d'or, avec une médaille. Il imagina de faire un livre, de l'impdmer et de l'adresser au roi. Ce Uvre contient soixanfte 'et dix pages. A la première page il y a une figure d'Arlequin, qui est de trois pouces et trois lignes de haut. De ce livre imprimé du temps de Henri IV, j'ai pris le dessin de l'habit d'Arlequin. »

Ce costume, comme on le voit, est bien différent de celui qu'Arlequin adopta par la -suite : 11 porte ici une jaquette ouverte par devant et attachée par de mauvais rubans ; un pantalon étroit, collant, couvert de morceaux d'étoffes placés au hasard, et aoDs doute de direrses couleurs. La jaquette est égi^menl couver! e de larges pièces. Mats ces bigarrures n'ont alors rien de symétrique. Le deml-maeque noir a une large 'mentonnière. La

ARLEQUIN AU XVie SIÈCLE.

plice de Pierrot, il l'aide la plupart du temps à débrouiller les intrigues ; il est parfois dupe de son camarade qui lui fait faire les missions délicates, celles qui peuvent attirer des coups de bâton. C'est le Raton de ce Bertrand. Ils sont fréquemment en rivalité auprès de la servante Franceschina, qui généralement préfère Pedrolino à Arlequin.

Les rôles de servante [fantesca] ou, comme on dit plus tard en France, de soubrette, étaient joués par la signera Silvia Roncagli, de Bergame, terriblement éveillée, si nous en jugeons parles canevas des Gelosi. Son nom de guerre était Frances^ china, La même actrice faisait les personnages travestis sous le nom de Lesbino. Elle avait un remarquable talent. Elle était doublée par Ricciolina (Maria Antonazzoni] et par Olive t ta, dont le nom réel n'est pas connu. Une actrice, nommée Anto- . nella Bajardi, jouait des rôles de caractère sous le nom de Vittoria. Les vieilles étaient jouées sous celui de Pasquella ou de Pasqualina,

loque est tailladée et Burmontée d'un ornement, mais il est difficile de deviner si c'est la queue de lapin tradilionnelle. Il a la ceinture, l'escarcelle et le sabre de bois. Ses pieds sont chaussés de souliers très-minces recouverts sur le cou-de-pied par le pantalon qui fait guêtre. On verra plus loin quelle transformation avait subi ce costume, dès la seconde moitié du dix-septième siècle.

Ce n'est pas tout ; il faudrait ajouter encore plusieurs noms*: Claudione Francese (le Français Glaudion), Camcehio^ le paysan, MezzettinOj troisième zanni^ et d'autres encore, pour que la lisle fût complète, car les pièces que jouaient les Gelosi exigeaient un nombreux personnel. Une troupe pareille aurait eu probablement quelque peine à faire ses frais, si elle n'avait été à la solde du roi. Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, à qui les Confrères de la Passion avaient cédé leur privilège, n'étaient plus en mesure de faire une sérieuse op-position aux étrangers protégés par la faveur royale ; ils ^'arrangèrent avec eux. Donnant le premier exemple d'un accommodement qui par la suite devint presque habituel, les Français el les Italiens jouèrent alternativement sur le théâtre de la rue Mauconseil. Les Français, qui étaient alors des acteurs de profession et qui avaient renouvelé leur répertoire, étaient plus en état de lutter avec les Italiens et aussi de profiter de leurs leçons.

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