‹ Molière et la comédie italienneChapitre 45 sur 121 · MARCA · texte numérisé non relu

MARCA

Nous sommes prêts. Commencez à l'épousseter, et gardez-vous de faire mal aux habits qui ne sont pas coupables.

SANOUINO.

Au nom de saint Fouet ! Compte^ toff !

Mù MOLIÈRE

MAMFURIO.

ToffI un. Toff! ohl trois. Toff! oh! ahi! quatre. Toff! oimè ! oimè! Toflfl ahi I oimè ! Toflf! oh! pour Tamourde Dieu, sept.

SANGDINO.

Recommençons par le commencement. Après quatre, ce n'est point sept ; vous deviez dire cinq,

MAMFURIO.

Hëlas ! que ferai-je ? il y en avait sept in rei veritate.

SANGUINO.

Vous devez compter les coups un à un. Ainsi donc, pour recommencer, toff!

MAMFURIO.

Toff! un. Toff! un. ToffI oimèl deux. ToffI toff! toffl trois, quatre. Toff! toffl cinq. Oimèl toffl toff! six. Oh! pour l'honneur de Dieu ! cessez. Toff! toff! pas plus... je veux... Toffl toff! voir dans ma robe... Toffl s'il y reste quelques écus.

BARRA

Pardonnez-lui, de grâce, seigneur capitaine, puisqu'il se résout à payer l'étrenne.

SAN&UINO.

Il n'a point d'argent.

MAMFURIO.

Ito, «to, je me souviens d'avoir encore plus de quatre

écus.

SAMOUINO.

Mettez-le par terre. Voyons ce qu'il a dans sa robe.

ET LA COMEDIE ITALIENNE. Hl

BARRA

Sang de... i il y a plus de sept écus.

sahouimo. Reprenez-le, reprenez-le sur vos épaules ; pour le mensonge qu'il a commis, pour les faux serments qu'il a faits, nous le forcerons à compter jusqu'à soixante.

MAMPURIO.

Miséricorde ! à vous les écus, la robe et tout ce qui vous convient, dimittam vobis,

SANGUINO.

Prenez, puisqu'il vous les donne, et en outre ce manteau pour le restituer à son pauvre maître. Là-dessus, allons -noas-en tous.

La satire du pédant aristotélicien est ici poussée jusqu'à une sorte de fureur. Molière fil, avec cette étrange scène, un intermède du Malade imagimire^ mais il en atténua beaucoup les détails et substitua au pédant le vieil usurier Polichinelle, qui, après avoir essayé des croquignoles et des coups de bâton, finit par payer aux archers les six pistoles.

Les vieillards de la œmmedia sostenuta^ qu'ils s'appellent Pandolfo, Polidoro ou Grisoforo, prennent bien vite la physionoinie de Pantalon ou de Cassandre. Les valets rusés, dont la création appartient au théâtre antique, ont tous un air de famille.

Les valets balourds et poltrons en arrivent de bonne heure à se ressembler sur les deux scènes comiques : ainsi le Zucca de rinteresse (llntérôl ou la Cupidité), comédie régulière de Nicole Secchi, Zucca qui est devenu le Mascarille du Dépit amoureux, était un véritable Arlequin poltron et balourd dont Molière n'a pas complètement effacé les traits, tandis que le Mascarille de l'Etourdi n'était autre, comme on le verra plus loin, que le rusé Scappino^ le Scapin-modèle emprunté à Beltrame, l'un des plus fameux artistes et écrivains de la commedia deW arte. Le Mascarille des deux premières pièces du comique français avait donc, à l'origine des deux œuvres, porté les masques divers des deux zanni italiens, ce qui explique comment il se ressemble si peu à lui-même.

La soubrette est la même partout : voyez la Samia de la Calandra de Bernardo Divizio ; voyez rUIivetta de VHortensio des Etourdis de Sienne. Gomme la Franceschina des Gelosi, elle rendrait des points aux Marinette et aux Dorine du théâtre français ; elle est surtout beaucoup moins sage que cellesci. Elle vient, comme les valets ses camarades, en droite ligne des esclaves cyniques de la comédie latine. Qu'elle improvise ou qu'elle récite, elle ne perd rien de son babil ni de son effronterie.

Un personnage qui paraît avoir pris pied dans la comédie régulière avant de passer dans la comédie de l'art, c'est le Parasite. Il est chez l'Arioste, tel à peu près qu'on le voit chez Plante et Térence. Mais il ne tarda pas à se transformer, il devint l'écuyer affamé et glouton qu'on donna pour serviteur tantôt au Pédant et tantôt au C4apitan. Aux vantardises de ce dernier, à ses vaines prouesses accomplies le ventre vide, à son amour de la gloire, on opposa l'amour de la cuisine, l'appétit héroïque, le ventre rebondi de son valet. Le contraste de Don Quichotte et de Sancho Panza, de la réalité grossière et de l'idéal chimérique, existaitsur le théâtre italien bien avant Cervantes. Pendant que le Capitan va raccontando la sua bellezza^ forza e valore^ raconte sa beauté, sa force et sa valeur, XAffamato crie sans cesse famine et, en sortant de table, jure qu'il meurt de faim.

— Quelle crainte as- tu de mourir? réplique le Capitan; le seul récit de mes hauts faits doit suffire à te tenir en vie.

VAffamato^ quand le Capitan a fini ses rodomontades, entame à son tour le chapitre de ses exploits ; l'un parle de géants pourfendus et de princesses délivrées, l'autre de festins gigantesques et de noces de Gamaches.

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VAffamato voudrait bien changer de maître ; mais chacun redoute la prodigieuse capacité de son abdomen .

Vous oies le serviteur du seigneur Bellorofonte ? dit le vieil Odoardo à Spazza rAffamato dans la Prigione d'Amore *.

— Tantôt son serviteur, tantôt son compagnon, mais surtout son auditeur.

— Comment, son auditeur?

— Oui, auditeur des monstrueux mensonges qu'il débite continuellement. Je suis, il est vrai^ présentement au service de ce catalogue de la gloire du monde, mais je suis encore plus dévoué aux gentilshommes de mérite et de vaillance comme est votre seigneurie ; aussi je m'oflFre à elle, à sa maison^ à sa table, à son office, à ses fourneaux, si elle daigne m'accepter.

^ Ne Tacceptez pas, seigneur Odoard, s'écrie Grillo, il est plus dévastateur que le déluge. Les fours qui se fabriquent maintenant en Lombardie sont faits sur le modèle de sa bouche. Son gosier a tant de tours et de détours que, lorsqu'il mange en compagnie, les autres ont déjà fini quand le premier morceau arrive à son estomac. Et telle est l'épouvantable fournaise de ses entrailles qu'elle calcine et consume les os mômes en un instant !

Où s'est accomplie cette transfonnation du Pa-

1. la Prigione d*Amore de Sforza Oddi (1590) dont nou8 avons donné déjà un extrait.

rasite? Probablement dans la commedia deW arte. On peut conjecturer que le personnage de Franca- Trippa, dans la troupe des premiers Gelosi et dans celle des Comici confidenti^ fut la plus fameuse incarnation de ce rôle burlesque. L Affamato ne s'est pas naturalisé en France ; mais il a prospéré en Angleterre : il n'est pas douteux, en effet, que ce masque n'ait été connu de Shakspeare et ne soit entré pour quelque chose dans la puissante création de sir John Falslaff.

Un autre personnage né dans la comédie régulière à qui l'antiquité l'avait transmis, c'est la vieille entremetteuse, la Ruffiana. Il faut remarquer qu'elle est dans la comédie italienne ce qu'elle était déjà dans nos fabliaux, c'est-à-dire fausse dévote et béguine. Elle est nommée Buona Pizzochera (Bonne la béguine) dans la Cameriera (la Femme de chambre) de Nicolo Secchi (1587) :

ALBERTO

Vous venez bien à propos, madonna.

BUONA

La Madonna est dans le ciel^ et moi je suis une pauvre pécheresse^ et ainsi il ne convient pas de m'appeler madonna,

ALBERTO

Je me sers de cette expression par respect pour votre

ilG MOLIERE

âge. Mais, dites-moi, vous ètes-vous occupée de ce que je vous avais priée de trouver pour ma fille ?

BUONA

De la femme de chambre ?

ALBERTO

Oui.

BUONA

Par Tamour que je porte à ma pauvre âme, je vous dis en vérité que j'ai cherché dans toute la ville, et n'ai trouvé personne qui pût vous convenir. Elle me paraît toute pleine de Lucifers. Dans mon temps, on y aurait à peine découvert, et non sans fatigue, une ou deux mauvaises femmes. Maintenant partout où je m'adresse pour en découvrir une bonne, j'entends dire : celle-ci a fait ceci, cette autre a fait cela. Hélas ! Où en est venu le monde ?

ALBERTO

Vous ne dites que trop vrai.

Mais quand elle est seule avec le fourbe Mosca, elle ôte son masque d'hypocrisie :

Ah! ah! ah!

De quoi ris-tu ?

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