‹ Molière et la comédie italienneChapitre 59 sur 121 · LA COMMEDIA DELL* ARTE EN FRANCE PENDANT LA JEUNESSE DE MOLIERE · texte numérisé non relu

LA COMMEDIA DELL* ARTE EN FRANCE PENDANT LA JEUNESSE DE MOLIERE

Après la mort du cardinal de Richelieu et du roi Louis XIII, sous le ministère de Mazarin, les troupes italiennes affluèrent à Paris. Ces troupes étaient à cette époque moitié improvisatrices et moitié chantantes ; elles mêlaient les jeux de la comédie de Tart aux pièces lyriques, aux opéras dont la mode prévalait en Italie. En 164S, il en vint une très-nombreuse et très-remarquable par le talent des artistes qui la composaient. Elle avait Giuseppe Bianchi, le capitan Spezzafer (Tranchefer) pour directeur, et pour machiniste le fameux Giacomo Torelli dà Fano. Elle s'installa au Petit- Bourbon. Reconstruite en 1614, la salle du Petit- Bourbon était spacieuse et élégante. Richer en a donné une description dans le quatrième tome du

Mercure français (1618) : « Elle est, dit-il, de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur; au haut de laquelle il y a encore un demi-rond de sept toises de profondeur sur huit toises et demie de large, le tout en voûte semée de fleurs de lys. Son pourtour est orné de colonnes avec leurs bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et, -entre ces corniches, des arcades et niches. En Ton des bouts de la salle élait élevé un grand théâtre de six pieds de hauteur , de huit toises de largeur et d'autant de profondeur; en hi6 était mk& grande nuée qm cachait toute k scène, afin que les spectateurs ne vissent rien jusqu'au temps nécessaire. »

Les principaux comédiens faisant partie de la troupe qui vint à Paris en 164S, étaient Tiberio FiureUi jouant le personnage de Scaramauche; Oomenico Locatelli jouant le personnage de Trii^- Un; Brigida Bianchi , fille du directeur , première amoureuse sous le nom d'il tirre/ta; Marc AomiagDe&i, son mari, premier amoureux sous le nom d'Oratio. Les chanteuses se nommaient Gabrielia Loca- ^eUi, Giula Gabrielli, et Margarita Bertolas^si.

Tiberio Fiurelli est un des plus grands %&m& d.e la tommedia deU'arte. Le personnage de Scwmmuceia (Escaiimoucbe) existait dé^ dans la tanoa^

SCARANfUCCIA.

ET LA COMEDIE ITALIENNE. i6o

des Fedeli; il y était représenté par un acteur du nom de Goldoni, et il a été dessiné par Gallot dans la série des Petits Danseurs ou Balli di S fessania^. C'est le type de faventurier napolitain, vantard et poltron, plus souple, moins convaincu et moins solennel que le capitan espagnol, lascif, ayant sous ce rapport toutes les traditions de la licence fescennine*. Son costume est entièrement noir depuis la toque jusqu'aux nœuds des souliers ; d*où la phrase de Molière dans le Sicilien : « Le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche. »

Tiberio Fiurelli, qui s'incarna dans ce caractère, était déjà venu en France en 1639 et en 1640; il lui arriva à cette époque Theureuse aventure que voici : ik Un jour qu'il était avec Aurélia (Brigida Bianchi) dans la chambre du dauphin qui fut depuis Louis XIV, le prince, qui avait alors deux ans, fut de si mauvaise humeur que rien ne pouvait apaiser sa colère et ses cris. Scaramouche dit à la reine que si elle voulait lui permettre de prendre l'enfant royal dans ses bras, il se flattait

1 • Yoyex ci-contre Scaramuccia, tel qu'il a été dessiné par Callot dans les premières années du dix-sepUème siècle. 2. On se souTient des vers d'Horace :

FefCffinttia par hune inventa licencia morem Vereibut altemiê opjprobria ruetica fudit.

iM MOLIBR&

de le calmer. La reine Tayant permis, il fit alors tant de grimaces et des figures si plaisantes, que noih-senlement Fenfant cessa de pleurer, mais encore qu'il fut pris d'une hilarité dont les résultats gâtèrent les habits de Scaramouche, ce qui redoubla les éclats de rire de k reine^ et de toutes les dames et seigneurs qui étaient dans Tapparte* mmt. Depuis ce jour, chaque fois que Scaramoucbe Tenait à la cour, il avait ordre de se rendre auprès du dauphin ; il y venait en habit de Scaramoucbe sur lequel il mettait un manteau, la guitare sous le bras, et escorté de son chien, de son chat, de son singe et de son perroquet. Il paraît qu'il avait accoutumé ces animaux à faire avec lui une sorte de concert. Arrivé en présence de Sa Majesté, il jetait son manteau par terre, et il chailtait une chansoB bien propre à mettre ses partenaires en émoi. En voici deux couplets :

Fa la ut a mi modo nel cantar

Re mi si on non aver lingua a quel la

Ghe sol fa profession di farme star,

Mi re resto in questo

La berinto, eh' ogni mal discerao

Ché la mi sol fa star in questo înferao.

La mi fa sospirare la nette e il di„ Re mi rar la no» vol e* »i-o doîor.

La fa tàr ogni canto sol per mi.

Mi mi sol moro ristoro.

Non son mai per aver in ain ch' io spiro

Ghe la sol fa la-mor, io mi-ro miro.

Noas n'essayons pas de traduire ces bizarres couplets. Scaramouche avait encore, dans le même style, une chanson de VAne :

L'asinelio innamor ato,

et une chanson du Chat :

n gatto castrato.

Il est certain que ces burlesques sérénades fai- ' saient grand plaisir à Leurs Majestés.

Scaramouche fut mandé à Paris toutes les fois qu'on y appelait une troupe italienne ; et Louis XIV rappelait volontiers à Fiurelli leur première entrevue, et riait beaucoup en le voyant mimer le récit de l'aventure. Il lui accorda jusqu'à la fin de ses jours une faveur spéciale, et dans les infortanes conjugales qui marquèrent la vieillesse du bouffon, le roi intervint par toutes sortes de lettres de cadKet et prêta complaisamment au mari offemé les secours de sa souveraine puissance.

Nous ne rapporterons pas les nombreuses anec-*

dotes dont se compose la biojçraphie de Scaramouche. Une Vie de Scaramouche, écrite ou du moins signée par Angelo Costantini (Mezzetin), parut en i69S chez Barbin et fut ensuite popularisée par les éditions de la Bibliothèque bleue. Mais elle est dépourvue d'intérêt, d'une véracité plus que suspecte, et a été désavouée et blâmée eo termes énergiques par Évariste Gherardi . Nousnous bornerons à ci 1er ce que ce dernier , homme d'esprit en même temps qu'artiste, dit à la scène septième de Tacte IJ de Colombine avocat pour et contre^ où il essaye de donner une idée des talents mimiques de Scaramouche :

« Après avoir raccommodé (mis en ordre) tout ce qu'il y a dans la chambre^ Scaramouche prend une guitare, s'assied sur un fauteuil, et joue en attendant que son maître arrive. Pasquariel vient tout doucement derrière lui, et par dessus se^ épaules bat la mesure ; ce qui épouvante terriblement Scaramouche. En un mot, c'est ici où cet incomparable Scaramouche , qui a été l'ornemenl du théâtre et le modèle des plus illustrés comédiens de son temps qui avaient appris de lui cet art si difficile et si nécessaire aux personnes de leur caractère, de remuer les passions, et dé les savoir bien peindre sur le visage (c'est une allu-

sion à Molière) ; c'est ici , dis-je , où il faisait pâmer de rire pendant un gros quart d'heure dans une scène d*épouvante où il ne proférait pas un seal mot. Il faut convenir aussi que cet excellent acteur possédait à un si haut degré de perfection ce merveilleux talent, qu'il touchait plus de cœurs par les seules simplicités d'une pure nature que n'en touchent d'ordinaire les orateurs les plus habiles par les charmes de la rhétorique la plus persuasive. Ce qui fit dire à un grand prince qui le voyait jouer à Rome : a Scaramuccia non parla e dice gran cose, Scaramouche ne parle point, et il dit les plus belles choses du monde. » Et pour lui marquer l'estime qu'il faisait de lui, la comédie étant finie, il le manda et lui fit présent du carrosse à six chevaux dans lequel il l'avait envoyé quérir. Il a toujours été les délices de tous les princes qui Tout connu, et notre invincible monarque ne s'est jamais lassé de lui faire quelque grâce, » Fiurelli donna une extension considérable à son emploi : a En Italie, dit Riccoboni, ce personnage n'avait jamais fait d'autre caractère que celui du capitan ; mais en France il fut tellement goûté qu'on le mit à toutes sauces '. »

\é Nous reproduisons la planche 1 1 de V Histoire du Théâtre

Domenico Locatelli {Trivelin) était aussi un artiste très-distingaé. Son emploi était celui de premier zanni, équivalant à Tancien Brighella, à Scapin, ou au Pedrolino des Gehsi.

Brigida Bianchi (Aurélia) continuait la tradition des Isabelle, des Larinia, des actrices spirituelles et lettrées que nous envoyait l'Italie. Elle était venue à Paris en 4639 et 1640, comme nous l'avons vu dans le récit de la scène de Scaramouche et du Dauphin, et elle avait conquis les bonnes grâces de la reine mère. Elle composa et publia à Paris, en 1659, une comédie intitulée : l'Ingatmo fortunato overo l'Amata aborita ( a THeureuse tromperie ou TAmante abhorrée, » un titre à Titalienne, s*il en fut jamais). Elle dédia sa commedia bellissima à la reine Anne d'Autriche, qui loi fit cadeau, en retour, de pendants d'oreilles en diamants valant bien trois cents pistoles, si nous en croyons Loret.

La pièce la plus remarquable que représenta la troupe de Giuseppe Bianchi, à ce voyage, fut une œuvre demi-comique, demi-lyrique, intitulée : la

italien représentant Scaramouche-Fiurelli. Son costume est noir, comme celui de ses prédécesseurs. Fiorelli, dont le talent consistait principalement dans les jeux d'une physionomie trèsexpressive, ne portait point de masque : il se blanchissait le visage et se Doirciflsait les sourcils et let meustaohes.

Page 1