SCÈNE V
Flamiîiio^ Tebaldo, Testa^ les précédents.
Ils viennent tous en riant et en complimentant Tebaldo de l'heureuse issue qu'il a donnée à l'événemént. Flaminio, à qui Testa a raconté le duel à outrance dont il est question, entre joyeusement dans la plaisanterie. Fabio est furieux de voir rire tout le monde, sans qu'il puisse en deviner le Sujet. Ricciardo demande si Pandolfo est content de ce qui a été convenu ; Tebaldo lui dit qu'il est trèssatisfait, et qu'il les prie tous de se rendre chez lui. Fabio demande si on lui donnera Virginia pour femme. On lui répond qu'il aura celle qu'il a épousée. Fabio s'apaise sur cette promesse. Tous entrent au logis de Pantalon.
24i MOLIERE
Un acteur vient dire aux spectateurs que tous les personnages sont 'heureux; que Fabio, en voyant madonna Lelia dans son costume féminin, en a été charmé; que Flaminio épouse Virginia, et que Ton va célébrer les deux noces. Il ne les invite point au repas, à cause de la parcimonie trop connue des Florentins [questi diavoli di Firentini sono più scarsi che le donne vedove), et les engage à s'en retourner chez eux après avoir applaudi la .comédie.
Llnteressey par la complication de Tintrigue el par le caractère des personnages, formait un excellent canevas pour la commedia delf arte. On n'attendit pas sans doute pour l'employer à cet usage que Louis Riccoboni en eût tracé le scénario. Ce ne fut qu'au dix- huitième siècle que ce comédien fit un extrait de la pièce de Nicolo Secchî dans ce dessein, et la fit représenter plusieurs fois sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, sous le titre de la Creduta maschio (la Fille crue garçon), avec un nouveau dénoûment que son auteur raconte ainsi : c( Lelio, sous le nom de sa sœur Virginia, écrit un billet à Fabio, en lui demandant pardon de n'avoir point avoué devant son père la secrète intelligence qui existe entre eux, et lui donne à l'ordinaire un rendez-vous dans sa chambre pour la soirée pro-
chaîne. Fabio fait confidence de ce billet à son père Ricciardo, et celui-ci à Pandolfo. Les deux vieillards se cachent dans une chambre voisine de celle où est assigné le rendez- vous. Lelio, en habit de femme, reçoit Fabio sans lumière. Tout à coup une lampe estapportée par Tebaldo suivi de Pandolfo et de Ricciardo. Lelio se couvre le visage de son mouchoir et de ses mains. Pandolfo, qui connaît les habits de sa fille, est convaincu que c'est Virginia elle-même; il appelle son fils, pour lui faire partager sa colère. Mais c'est Virginia qui lui répond et qui se présente. Fabio, Pandolfo, Ricciardo sont interdits. Pandolfo veut savoir qui est la femme qui est entrée chez lui et la force à se découvrir le visage. La surprise des autres ne fait qu'augmenter, tandis que Pandolfo, consterné, comprend enfin tout ce qui s'est passé. Tebaldo vient à son aide et découvre à Ricciardo et à Fabio que Lelio est une fille et que c'est elle, et non Virginia, que ce dernier a épousée. Après quelques récriminations de Ricciardo, tout s'arrange à l'amiable. »
Quoique Riccoboni nous apprenne que ce dénoûment fut trouvé plus piquant et mieux amené que celui de r Interesse et du Dépit amoureux^ il ne faut point, à l'exemple de Cailhava, reprocher à Molière de ne s'en être point servi, puisque ce nou-
veau dénoûment ne fut imaginé que bien longtemps après la mort de Molière.
Voilà donc pour les deux grandes pièces qui comptent dans l'œuvre de Molière. De ces deux premières œuvres, ce qui semble échapper à toute revendication précise, ce sont les scènes qui justifient le titre de la seconde, les scènes de la querelle ei de la réconciliation d'Éraste et de LuciJe, de (iros-Réné et de Marinette. Ces scènes ne se trouvent ni dans la comédie de Nicolo Secchi, ni autre part. C'est là ce qui appartenait en propre à Molière, et c'est beaucoup , puisque c'est ce qu'il y a de plus vivant et pour ainsi dire de plus immortel.
En ce qui concerne les Farces que Molière avait composées pour sa troupe, et qu'il rapportait de province, la part qui devait revenir à l'Italie dans ces ébauches n'était guère, selon toute apparence, moins considérable que celle qui lui revenait dans les grandç^ pièces. Des deux qui nous ont été conservées, le Médecin Volant et la Jalousie du Barhouille, la première est incontestablement la reproduction assez fidèle d'un canevas de la commedia deir arte intitulé il Medico vola?ite. Un des ennemis du poëte comique, Saumaise, allait bientôt lui reprocher cette imitation comme « une singerie
dont il était seul capable S » et bientôt aussi, en 1661, Boursault s'empara du même sujet en disant simplement : « Le sujet est italien : il a été traduit dans notre langue, représenté de tous côtés, y» La Jalamie du Barbouillé a une autre origine. De celles de ces Farces qui ne nous sont point parvenues, plus d'une, sans doute, avait son point de départ dans la comédie de Tart : ainsi, ce Docteur amoureux^ dont Boileau regrettait la perte, était certainement de la grande famille des pédants dont la savante Bologne fut la cité natale.
Il y a autre chose à remarquer dans ces petite» pièces dont Molière, suivant ses propres expressions, régalait les provinces, et auxquelles il ne renonça pas en s'établissant à Paris. Ce n'était pas seulement le sujet qui était le plus souvent emprunté à l'Italie , c'était aussi la méthode, le jeu scénique. Une certaine part y était laissée à l'improvisation. Depuis longtemps, les acteufs français, du moins les acteurs comiques, s'efforçaient de suivre, sur ce terrain difficile .pour eux, les artistes italiens. Il n'est pas douteux que les célèbres bouffons de l'Hôtel de Bourgogne, Gros-Guillaume, Turlupin^ Gautier-Garguille, etc., ne s'abandon-