Préface des Véritables Précieuses
nassent à leur verve facétieuse, sans s'astreindre à réciter leurs rôles. Cela ressort des scènes qu'ils jouaient, à preuve celle qui est rapportée par Sauvai :
« Gros-Guillaume habillé en femme tâchait d'attendrir son mari Turlupin qui, armé d'un sabre de bois, voulait à toute force lui trancher la tête. Madame se jetait aux pieds du farouche époux, prodiguait les supplications éplorées et les plus tendres harangues. Peine perdue : Turlupin était inflexible. La scène durait une heure entière, avec toute sorte de mouvements pathétiques et des redoublements de menaces.
<i — Vous êtes une masque, disait le mari ; je n'ai point de comptes à vous rendre. Il faut que je vous tue.
c< — Eh I mon cher époux, je vous en conjure par cette soupe aux choux que je vous fis manger hier et que vous trouvâtes si bonne ! »
A ces mots Turlupin se sentait vaincu et, abaissant son sabre : c< — Ah ! la carogne, soupirait-il, elle m'a pris par mon faible. La graisse m'en fige encore sur le cœur. »
Ces parades, analogues à celles des tréteaux du Pont-Neuf, supposaient évidemment plus ou moins d'impromptu. Quand ce groupe deboufl'ons fameux
disparut, la Farce française expira avec eux sur les planches de plus en plus littéraires de THôtel de Bourgogne. Geoffrin-Jodelet conserva seul les traditions de la Farce française : c< Il n'y a de Farce qu'au théâtre du Marais, disait TallemantdesRéaux, et c'est à cause de lui qu'il y en a. » Aussi se trouva-t-il capable, avec un artiste formé dans la troupe de Molière, Duparc-Gros-René, de tenir tête aux Italiens sur leur propre terrain. Au mois damai i6S9, nous voyons ces deux Français s'unir à Scaramouche, Gratian, Trivelin, Horace, Aurélia, dans un divertissement donné par le cardinal Mazarin au château deYincennes. tdls jouèrent tous ensemble sur un sujet qu'ils concertèrent, » raconte Loret, c'est à-dire dans les conditions habituelles de la comédie impromptu.
La troupe deMolière, qui avaitfaitson apprentissage dans les provinces du Midi les plus fréquem- \f ment visitées par les comédiens d'au delà des monts, où les populations avaient aussi pour l'improvisation un goût vif et naturel, était demeurée fidèle à ces libres divertissements dont les Italiens avaient, à Paris, le privilège presque exclusif. Elle en profila ; elle conserva l'habitude de jouer, après la grande pièce, surtout quand celle-ci était une tragédie, un petit acte drolatique où les acteurs
pouvaient prendre leurs ébats. Elle avait de la sorte l'avantage de ne point renvoyer ses spectateurs sur une impression triste : ceux-ci appréciaient fort cette attention, car quelques francs éclats de rire étaient une bonne préparation au repas qui les attendait au sortir du théâtre, la comédie se terminant alors vers sept heures du soir.
Molière déployait une verve endiablée dans ces jeux, qui, de son propre aveu, contribuèrent singulièrement à sa fortune. Sa réputation fut assez grande, sous ce rapport, pour qu'une tradition, dont les échos, il est vrai, n'ont été recueillis que très-tard, lui. attribuât des scènes tout italiennes, par exemple, l'anecdote de la Lettre improvisée^ qui se rapporte à l'époque où Molière résidait à Pézenas et fréquentait, dit-on, la boutique du perruquier Gély. Il s'agit d'une jeune fille qui a reçu une lettre de son amant, lequel est à l'armée; elle ne sait pas lire et voudrait qu'on lui lût cette lettre. Molière consent volontiers à lui rendre ce service. Mais au lieu de lire ce qu'écrit l'amoureux, il invente une épître de sa façon. Le soldat aurait assisté à une bataille, s'y serait vaillamment comporté et aurait reçu une grave blessure. La jeune fille fait entendre des exclamations douloureuses. Molière continue et lit que le mili-
cien , bien traité à l^hôpital , est maintenant en pleine convalescence. Les traits de la jeune fille s'éclairent de joie. Le lecteur poursuit: telle est la gloire que le héros s'est acquise qu'il a reçu la visite des plus riches personnages et des plus belles daines de la ville ; une^d'elles s'est éprise d'un violent amour pour lui et veut Tépouser. La jeune fille, à cette nouvelle, reconamence ses gémissements. Molière reprend et calme la douleur qu'il a fait naître en faisant attester au brave milicien son inaltérable fidélité, et en lui faisant annoncer qu'il presse de tous ses vœux le jour de leur mariage. La fillette est charmée, et quand d'autres lecteurs, plus sincères, essayent de lire la lettre à leur tour, elle la leur arrache dès les premières lignes en disant qu'ils ne savent pas lire aussi bien que le monsieur de chez Gély.
Si l'anecdote était authentique, nous craindrions bien que, dans cette circonstance, Molière n'eût encore été qu'imitateur : ces fausses lettres, faisant succéder rapidement les impressions de chagrin et de joie, fournissaient un trop excellent prétexte à la pantomime, pour n'avoir pas été exploitées par les artistes italiens. Voyez, parmi les canevas de Dominique, H due Arlecchini {les àenx A.r\eqn\m) y et la lettre du cousin de Bergame : a Votre père est
mort, ... il vous laisse cinquante écus, ... etc. , etc. » X Quoi qu'on doive leur accorder de crédit, il y a toujours quelque chose de significatif dans l'existence seule de pareils récits. Ils confirment, dans une certaine mesure, ce qu'on sait de la faculté d'improvisation que possédait Molière et du plaisir qu'il prenait à l'exercer. Il ne cessa de s'y livrer, alors même qu'il fut dans toute sa renommée. On lit, par exemple, sur le registre de La Grange à la date de 166S : « Le vendredi, 12 juin, la troupe est allée à Versailles, par ordre du roi, où Ton a joué le Favori (tragi-comédie de madame de Villedieu) dans le jardin, sur un théâtre tout garni d'orangers. M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule qui voulait ôlre sur le théâtre, malgré les gardes, et eut une conversation risible avec une actrice, qui fil la marquise ridicule, placée au milieu de l'assemblée. »
Ainsi, non-seulement les deux troupes qui se partagèrent la salle du Petit-Bourbon, à l'époque où Molière revint s'installer k Paris, avaient dans leur répertoire les mêmes œuvres, mais encore la méthode artistique des uns était fréquemment employée par les autres. Molière se serait môme identifié tellement avec ses modelée, si Van en croit Viliicrs, qu'il aurait commencé par jouer le rôle de
Mascarille sous le masque, comme Scapin ou Trivelin. « Il contrefaisait d'abord les marquis avec le masque de Mascarille, dit un des interlocuteurs de ^ la Vengeance des Marquis * ; il n'osait les jouer autrement, mais à la fin il nous a fait voir qu'il avait le visage assez plaisant pour représenter sans masque un personnage ridicule. » Il faut entendre ces mots en ce sens que Molière, la première fois qu'il contrefit les marquis, dans les Précieuses ridicules, eut recours au travestissement de Mascarille, le valet de Y Étourdi et du Dépit amoureux, rôles qu il aurait joués avec le masque, suivant l'étymologie du nom [maschera^ mascarilla). On ne connaît pas d'autre témoignage de cette particularité remarquable, et celui de Yilliers n'a point, sans doute, une autorité indiscutable; mais il ne laisse pas d'être très-formel. Quoi qu'il en soit, si Molière adopta momentanément le masque des zatini italiens, il y renonça vite; il allait rompre bientôt ces liens trop étroits.
Au mois de juillet 16S9, la troupe italienne s'en relourna en son pays, laissant Molière maître de la salle du Petit-Bourbon. Les Français prirent alors
1 , La Vengeance des Marquis^ de Villiers, acteur de l'HôUl de Bourgogne, dirigée conlre Molière en réponse à Vlmpromptu de Versailles et reprcsenlée en 1CC3.
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les lonvs ordinaires^ c'esl- à-dire le dimanche, le mardi et le vendredi, qui étaient plus favorables à la représentation * . Voyons ce que Molière fit représenter après le départ des Italiens : il importe d'insister sur ces débuts qui nous montrent le génie de Molière prenant en quelque sorte son essor.
Peu après le départ des Italiens, le 18 novembre, les Français représentèrent au Petit-Bourbon les Précieuses ridicules. Les îi^liens avaient, paraît-il, effleuré ce sujet : « Molière, dit Fauteur des Nouvelles nouvelles j eut recours aux Italiens ses bons amis, et accommoda au théâtre français les Précieuses qui avaient été jouées sur le leur et qui leur avaient été données par un abbé des plus galants (fabbé de Pure). » Malgré cette affirmation, il nous paraît fort peu vraisemblable que les Italiens eussent pu faire la satire du ridicule que 1^ pièce
1. Cliapuzeau nous explique pourquoi i^on donnait la préfëfence aux jours ordinaires : % Ces jours ont été choisis avec prudence, dit-il, le lundi étant le grand ordinaire pour TAUemagne et pour l'Italie, et pour toutes les provinces du royaume qui sont sur la roule; le mercredi et le samedi, jours de marclié et d'affaires où le bourgeois est plus occupé qu'en d'autres, et le jeudi élant comme consacré en bien des lieux pour un jour , de promenade, surtout uux académies et aui collèges. La première représentalion d'une pièce nouvelle se donne toujours le vendredi , pour préparer l'assemblée à se rendre plus grande I pour le dimanche suivant par les éloges que lui donnent l'an* | nonce et larflche. (Le Théâtre français ^ 1674, in-13, p. 90.)
ET LA COMEDIE ITALIENNE. 25o
nouvelle attaquait et qui gît principalement dans le langage. Les Italiens avaient pu caricaturer certaines façons minaudières, quelques singularités de costume, mais non le style de Madelon ûu deCathos. Molière a donc cette fois la véritable initiative, il aborde la critique des mœurs contemporaines, il y exerce son propre esprit d'observation, il est luimôme et doit fort peu aux autres. Il n'en faut d'autre preuve que la profonde sensation que ÎBt la petite pièce, et l'originalité saisissante et hardie que le public lui reconnut.
Il fut peut-être un peu plus redevable à ses devanciers pour l'œuvre qui suivit : Sganarel/e ou le Cocif imaginaire, joué le 28 mai 1660. On cite ordinairement comme ayant fourni la trame de cette pièce un canevas italien, intitulé : il Ritratto ovvero Arlecchino cornuto per opinione. C'est bien possible, mais ce canevas, tel que Cailhava l'a traduit, est certainement d'une date plus récente que la comédie de Molière : cela se reconnaît aux seuls t)oms des personnages. Comment décider en pareil cas jusqu'à quel point il à été imitateur oi; bien il a été lui-même imité? Admettons qu'il existait, avant Molière, quelque imbroglio fondé sur réqui- VQquè du portrait : il p'est guère douteux que celte intrigue ne i)rovienn0 de la source ordinaire 4^6
quiproquos et des méprises comiques, c'est-àdire de la commedia delC arte. En revanche, rien n'est plus français que Tesprit qui anime d'un bout à l'autre le dialogue ; on y trouve le tour naïf et des réminiscences nombreuses de nos conteurs du seizième siècle. Par le ton de la raillerie, Sganarelie est incontestablement de notre veine gauloise; ainsi les deux écoles y sont merveilleusement réunies et conciliées.
Molière cesse désormais d'être Mascarille et devient Sganarelle; il adopte un type moins déterminé, plus mobile; Mascarille est toujours valet, Sganarelle est placé tour à tour en différentes conditions, tantôt valet ou paysan, tantôt mari, père ou tuteur ; il ressemble, sous ce rapport, aux derniers venus de la comédie de lart, à Beltrame, à Truffaldin. D'où venait ce type de Sganarelle? Molière l'avait déjà employé dans la petite Farce du Médecin volant; c'était peut-être là qu'il lavait trouvé : Sganarelle existait peut-être dans Tancien canevas d'iV Medico volante^ au temps où Molière l'avait vu jouer dans le midi de la France, et avant qu'Arlequin, ayant la vogue à Paris, se fût emparé j de ce rôle et de tant d'autres. Ce qui semble évident, c'est que Sganarelle sort, comme Scapin et \ comme plus tard Sbrigani, de la féconde lignée du