LE VRAY PORTRAIT DE M. DE MOLIÈRE EN HABIT DE SÛANARELLE
Lombard Brighella. La Bibliothèque impériale possède une curieuse estampe représentant « le vray portrait de M. de Molière en habit de Sganarelie ', » estampe signée Simonin et qui , selon toute apparence i a été dessinée de visu. A en juger par cette image, le costume de Molière offrait une analogie frappante avec celui des premiers zanni : il a notamment la veste et le pan*talon galonnés sur les coutures avec des lamelles d'étoffe, telles qu'on les voit sur l'habit du Scapin des Fedeii; on croirait distinguer aussi une certaine similitude du geste, de l'attitude et du jeu comique. Est-ce dans le Médecin volant qu'on nous le montre ainsi? Est-ce dans le Cocu imaginaire? Dans cette dernière pièce, l'inventaire après décès lui fait porter a des hauts-de -chausses, pourpoint et manteau, col et souliers, le tout de satin cramoisi. »
Ce qui est certain, c'est que Molière diversifia ensuite le costume autant que le caractère du rôle : il devait faire paraître encore Sganarelle dans cinq
1. Nous reproduisons ce porlrait, qui représente Molière adresfiant au publie le compliment d'u&age à la fin du spectacle. On trouvera sans doute que la physionomie qu'il donne à Molière a peu de ressemblance avec celle que lui prêle la tradition et que le buste de Houdon a coqsacr^^e. Mais elle causera moins de surprise, si on la compare aux images les plus authentiques qui nous restent, par exemple, au portrait gravé, d'après Pierre Mignard, par J.-B. Nolin, en 1685.
comédies, à savoir : FÉcole des Maris^ le Mariage I forcé j le Festin de Pierre^ V Amour médecin et le Médecin malgré lui ; nous le montrer successive- | ment tuteur d'Isabelle, futur époux de Dorimène, valet de Don Juan, père de Lucinde, fagotier. H appropria à chaque fois Thabit du personnage au rôle qu'il lui donnait; l'inventaire après décès l'atteste également. Mais de même que, dans toutes ces diverses situations, Sganarelle conserve quelque trait de son caractère et de sa physionomie, il est probable qu'il gardait toujours dans son costume quelque chose qui rappelait le type originel, tant la tradition avait de puissance dans ce domaine où Ton serait tenté de croire que la fantaisie était souveraine absolue.
Molière est placé, à nos yeux, tellement au-dessus de toute cette foule de masques oubliés, que c'est presque une profanation que de l'y mêler lors même qu'on veut seulement marquer son point de départ. Mais 'pour les contemporains, la distance qui le séparait des autres ne paraissait pas aussi grande qu'elle nous le paraît, à nous; témoin ce curieux tableau que possède le Théâtre-Français et qui porte pour inscription, écrite en lettres d'or : Farceurs Français et Italiens, depuis soixante ans. Peint en i6H . On y voit Dominique sous son
costume d* Arlequin, Brighella, Scaramouche, le Docteur, Pantalon, etc., associés aux types français : Turlupin , Gros-Guillaume , Gautier-Garguille, Guillot-Gorju, Jodelet, Gros-René et Molière^ qu'on se scandaliserait volontiers de nos jours de voir en cette compagnie.
Pour en revenir àSganarelle, ce personnage sert de transition entre les types presque invariables de la commedia deW arte et les créations plus libres auxquelles Molière ne tardera pas de s'élever. Continuons à suivre ses premiers pas dans la route où il marche rapidement.
Après avoir eu recours à la comédie de l'art, au moins pour la trame du Cocu imaginaire^ Molière demande à la comédie soutenue une pièce du genre dit héroïque, Don Garde de Navarre^ par laquelle, forcé de quitter le Petit-Bourbon, il inaugura, le 4 février 1661 , la'salle du Palais-Royal. Z>ow Garde de Navarre est presque une4raduction littérale de l'italien. La pièce italienne intitulée le Gelosie fortunate del prendpe Rodrigo (les Heureuses jalousies du prince Rodrigue) est du poëte florentin Giacinto-Andrea Cicognini; celui-ci aurait lui-môme, pour cette pièce comme pour la plupart de ses nombreux ouvrages, suivi un original espagnol. Don Garda de Navarra^ que nous ne con-
is.
naissons pas, et auquel Molière, du reste, n'aurait recouru que pour le nom du principal personnage, car toute sa comédie est dans la comédie ita* lienne.
Il est difficile, si Ton n'a pas Tœuvre de Gicognini sous les yeux, de se rendre compte de la transformation que Molière lui a fait subir. La pièce italienne, qui est en prose, est pleine dés bizarreries les plus choquantes ; Molière Ta ramenée mi convenances, à la noblesse et à la dignité méitie du genre mixte où il s'essayait. La pièce italienne est passionnée : les sentiments des personnages y ont toute leur énergie et tout leur abandon ; les emportements de Rodrigue sont de véritables fureurs; ses retours sont sans réserve : aux injures brutales succèdent d'amoureuses litanies où se déroule tout ce que la langue italienne possédé d'expressions ie tendresse :
— mio bene !
— mio enore !
— Ti ricevOi mia vita !
— Ti ritrovo, ô mio tesoro ;'
— Sposa !
— Ma¥ito !
— Laseiaino quèst* ombre.
— Quidûmi d&^e ti aggrada.
— Tanto dominio mi dai?
— Amor cosi comanda * .
Molière a refroidi ces élans : soit œuvre révèle sans doute un art plus sérieux. Mais Tœuvre originale est peut-être plus vive et plus attachante. La même phrase sert de conclusion aux deux œuvres; voyez pourtant quel contraste :
Et, pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, Mon roi, sans me gêner, peut mé donner à vous,
dît bone Elvire, et Don Garcic s'écrie :
Gieli dans Texcès des biens que cet aveu m'octroie, Rends capable mon cœur de supporter sa joie... !
Combien il y a plus de mollesse et de grâce dans ritalien!
— La gelosia é figlid d'amore. geîoso, à' non ge/oss, sarà Rodrigo Vanima mia»
— Oh! mie deïitie!
— Oh ! mio adorato ! *
1. u — mon bien ! — mon cœurl — Je le recouvre,^ ma Tie ! — Je te retrouve, ô mon trésor ! — Femme ! ^— Màrl ! — Laissons ces ténèbres. — Mène-moi où il le plaît. — Tu me donnes un tel pouvoir? — Amour le commande ainsi. »
2. « — La jalousie est fille de l'amour. Ou jifloux, ou noa jaloux, Rodrigue sera mon âme. — mes délices ! — mon adoré! » La pièce de Cicognini finit brusquement eur ces mots.
Le ton des deux œuvres ressort parfaitement dans ce double finale.
Molière en a terminé, heureusement, avec ces imitations de pièces entières ; Don Garde de Navarre était la dernière expérience de cette sorte qu'il dût faire. V Ecole des Maris fut représentée le 24 juin 1661 ; elle marque une nouvelle époque dans la carrière du grand comique, celle où il est en pleine possession de son génie : désormais il fera encore plus d'un emprunt à la comédie italienne , il lui empruntera une situation, une scène, quelque moyen d'action ; il ne reproduira plus une œuvre dans son ensemble. Nous ne nous attacherons pas à signaler, dans les créations nouvelles qui vont dès lors se succéder, tous les éléments qui sont de provenance italienne; ce n'est que dans une édition des œuvres du poëte qu'il y a lieu de noter cela par le détail. Mais il convenait de reconnaître la part considérable que Tart antérieur de l'Italie occupe dans les commencements de sa carrière, pour montrer combien cet art avait contribué à son éducation dramatique. Nous allons maintenant poursuivre l'histoire des artistes étrangers, ses contemporains et ses émules.