‹ Molière et la comédie italienneChapitre 93 sur 121 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

{La ville^ avec la porte de la prison)

Valerio, toujours déguisé en paysan, voudrait apprendre d'Arlequin ce qui s'est passé depuis qu'on Ta arrêté. Il frappe à la porte de la prison. Diamantine^ sœur du geôlier, paraît ; il lui persuade qu'il est l'intendant du Monsieur qu'on a arrêté dans la matinée. Diamantine lui raconte que ce gentilhomme feint de n'être qu'un paysan et qu'il lui fait la cour. Valerio lui dit que son maître est d'une humeur singulière, et qu'il pourrait bien l'épouser ; elle se recommande à Tintendant. Quand le geôlier arrive, il se fâche de trouver sa sœur dans la rue avec un inconnu ; il fait grand bruit, surtout lorsque Valerio lui propose de l'introduire

auprès de son nouveau prisonnier ; mais il s'apaise bien vile à la vue d'une bourse que Valerio lui offre et qu'il accepte.

[V intérieur de la prison.)

Arlequin se promène, il s'ennuie, il désire une compagnie. Diamantine se présente, appelle Arlequin monseignetir^ ce qui l'amuse quelque temps et lui déplatt ensuite. Diamantine dit que tout est découvert, que son intendant a tout dit. Arlequin ne connaît pas d'autre intendant que son âne. Diamantine lui soutient qu'il a des chevaux, des terres, des châteaux, et lui demande ce qu'il veut manger. Arlequin, comme de juste, donne la préférence au macaroni. Valerio entre d'un air respectueux; Arlequin le traite de voleur en reconnaissant son habit. Valerio prie Diamantine de se retirer, et lui promet d'avancer son mariage. Dès qu'il est seul avec Arlequin, il lui raconte la vérité de toute l'aventure, le prie de feindre encore, et lui promet de le récompenser. Le geôlier vient prendre son prisonnier pour le conduire devant les juges.

[Le Tribunal.)

Le Docteur et Pantalon, assis devant un bureau, décident qu'il faut obliger Valerio à s'unir avec

Aurélia. Arlequin, devenu hardi, fait tapage et dit qu'il n*est pas honnête de conduire à pied devant un tribunal un seigneur qui a des chevani et des carrosses. Les juges lui demandent pourquoi il enlevait Aurélia. — Parce qu'il en est amoureux. On lui dit que, pour avoir sa liberté, il faut Tépou80r. Il ne demande pas mieux. Aurélia frémit à cette nouvelle, nie que ce soit Yalerio. On lui répond qu'elle a déjà avoué te contraire. Son désespoir augmente. Yalerio , apprenant à quoi Ton borne la punition, se présente, épouse Aurélia ^t donup à Arlequin de quoi se marier avec Diamanr line.

Citons encore un canevas de la mén^e épQqu0 : Arlequin f dupe vengée :

Arlequin i nouvellement marié avec Diamantine^ mjinge souvent eu ville par économie. Il doit aller dtner chex un voisin et dit à sa fen^me d'aller en faire autant che& sa mère, ûiamantine n'est p^s trop de cet avis ; aussi son mari craint*il qu'elle pp rentre quand il sera sorti, et, pour être §ûr de soi) fait, il l'oblige à laisser la double clef de 1^ jf^^îm qu'elle a dans sa poché.

t)ès que Diamantine est partie^ Triveîin vient annoncer à Arlequin que M. Pantalon, siiivi de toute sa faucille, va^ dans le mon)0nt^ arriv0r pour

lui demander sa soupe. Arlequin s'excuse en disant qu'il est invité ailleurs. Trivelin, piqué de son avarice, projette dé lui jouer un tour. Il s'empare d'une des clefs de la maison qui sont sur la table, met à la place cel}e de sa chambre, et sort pour un instant. Arlequin met dans sa poche la clef de sa porte et celte de la chambre de Trivelin, sans s'apercevoir de l'échange, et part. Il est bientôt remplacé par Trivelin, qui envoie chercher un rôtisseur , ordonne un repas magnifique ^u nom du maître de la maison , et, lorsque Pantalon arrive avec sa compagnie , il lui dit qu'Arlequin et sa femme, obligés d'aller en ville pour une affaire de la dernière conséquence, l'ont chargé de faire les honneurs pour eux. On mange beaucoup ; on boit encore mieux à la santé d'Arlequin et de sa femme, et l'on se retire*

Au second acte, Arlequin rentre avec Diaman^ tine ; tous les àenx respirent une odeur qui les surprend, quand le rôtisseur arrive, demande à Arlequin s'il est content du dîner qu'il a mangé ; Arlequin croit qu'on lui parle de celui que son ami lui a donné, il en fait l'éloge. Le rôtisseur part de là pour lui demander sa pratique et surtout le paye-? ment du repas qu'il a fait servir chez lui à douze f lianes par tête. Diamantihe croit que son mari Va

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obligée d*aller chez sa mère pour être plus libre et régaler des femmes. Arlequin, d'un autre côlé, se persuade que sa femme a profilé de son absence pour dîner chez elle arec quelque amant. Il se confirme dans cette idée, lorsque après avoir visité les clefs, il eu trouve une qu'il ne reconnaît pas. Grand train, grand tapage. Il découvre enfin que Trivelin a ordonné le repas ; il se doute que la clef inconnue est celle de la chambre du fourbe ; il va l'essayer, ouvre la porte, entre, trouve une montre d'or, la vend et invite ensuite Pantalon avec toute sa famille à souper. Trivelin, ne pouvant rattraper sa clef, fait ouvrir sa chambre par un serrurier, ne trouve plus sa montre, en demande des nouvelles. Arlequin lui apprend qu'il la vendue dix louis ; il lui en rend six et en relient quatre, deux pour payer le dîner qu'il a commandé lui-même, deux pour le souper qu'ils vont manger. Ces canevas nous paraissent appartenir, au moins pour le fond , à la période où les rôles des deux zanni acquirent une importance exceptionnelle sur le théâtre italien de Paris, grâce au talent supérieur du Trivelin Locatelli et de l'Arlequin Dominique, qui y régnèrent lun à côté de l'autre de 1662 à 1671, époque où le premier mourut et Dominique resta seul maître de l'emploi.

Le nom de Dominique est un des plus célèbres de la commedia deW arte. Il rivalise avec celui de Fiurelli-Scaramouche. Voici les vers qu'on lil au bas de son portrait gravé par Hubert :

Bologne est ma patrie et Paris mon séjour.

y Y règne avec éclat sur la scène comique; Arlequin sous le masque y cache Dominique Qui réforme en riant et le peuple et la cour.

c( L'inimitable Morisieur Dominique, dit son successeur Gherardi, a porté si loin Texcellence du naïf du caractère d'Arlequin, que les Italiens appellent ^oy^a^m^, que quiconque Ta vu jouer trouvera toujours quelque chose à redire aux plus fameux Arlequins de son temps. » Vinimilable, c'est l'épithète attachée à son nom : « Qui ramènera, dit Palaprat dans la préface de ses œuvres, qui ramènera les merveilles de l'inimitable Domenico, les charmes de la nature jouant elle-même à visage découvert sous le visage de Scaramouche ? »

Fils d'un père et d'une mère qui jouaient la comédie, il avait été élevé pour la profession de comédien et possédait toutes les qualités, tous les talents nécessaires à cette profession, l'adresse, la souplesse, la dextérité. Il avait en même temps la vivacité des reparties ; quelques-unes courent les

ana. 8e trouvant au souper du roi, Dominique avait les yeux fixés sur un certain plat de perdrix ; Louis XIV, qui s'en aperçut, dit à Tofficier qui desservait : « Que Ton donne ce plat à Dominique.

— Et les perdrix aussi ? demande Dominique.

— Et les perdrix aussi, » reprit le roi qui avait compris le trait. Le plat était d'or.

Louis XIV avait assisté incognito, au retour de la chasse, à une pièce italienne que l'on avait donnée à Versailles ; le roi dit, en sortant, à Dominique : « Voilà une mauvaise pièce. — Dites cela tout bas, lui répondit Arlequin, parce que, si le roi le savait, il me congédierait avec ma troupe. »

Dominique joignait l'étude à ses dispositions naturelles. Saint-Simon dit de lui, dans une de ses notes sur les Mémoires de Dangeau : « Comédien plaisant, salé, mettant du sien, sur-le-champ et avec variété, ce qu'il y avait de meilleur dans ses rôles ; il était sérieux, studieux et trcs-inslruit. Le premier président de Harlay, qui le rencontra souvent à la bibliothèque de Saint-Victor, fut si charmé de sa science et de sa modestie, qu'il l'embrassa et lui demanda son amitié. Depuis ce temps-là jusqu'à la mort de ce rare acteur-j M. de Harlay le vécut toujours chez lui avec une estime et une distinction particulière; le tnonde qui le sut préten-

dait qu'Arlequin le dressait aux mimes« et qu*il était plus savant que le magistrat ; mais que celui^i était aussi bien meilleur comédien que Dominique. »

Dominique modifia très-sensiblement le caractère d'Arlequin, a De tout temps, dit Louis Riccoboni, Arlequin avait été un ignorant. M. Dominique, qui était homme d'esprit et de savoir, connaissant le génie de la nation française, qui aime Tesprit partout où elle le trouve, s'avisa de faire usage des pointes et des saillies convenables à l'Arlequin* Les auteurs du théâtre italien, qui commencèrent à écrire pour M. Dominique, le confirmèrent dans son opinion, et nous voyons la forme qu'ils donnèrent au caractère d'Arlequin, qui est bien différente de l'ancienne... Depuis lors, le caractère d'Arlequin est devenu l'effort de l'art et de l'esprit du théâtre. Lorsqu'il a été manié par des acteurs de quelque génie j il a fait les délices des plus grands rois et des gens du meilleur goût; c'est un caméléon qui prend toutes les couleurs. » Arlequin, s'il n'était jadis naïf qu'à demi, devient alors tout à fait scélérat : c< Arrogant dans la bonne fortune, dit M. Jules Guillemot* , traître et rusé

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