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Ailleurs, Arlequin, prévôl et juge, instruit ses archers de ce qu'ils doivent faire : a II faut, dit-il, avoir beaucoup de prudence. Si, pendant la nuit, nous rencontrons un pauvre homme qui n'ait point d'argent, laissez-le passer. S'il se présente à heure indue un gentilhomme qui ait bien de l'or et nous en fasse part généreusement, il ne convient pas de Tempécher de continuer librement son chemin.
Mais si nous trouvons un bon marchand, n'eùt-il pour toutes armes qu'un couteau sans pointe, conduisez-le en prison sans miséricorde.»
Dans une autre comédie, il y a une scène où il veut vendre sa maison. Il dit à l'acheteur qu'afm qu'il n'achète pas chat en poche, il lui en veut faire voir un échantillon, et là-dessus tirant de la basque de son casaquin un gros plâtras : a Voilà, dit-il, l'échantillon de la maison que je veux vous vendre. »
Bans une pièce où il fait le gueux, il demande Taumône à Octave. Celui-ci, pour le plaisanter, Tinlerroge sur plusieurs choses, et entre autres, lui demande combien il a de pères? Arlequin lui répond qu'il n'en a qu'un. Octave, faisant semblant de se fâcher contre lui ; Perche non hay chetm pa* dre? lui dit-il. a Je suis un pauvre homme, répond Arlequin, je n'ai pas moyen d'en avoir davantage, yj
Isabelle vient pour voir le Docteur, et, ne le trouvant pas, elle le veut attendre. Arlequin, qui est le valet de la maison, lui donne un fauteuil; après quoi, il va quérir plusieurs instruments de chirurgie. Isabelle, surprise de cet appareil, lui demande ce qu'il veut faire. « Rien, madame, répond-il , vous trépaner seulement, pour vous désennuyer en attendant que le Docteur vienne. » Et comme, en s'en allant, elle le traite de fou: « Vous en avez besoin, lui crie-t-il, servez-vous de l'occasion, vous ne la trouverez pas toujours si commode. »
Ces traits sont pris parmi les meilleurs que l'on puisse glaner dans le recueil. Tel est Tesprit qui appartient en propre à Dominique, car, par la suite, Regnard, Dufresny, Fatouville, etc. , lui en prêtèrent du plus vif et du meilleur.
La liberté la plus grande continuait de régner sur cette scène. Scaramouche notamment semble avoir conservé toute la licence de son rôle. On en aura une idée par les situations scabreuses du canevas de Scaramouche , pédant scrupuleux. Scaramouche est chargé de l'éducation d'un fils de famille qui suit une intrigue amoureuse avec une jeune personne du voisinage. Scaramouche en est instruit. Il apprend que son élève a certain rendez-vous pour
le soir même, à minuit : il se rend au lieu indiqué, et trouve une échelle appuyée au balcon de la demoiselle. Scaramouche, à cetle vue, frémit d'horreur en songeant à la faiblesse des hommes qui se laissent conduire dans un précipice par leurs passions effrénées. Il loue sa propre vertu et sa chasteté. Il maudit cetle échelle fatale qui devait causer la perte de son élève; il dit que le ciel lui inspire une bonne pensée, qu'il va trouver Timpudique beauté qui attire son élève, lui reprocher l'énormilé de son crime et la ramener par ses sages exhortations dans la bonne voie. Il monte, en effet, trouve la jeune personne endormie. Alors le sage précepteur s'arrête et décrit complaisamment tous les charmes d'une beauté enchanteresse. Il voudrait descendre, mais il ne peut s'y résoudre ; il ne sait s'il est arrêté par le désir ou par la charité. Il feint de croire que la charité seule le guide vers la belle dormeuse et veut pousser très-loin ses soins charitables, quand son élève arrive. Scaramouclie leprend son air contrit et son ton pédant, et dit à son élève qu'il n'était entré dans la chambre que pour le surprendre. La belle répond qu'en attendant il voulait l'embrasser et qu'elle avait toulcs les peines du monde à se défendre. Scaramouche prend la fuite; il reparait ensuite couvert d'une
peau d*ours et moralise en disant que qui veut vaincre ses passions doit fuir Toccasion, conclusion édifiante sans doute d'une scène qui Test fort peu*.
Tout le monde a dans la mémoire la réflexion par laquelle Molière termine la préface du Tartuffe: « Huit jours après que ma comédie eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite^ et le roi , en sortant, dit au grand prince que je veux dire (Condéj : «Je « voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se « scandalisent si fort de la comédie de Molière ne oc disent mot de celle de Scaramouche ; )> à quoi le prince répondit : c( La raison de cela, c'est que la « comédie de Scaramouche joue le ciel et la relit( gion, dont ces messieurs-là ne se soucient point ; t< mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est « ce qu'ils ne peuvent souffrir. »
Les situations de Scaramouche ermite étaient
1 . Cette scène faisait certainement parUe du premier canevas de Scaramouche i pédant scrupuleux^ quoique Cailhata l'attribue à un personnage nommé Don Gilli (Don Gilles), il n'est pas besoin de dire que la situation analysée ci-dessus formait un des éléments d'une intrigue plus ou moins compliquée. Quand cette pièce de Scaramouche , pédant scrupuleux fut jouée en monologues, à la foire Saint-Laurent (en 1709) pour braver les défenses obtenues par les comédiens français, sept acteurs venaient l'un après l'autre réciter leur rôle.
d'une extrême indécence. Ainsi, il escaladait, diton, le balcon d'une femme mariée et y reparaissait de temps en temps, en disant comme frère Jean des Entommeures : Questo è per morti/îcar la carne. Mais rien ne semblait choquant de la part de ces bouffons. Si nous en croyons le biographe de Scaramouche, Angelo Costantini, Scaramouche ne craignait pas de faire allusion à ce rôle scandaleux en parlant à la reine mère : «Voilà, Madame, trois coups mortels pour le pauvre Scaramouche, et il faut que je sois assez malheureux pour être marié; car, sans cela, dans le chagrin où je suis, je m'irais confiner dans un ermitage pour le reste de mes jours. Je joue déjà assez bien le rôle de \ Ermite; et d'ailleurs ce serait un vrai moyen de me délivrer de l'importunité de mes créanciers, qui ne cessent de me persécuter. »
Les quelques lignes de la fameuse préface que nous venons de rappeler suffisent à nous avertir que les chefs-d'œuvre de la comédie française, tÉcole des Femmes^ le Misanthrope, le Tartufe, FAvare^ se succédaient sur le même théâtre où Scaramouche et Dominique faisaient à qui mieux mieux leurs culbutes « et autres singeries agréables, comme dit Gherardi, qui sont du jeu italien. » Malgré toute leur verve, les Italiens étaient bien
loin maintenant de ceux qu^ils avaient devancés autrefois. Aussi éprouvèrent-ils le besoin de modifier leur manière pour soutenir la lutte avec leurs rivaux.