‹ Molière et la comédie italienneChapitre 99 sur 121 · PIERROT · texte numérisé non relu

PIERROT

principaux de la comédie de Tart, et une série de mimes célèbres ont perpétué chez nous sa popularité, de sorte qu'il en est demeuré plus Français qu'Italien.

Voici quelle était, en 1682, la composition de la troupe italienne, d'après « l'état de la dépense pour les comédies représentées devant Monseigneur le Dauphin, pendant le carnaval : y>

Les sieurs Octave, Gintio, Scaramouche, Dominique, Spezzafer (c'était probablement un nouvel acteur qui avait repris ce type disparu pendant quelque temps), le Docteur, Flautin (Giovanni Gherardi engagé en 1675).

Les demoiselles Eularia, Aurélia, Diàmanline.

Gagistes : Giaraton, Lefebvre, Davigeau, Loriot, Germain.

Décorateurs : Joussin et Cadet.

Les deux filles de Dominique, Françoise et Catherine Biancolelli débutèrent en 1683, l'une comme première amoureuse sous le nom d'Isabelle^ l'autre comme soubrette sous le nom de Colombine. Ces deux piquantes actrices ont laissé, elles aussi, un souvenir qui n'est pas encore effacé.

Mentionnons encore Angelo Costantini (Mezzelin) admis en 1683; Giuseppe Tortorili (Pasquariel)

admis en 1685 ; Ëvarista Gherardi, fils de Plautin^ qui débuta, le l*"" octobre 1689, dans l'emploi d'Arlequin, et s'y maintint avec succès malgré l'écrasant souvenir de son prédécesseur.

Il y avait, i cette dernière date, un peu plus d'une année que la troupe italienne avait perdu le fameux Dominique. Domenico Biancolelli mourut en 1688, à l'âge de quarante-huit ans, dans le« circonstances suivantes : « Le sieur Beauchamp , maître à danser de Louis XIV et compositeur de ses ballets, avait dansé devant 6. M. une entrée très-singulière, qui avait été goûtée de toute la cour. Dans un divertissement *'* que les comédiens italiens joignirent à une de leurs pièces représentée devant le roi, Dominique, qui dansait fort bien, imita d'une façon extrêmement comique la danse de Beauchamp. Le roi parut prendre tant de plaisir à cette entrée, que Dominique la fît durer le plus longtemps qu'il lui fut possible, et il s'y échauffa tellement, que, n'ayant pu changer de linge au sortir du théâtre (parce qu'il lui fallut exécuter son rôle tout de suite), il lui survint un gros rhume qui se tourna en fluxion de poitrine. La fièvre s'y étant jointe, il ne fut pas plus de huit jours malade, et après avoir renoncé au théâtre, il mourut le lundi 2 août 1688, à six heures du soir, et fut enterré à Saint-Eustache, derrière le chœur, vis-à-vis la

chapelle de la Vierge. r> L'Arlequin Dominique laissait^ dit^on, trois cent mille livres de biens.

Il souffrait déjà depuis quelque temps , si l'on s'en rapporte à une anecdote qui courut à son sujet. Comme la plupart des grands bouffons, il était mélancolique dans la vie privée et tourmenté d'une sombre tristesse. Étant allé un jour chez un fameux médecin pour le consulter sur la maladie noire dont il était attaqué, celui-ci, qui ne le connaissait pas, lui dit qu'il n'y avait d'autre remède pour lui que d'aller souvent rire aux bouffonneries d'Ar- •Jequin. « En ce cas, je suis mort, répondit le pauvre malade, car c'est moi qui suis Arlequin. » La différence qui existait entre le bouffon à la ville et le bouffon au théâtre est curieusement caractérisée dans une anecdote relative au fameux Santeul, le fantasque chanoine de Saint-Victor. Dominique avait envie d'avoir quelques vers latins de lui, et il l'alla voir en habit de ville. Santeul se refusa absolument à le reconnaître et prétendit que ce visiteur solennel n'avait rien de commun avec Arlequin. Peu de jours après, Dominique y retourna dans son habit de théâtre, avec sa sangle et son épée de bois. Il prit un manteau qui le couvrait jusqu'aux talons, et, ayant caché son petit chapeau, il se mit dans une chaise, Quand il

fut à la porte de la chambre, il heurta ; en entrant il jeta son manteau à terre et, s'étant coiffé du petit chapeaUf il courut, sans rien dire, d un bout de la chambre à l'autre en faisant des postures plaisantes. Santeul, étonné d*abord et ensuite réjoui de ce qu'il voyait, entra dans la plaisanterie et courut lui-même dans tous les coins de sa chambre, puis ils se regardaient tous deux, faisant chacun des grimaces pour se payer de la même monnaie. Un moment après, Santeul s'avisa de le poursuivre à coups d'aumusse, et Arlequin le faisait sauter à coups de sangle. La scène ayant duré un peu de temps, Arlequin leva enfin son masque, et ils s'embrassèrent tous deux avec les ha, ha ! de deux amis qui se revoient après une longue absence. Santeul lui fit des vers très-beaux.

La mort de Dominique porta un coup terrible

au théâtre italien. Il s'en releva pourtant. Il résista

. aussi à un autre désastre, à la retraite de Scara-

mouche qui eut lieu en 1691. Loret disait de cet

acteur :

C'est un comique sans pareil ;

Gomme le ciel n'a qu'un soleil,

La terre n'eut qu'un Scaramouche. '

On sait les vers placés au-dessous de son portrait gravé par Vermeulen :

Il fut le maître de Molière»

Et la nature fut le sien.

Né en 1608, il vécut encore trois années après avoir quitté la scène. En mourant, il ne laissa pas moins de biens que son émule Dominique. « Outre un legs considérable qu'il a fait à une maison religieuse, dit son biographe, il a laissé à son fils, qui est un prêtre savant et d'un grand mérite, tout le bien qu'il avait en France et en Italie, qui se monte à la valeur de près de cent mille écus. Il a été regretté de tout le monde. Une foule extraordinaire de toutes sortes de personnes accompagna son corps jusques dans l'église de Saint-Eustache, où il fut inhumé avec une grande pompe, le huitième décembre 1694. »

Arlequin enterré derrière le chœur, vis-à-vis la chapelle de la Vierge ; Scaramouche inhumé dans l'église Saint-Euslache en grande pompe ; on ne peut s'empêcher, en lisant ces mots, de songer au convoi de Molière, qui n'avait pas eu le temps de renoncer diVL théâtre, et qui fut conduit silencieusement, à neuf heures du soir, tout droit au petit cimetière de Saint-Joseph : contraste pénible et sujet d'immortel regret.

Page 1