CHAPITRE III
Les Doctrines médicales au XVII* siècle.
Analomie. Physiologie. Pathologie.
Thérapeutique.
Essayons de prendre une idée sommaire de la physique et de la chimie biologiques, — si l'on peut ainsi parler, — de l'anatomie, de la physiologie, de la pathologie et de la thérapeutique qui avaient cours vers le milieu du XVIIe siècle.
Tous les corps sont formés de quatre éléments dont la combinaison les constitue et que l'on trouve d'ailleurs à l'état de simplicité dans la nature: l'eau, le feu, la terre et l'air.
Quoique tous les éléments entrent dans la composition des corps, en chaque composé, et pour les corps vivants, végétaux ou animaux, en chaque organe ou fluide organique domine un élément particulier : la terre dans les os et les racines, l'air dans le poumon et les fleurs, l'eau dans les humeurs et les feuilles, le feu dans l'esprit vital et la semence, etc., etc.
Suivant que l'un ou l'autre des quatre éléments domine dans leur composition, les corps ont quatre qualités qui sont des abstractions pures : le chaud, le froid, le sec et l'humide.
Les éléments forment les corps non par simple mélange ou juxtaposition, mais en donnant naissance à ce que nous appellerions une combinaison chimique, à une substance nouvelle qui a son aspect et ses qualités propres, son tempérament particulier. Temperamentum est finis seu perfectio mixti.
Le tempérament idéal d'un corps est celui dans lequel les éléments entrent dans la proportion précise convenable
au rôle que ce corps doit jouer. Alors les qualités en sont pondérées de telle sorte qu'aucune ne prime les autres.
C'est le tempérament tempéré. Pour les organes c'est la santé. Mais cet équilibre est rare. Les corps, et en médecine les organes, sont souvent intempérés. Le tempérament intempéré est simple quand domine une seule qualité élémentaire:
froid, chaud, sec, ou humide ; composé lorsque deux qualités dominent simultanément, suivant les quatre combinaisons possibles: chaud-humide, chaud-sec; froid-humide, froid-sec. En somme un corps (ou un organe) peut avoir l'un de ces neuf tempéraments : un tempère, quatre intempérés simples, quatre intempérés composés.
Or, chacun des organes qui composent le corps humain peutavoir, normalement ou accidentellement, son tempérament intempéré particulier. Ainsi le cerveau peut être trop froid et trop humide, pendant que le foie est trop chaud, et le poumon trop chaud et trop sec. On voit tout ce que la pathologie tirera de là et
les innombrables causes de maladie qui en sortiront.
L'anatomie, reposant sur un fond plus solide que cette chimie fantaisiste, était assez avancée. Les livres de Riolan, de Bartholin et d'autres contiennent des descriptions à peu près fidèles de la forme et des rapports des différents organes.
Mais, pour ce qui est du fonctionnement de ces organes, nous rentrons dans le roman. Rappelons ici les idées de Galien que l'on enseignait couramment dans les Ecoles.
Galien croyait que, les aliments une fois digérés et transformés en chyle dans le tube digestif, ce chyle était conduit, par la veine porte, de l'intestin au foie, où il se dépouillait de ses impuretés ; la vésicule du fiel en attirant les parties les plus légères, la rate les plus épaisses, et les reins les éléments aqueux. 11 se changeait ainsi en sang et prenait l.i couleur rouge « de même que le moût de raisin mis en cuve se change en vin. » Le foie était donc l'organe de la sanguification. Du foie naissaient les veines qui
conduisaient le sang veineux vers les diverses parties du corps et spécialement vers le cœur, source de la chaleur animale. Pour que ce calorique inné, force primitive et naturelle, ne fût pas excessif, il lui fallait un modérateur. Ce modérateur se trouvait dans le poumon, attirant sans relâche par la respiration un air nouveau qui rafraîchissait et tempérait incessamment le sang, lequel du ventricule droit du cœur passait en partie dans le poumon par la veine artérieuse (que nous appelons aujourd'hui l'artère pulmonaire). Pour Gai ien l'air pénétrait de plus par les veines pulmonaires jusque dans le cœur gauche ; et, comme la cloison interventriculaire était perforée de prétendus orifices, toutlesangcontenu dans le cœur était ainsi directement rafraîchi par l'air. C'est par ces mêmes orifices que le sang du ventricule droit passait presque en totalité dans le ventricule gauche où se formait, de l'exhalaison des parties les plus pures du sang, l'esprit vital qui était porté aux organes par les artères avec le sang, auquel il donnait,
en se mélangeant à lui, une couleur plus vermeille ; c'était le sang spiritueux. Les artères, comme les veines, conduisaient donc le sang du centre à la périphérie ; les battements des artères reconnaissant pour cause une vertu pulsifique qu'elles tiraient du cœur par leurs tuniques. Une partie de l'esprit vital, porté aux organes par les artères avec le sang spiritueux, arrivait par les carotides aux ventricules du cerveau ; et là, plus complètement élaboré, perfectionné, mûri, naissait l'esprit animal, qui formait l'élément le plus noble et le plus exquis du corps de l'homme, la propre substance de l'âme.
Les esprits animaux étaient conduits du cerveau, par les nerfs qui en émanent, à toutes les parties de l'organisme auxquelles ils distribuaient la sensibilité et le mouvement.
Cette conception physiologique d'ensemble, qui nous parait aujourd'hui si bizarre, régnait en maîtresse dans la médecine d'il y a trois cents ans. On la trouvait satisfaisante et grandiose. Elle arrache un cri sincère d'admiration à
Rabelais qui la développe avec enthousiasme au quatrième chapitre du tiers livre du Pantagruel. Elle allait être renversée par la doctrine de la circulation du sang.
Si l'on accordait au cœur la faculté de produire le calorique inné, on donnait, par une conception inverseet symétrique, à l'organisme tout entier le pouvoir de produire l'humidité nécessaire à la vie des organes. C'était l'humide radical.
D'une façon générale on attribuait toute fonction d'un organe à une faculté spéciale correspondante . Pourquoi les artères battent-elles ? C'est, nous venons de le voir, qu'elles ont une vertu pulsifique. Pourquoi le foie pompe-t-il dans les intestins le chyle dont il fera le sang? C'est qu'il possède la faculté ai tr actrice. Pourquoi l'utérus garde-t-il neuf mois le fœtus? C'est qu'il a la faculté rétenlrice] et, s'il l'expulse plus tard, c'est qu'il acquiert la faculté cxpuUricc. Ecoutons Riolan : « Pourquoi, dit-il, la mamelle » fait-elle du lait, l'estomac du chyle, » le foie du sang ? Cela ne leur est pas
» moins naturel qu'au feu de chauffer. — » Non minus Mis naturale quant igni » calefacere ».
Et ces facultés innombrables , qui n'étaientquedes tautologies scolastiques, et dont Malebranche se moque en demandant s'il faut invoquer une faculté tractive pour expliquer qu'un carrosse suit les chevaux qui y sont attelés, et attribuer une faculté détersive aux brosses qui nettoient les habits (i); ces facultés, a force d'être invoquées, deviennent des entités métaphysiques à la réalité, à la substantialite desquelles on finit par croire.
Quand Molière fait direau récipiendaire.
dans Li Cérémonie :
Demandatis mihi rationem quare
Opium facit dormire.
A cela respondeo
Quia e«t in eo
Virtus dormitiva
Cujus est natura
Sensus assoupirc.
(i) Recherche delà vente, liv. VI.
chap. IV.
2'' partir
Et dans la version primitive , très développée, il redouble cette facétie à propos de la rhubarbe et du séné :
Demandatur raison....
Cur rhubarba et le séné
Per nos semper est ordonné
Ad purgandum l'utramque bile ?
Respondeo vobis
Quia est in illis
Virtus purgativa
Cujus est natura
Istas duas biles evacuare(i).
Quand Molière disait tout cela, il ne faisait que mettre à nu en l'exagérant le ridicule d'explications dont on se contentait parfaitement dans bien des controverses scientifiques et médicales.
En pathologie, à côté des idées exposées plus haut sur les tempéraments des organes, régnait le vieil humorisme de Calien :
Il y a quatre humeurs (comme il y a quatre éléments) :
— Le sang, se formant dans le foie du
(i) Molière. Edition Philarète Chasles. Texte complet de la cérémonie du Malade imaginaire.
suc des aliments et se perfectionnant dans le coeur.
— La bile venant du foie.
— La pituite, émanant du cerveau.
C'était une pure illusion. Les mucosités nasales sont sécrétées dans les cavités nasales que tapisse la muqueuse dite encore muqueuse piiuitaire. Comme trace persistante de cette antique erreur, le coryza continue à s'appeler rhume de cerveau.
— L'atrabile, venant delà rate. Cellelà n'existait pas du tout , et personne ne l'avait jamais vue que Galien ; mais cela suffisait.
Lorsque ces humeurs restaient en proportions et quantités convenables et demeuraient dans leurs réservoirs spéciaux, c'était la santé. Mais quand les médecins voyaient survenir quelque maladie interne ou apparaître quelque lésion extérieure: phlegmon, tumeur, ulcère, varice, ils admettaient qu'une ou plusieurs de ces humeurs surabondantes ou viciées s'étaient portées au point malade et y engen-
ciraient la maladie : le sang engendrait le phlegmon ; la bile, l'érysipèle ; la pituite, l'œdème et l'atrabile, le squirrhe.
Comment, par quelles voies, même en admettant leur anatomo-physiologie, ces humeurs s'épanchaient-elles au loin ?
C'est ce qu'on n'expliquait pas. On se souciaitpeu de chercher à cette migration un chemin déterminé. Voici par exemple ce qu'Ambroise Paré, qui était cependant un esprit exact, trouve de plus précis a dire : « La matière de la fièvre continue v> ou intermittente vient de la bile jaune. « Cette matière, venant à se pourrir » aux grands vaisseaux, envoie du foie » au cœur ou quelque portion de la « substance pourrie ou bien quelque » vapeur. Lorsque la matière est resserrée « dans les veines et conduits de la » première région du corps, laquelle est » comme sa sentine et son égoût, et *> après qu'elle y a demeuré et croupi v> fort longtemps, elle envoie des vapeurs » au cœur par les veines et artères qui » se communiquent les unes aux autres
» par les vaisseaux delà veineportc(i) ». Rien de moins clair et de plus faux, même en supposant vraie l'anatomie de Galien. Mais comme tout cela constitue bien la conception humorale des maladies qui est restée jusqu'à cette heure dans l'esprit populaire. Lorsque le public parle d'eau tombée sur les yeux, de sang tourné, de lait répandu, il retarde de trois siècles tout simplement. Quand Victor Hugo écrit, dans une pièce des Feuilles d'automme (2),
Pauvre femme ! son lait à sa tète est monté.
Ambroisie et poison, doux miel, liqueur amère, Fait pour nourrir l'enfant ou pour tuer la mère.
il fait, sans s'en douter, de l'humorisme galénique.
Et puis quelle cause altérait ces humeurs? Comment les dites humeurs, supposées altérées et répandues, formaient-elles une tumeur ou une varice ?
(1) Ambroiie Paie. Traité des fièvres, chap. XVII.
(2) Fiat voluntas.
C'est ce que l'on ne disait point, ce que l'on ne cherchait pas, ce à quoi on ne songeait même jamais. Pour la théorie des humeurs, comme pour celle des tempéraments, comme pour la chimie des quatre éléments, on se contentait de mots. Des observations, des idées, des rêveries d'Hippocrate. de Galien et de leurs commentateurs, s'était lentement constitué un bloc doctrinal que l'on acceptait les yeux fermés, sans même trop approfondir le sens des textes. Lisez ce que dit Ambroise Paré de la cause des diverses fièvres :
« Le frisson est une concussion ou » ébranlement inégal de tout le corps » qui est excité par la vertu expultrice, » laquelle tâche à se dégager d'une » quantité de matière acre, mordante » et violemment émue. ... La rigueur » semble être propre auxfièvres bilieuses, » pour ce que la bile, pour être acre, » piquante et aisée à s'émouvoir, irrite » la nature plus violemment que les » autres humeurs. L'horreur est propre » aux fièvres mélancholiques, et le refroi-
» dissement simple aux pituiteuses, à » cause que c'est une humeur plus » douce, plus pesante, plus difficile » a s'émouvoir.... Quelques-uns ne « rapportent pas cela aux humeurs mais » aux fumées et vapeurs qui s'élèvent » des humeurs pourries et vont frapper » et attaquer le cœur ».
Cela est-il assez hypothétique et nuageux ! Mais Ambroise Paré est un chirurgien,un barbier. Peut-être est-il incapable d'exposer lucidement les subtibilités de ces abstractions pathologiques. Ouvrons donc Fernel.
Jean Fernel, de Clermont en Beauvaisis, qui se faisait appeler Fernel d'Amiens, jouit aux XVIe et XVIIe siècles d'une haute réputation de science et d'habileté. On le surnomma le Galien français. Médecin particulier de Diane de Poitiers, il tint à la protection de cette « honneste dame» la faveur du roi Henri II auquel est dédiée la Médecine universelle, sorte de vaste compendium qui traite de toutes les branches des sciences médicales :
anatomie, pathologie, thérapeutique,
pharmacie, botanique, chirurgie. L'Universa medicina loannis Fernellii Ambiant
fut, durant pi lis d'un siècle, le livre de chevet et des médecins et des étudiants; car, les idées ne se modifiant guère, les ouvrages ne se démodaient pas en quelques années comme aujourd'hui. Ils coûtaient d'ailleurs assez cher. L'exemplaire de Fernel que j'ai sous les yeux appartient à la Bibliothèque de l'Université de Lille. Relié en veau plein, il porte sur le feuillet de garde cette mention manuscrite : « Emplus cum sex florenis Loviiuii 24 aprilis i6j6. Ex libris Martini De IVanière Doctoris medici Namurani ». Le florin des Pays - Bas valant, comme la livre parisis, environ 1 fr. 25 au XVIIe siècle, c'est 7 fr. 5oque coûtait le volume ; et comme, pour amener le pouvoir libératoire de l'argent sous Louis XIV au taux actuel, il faut multiplier au moins par quatre, cela revient a 3o fr. de nos jours.
Eh bien, ouvrons YUniversa medicina, au chapitre De febribus: Pour Fernel les fièvres étaient le résultat de la
« chaleur du cœur se répandant dans » tout le corps. Dans l'éphémère » il n'y avait qu'excès passager de la » chaleur avec trouble des esprits. La » synoque provient de la pourriture du » sang. La fièvre symptômatique ne » provient pas des humeurs mais des » paities contenantes d'où s'écoule » quelque chose de pourri et d'où » s'élève une vapeur putride qui attaque » le cœur. Les fièvres intermittentes » sont dues à un mélange de bile et » d'atrabile altérant le sang. » (i)
Guy Patin, qui jure par Femel, croit aussi à la contamination du sang par une quantité de bile noire et jaune épaisse: «Je pense, dit-il, parlant de la « maladie d'un de ses clients, que » toute cette impureté descend du » mésentère, partie dans laquelle est » contenue et croupit toute la cause » conjointe des accès de fièvre tierce. » Ex sententiâ nostri Fernellii, quem » pulo esse verissimum ».
(i) Liber quartus. De febrtbus, passim.
Et, à tout instant, chez Guy Patin, comme chez Fernel, comme chez Fagon, comme chez tous , il est question d'humeurs peccantes, de vapeurs acres et corrompues, de fuligines crasses et putrides qui s'élèvent de l'intestin, du mésentère ou de la rate, vers les régions nobles du cerveau et du cœur.
La rectification de ces conceptions bizarres ne pouvait se faire que lentement. L'idée de vérifier, de contrôler la parole des maîtres ne germait alors que dans peu de cervelles. L'esprit d'observation et à fortiori d'expérimentation, qui nous semble si naturel à l'homme d'étude, était à peine né et ne se rencontrait qu'à l'état d'exception. Les gens d'alors se contentaient de lire, de commenter et de pratiquer : « licentiam legendif interpretandi et faciendi tnedicinam », disait la formule de réception à la licence. Quand quelque fait contredisait trop ouvertement la théorie, ils s'en tiraient par une subtilité. L'eussentils voulu d'abord, les occasions de faire de l'anatomie pathologique d'observation
n'abondaient pas. On disséquait très peu. Il se faisait à la Faculté de Paris trois ou quatre « anatomies » par -an ; (on se demande même comment leur anatomie descriptive était relativement aussi avancée) ; les barbiers en faisaient plus que les médecins et leur disputaient, parfois avec des voies de fait et des horions, les cadavres des condamnés à mort, seuls sujets livrés au scalpel. Un livre que j'ai trouvé chez un bouquiniste Lillois intitulé: « Statuts de la Faculté de » médecine en l'Université de Paris, avec » les pièces justificatives de ses privilèges » et des droits et soumissions à elle deus » par les apothicaires et chirurgiens », rédige en 1072 par l'ordre du doyen d'alors, maître Denis Puylon, renferme maint curieux document à cet égard.
Thomas Diafoirus, suivant un ridicule fréquent chez les très jeunes étudiants qui étalent volontiers des détails anatomiques ou opératoires devant des gens du monde que cela offusque ou dégoûte, Thomas offre à Angélique de la faire assister à une « anatomie ».
Thomas Diafoirus (saluant Argon). — Avec la permission de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
Toinette. — Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant (1).
Cela était au moins un spectacle rare.
Du reste ils ne disséquaient pas euxmêmes ; ils faisaient tenir le scapel par un barbier, pendant qu'ils dissertaient en latin. Riolan un des premiers eut le mérite de se salir les mains à manier luimême le cadavre ; et encore étudiait-il plutôt l'anatomie normalequel'anatomie pathologique. Dans les autopsies, — nous avons quelques relations d'autopsies , surtout d'autopsies royales, — l'examen
(i) Malade imaginaire, Acte II, Se. VI.
des lésions était toujours superficiel et sommaire et, avec quelque habileté, on trouvait moyen de les faire concorder avec le diagnostic porté pendant la vie. Tenons pour certain que les choses ne se sont point passées autrement dans « l'anatomie » à laquelle devait présider Thomas Diafoirus.
Maintenant que nous avons une idée de leur pathogénie des maladies, lisez ce passage de Pourceaugnac :
Premier médecin. — Je dis, Monsieur, avecvotre permission, que notre malade ici présentest malheureusement affecté, attaqué, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien folie hypocondriaque, espèce de folie très fâcheuse. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette maladie que nous nommons mélancolie, ainsi appelée
non seulement par les Latins mais encore par les Grecs, ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première qui vient du propre vice du cerveau, la seconde qui vient de tout le sang fait et rendu atrabilaire ; la troisième appelée hypocondriaque qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate dont la chaleur et l'inflammation portent au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse et fait la maladie dont par notre raisonnement il est manifestement atteint et convaincu (i).
Ou cet autre passage de XAmour médecin. Pour laisser au texte son
(i) M. de Pourceaugnac, Acte I, Se. XI.
entière clarté, je ne figure pas, comme on le fait dans toutes les éditions de Molière, le parler lent et solennel de Macroton-Guénaut par des tirets placés entre les syllabes.
M. Macroton.... Les symptômes qu'a votre fille sont indicatifs d'une vapeur fuligineuseetmordicante qui lui picote les membranes du cerveau. Or, cette vapeur que nous nommons en grec Atmos} est causée par des humeurs putrides, tenaces et conglutineuses qui sont contenues dans le bas-ventre.
M. Bahis. — Et, comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession de temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignité qui fume vers la région du cerveau (i ).
Tout cela, mais c'est du Fernel, à peine exagéré. Et, je ne sais si je me
(i) Amour médecin. Acte II. Se. V.
trompe, mais la prose de Molière me semble plus claire que celle des savants. Voulez-vous maintenant une charge plus accentuée ? Voici la scène du Médecin maigre lui. Je coupe les répliques et interruptions pour faire mieux saisir la continuité de la parodie :
Scanarelle. — Je tiens que cet empêchement de l'action de la langue est causé par certaines humeurs qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; c'est - à - dire
humeurs peccantes. D'autant que
les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant à passer du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nastnus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin les
dites vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate. Et, parce que les dites vapeurs, — comprenez bien ce raisonnement, je vous prie, — ont une certaine malignité qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs ossabundus nequeis nequer potarinum quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette (i).
Le diapason du grotesque est ici plus élevé. Mais est-ce que le fond n'est pas vrai ?
Passons à la séméiotique. Comment établissait-on l'existence des maladies internes ? Comment savait-on que les humeurs surabondantes ou altérées s'étaient portées ici ou là et attaquaient tel ou tel organe ? — Par des signes très vagues. On recourait peu aux procédés
(i) Médecin maigre lui. Acte II, Se. VI.
matériels d'investigation tels parexemple que la palpation méthodique de l'abdomen. L'examen des cavités naturelles était inusité; les explorations salissantes répugnaient aux médecins , c'était là besogne de chirurgien. Mais les caractères très compliqués du pouls, l'examen optique des urines, des déjections, le siège des douleurs , l'état des fonctions, les qualités du sommeil, le dégoût ou l'appétence pour tel ordre de mets, indiquaient qu'il existait une modification de tempérament ou une lésion humorale de tel organe ; une intempérie, une sèchefesse, une obstruction, une cacoch ymie du foie ou du poumon. Tout cela sans démonstration, toujours.
Voici par exemple les signes que donne Fernel de l'ulcère de l'estomac: « II y a » souvent douleur ; parfois cependant le » mal évolue indolore. Le malade est » fatigué par un flux de ventre et par des » vomissements. Fièvre lente et continue » avec pouls fréquent. L'appétit et la » digestion languissent. Le corps se » nourrit mal et se dissout comme privé
» de chaleur et de nourriture (i). » C'est tout. L'on voit combien peu précise est cette description qui peut s'appliquer à une foule d'états morbides.
Voici encore, toujours d'après Femel, les symptômes de l'obstruction de la rate que Femel dit être fréquente chez les malades vivant dans les lieux humides et marécageux, ( seule observation judicieuse), ou, ajoute-t-il, se nourrissant de légumes humides : « Parce qu'une hu- » meur mélancolique et terrestre, qui est » la lie et l'excrément du sang, s'accumule » dans la rate, soit parce qu'il y avait » surabondance de cette humeur dans >n le sang, soit parce que l'évacuation de » cette humeur, qui a lieu d'habitude » dans l'estomac ou le bas-ventre. (!) est » supprimée, — il y a une tumeur dans » l'hypocondre gauche, molle et non » rénitente, qui parfois a la forme de la » rate mais parfois distend tout l'hypo-
(i) Uni-ver sa Medieina.— Liber sextus. De partium quœ sub diaphragmate sunt morbis ; Ventriculi morbi.
coudre ». C'est là le seul signe physique que mentionne Fernel en ces quelques mots. Puis il n'y revient plus et voici le reste de la symptomatologie. [e traduis textuellement: « Respiration fréquente » et difficile surtout après les fatigues » et la course, quand le malade a mange » ou se couche sur le coté droit. L'appétit » persiste à peu près, mais la digestion » est difficile. La bouche est humide et le » malade crache beaucoup. Borborygmes » dans l'hypocondre gauche, qui se » passent dans l'estomac ou dans le » segment du colon qui est voisin. Le » cœur est attaqué par la vapeur de » l'humeur ; et tout le corps languit » inerte et lâche. Parfois légères défail- » lances. Lourdeur de tête, somnolence » inaccoutumée, agitée et pénible. Le » malade est inerte , craintif et se » désintéresse de toutes choses. Pâleur » livide de tout le corps, surtout de la » face (i) ».
(i) Ibidem. — Licnis morbi.
Donc des signes subjectifs et voilà tout. Pas d'exploration objective des organes ou très peu ; guère de palpation ; pas d'auscultation ou de percussion naturellement.
En somme l'examen d'un malade devait ressembler assez à celui que les deux médecins font subir à M. de Pourceaugnac.
(Les deux médecins prennent chacun une main de Pourceaugnac pour lui tâter le pouls).
Premier médecin. — Mangez-vous bien, Monsieur ?
Pourceaugnac. — Oui, et bois encore mieux.
Premier médecin. — Tant pis. Cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans. Dormez-vous fort?
Pourceaugnac. — Oui. quand j'ai bien soupe.
Premier médecin. — Faites-vous des songes ?
Pourceaugnac. — Quelquefois.
Premier médecin. — De quelle nature sont-ils ?
Pourceaugnac. — De la nature des
songes. Quelle diable de conversation est-ce là ?
Premier médecin. — Vos déjections, comment sont-elles ?
Pourceaugnac. — Ma foi je ne comprends rien à toutes ces questions et je veux plutôt boire un coup.
Premier médecin. — Pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individuels de cette maladie si bien marqués chez le divin vieillard Hippocrate ; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, mince, grêle, noire et velue ; lesquels signes le dénotent très affecte
de cette maladie, procédante du vice des hypocondres (i).
L'interrogatoire d'Argan par Toinette déguisée en médecin, est un peu plu?
chargé ; mais il garde son tond de réalité:
Toinette. — Donnez-moi votre pouls.
Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah ! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais ! ce pouls-là fait l'impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore.
Qui est votre médecin ?
Argan. — M. Purgon.
T. — De quoi dit-il que vous êtes malade ?
A. — II dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
T. — Ce sont tous des ignorants, c'est du poumon que vous êtes malade.
(i) Pouixcaugiiac, Acte I, Se. XI.
A. — Du poumon ?
T. — Oui, que sentez-vous ?
A. — Je sens de temps en temps des' douleurs de tête.
T. — Justement, le poumon.
A. — 11 me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
T. — Le poumon.
A. — J'ai quelquefois des maux de cœur.
T. — Le poumon.
A. — Je sens parfois des lassitudes par
tous les membres.
T. — Le poumon.
A. — Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre comme si c'étaient des coliques.
T. — Le poumon. Vous avez appétit à
ce que vous mangez ?
A. — Oui, Monsieur.
T. — Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
A. — Oui, Monsieur.
T. — Le poumon. II vous prend un petit sommeil après le repas et vous bien aise de dormir ?
A. — Oui, Monsieur.
T. — Le poumon, le poumon dis-je ( i ).
Toutefois reconnaissons que les médecins d'alors creusaient plus que nous l'étude de certains sympt< mes, celui du pouls par exemple, qui peut, dans certains cas d'affections cardiaques en particulier, donner d'utiles renseignements. Nous le comptons encore ; mais nous n'en étudions plus minutieusement les caractères. Eux, les classifiaient et les sous-cl.issiti. lient a l'infini. Kernel en donne une multitude de types :
/ . us, lattis, altus, magnus, brevis, angustus, humilis, mollis, durus, pUnus, tordus, gracilis, capricans, atquaiiUt vel inaqualitit inarqualis, dicrotus, undosus,
( i) M tete III, Si., xiv.
vermicularis.... ». J'en passe au moins j) la moitié. Et ils accordaient à la constatation de ces qualités isolées on combinées une importance ridiculement exagérée dont Molière avait peut-être souvent ri avec Mauvillain. Il s'en souvient dans le Malade imaginaire.
M. Diafoirus (iâtant le pouls d'Argan).
— Allons, Thomas, prenez l'autre bras
de Monsieur, pour voir si vous saurez
porter un bon jugement de son pouls.
Qiiid dicis ?
Thomas Diafoirus. — Dico que le pouls
de Monsieur est le pouls d'un homme
qui ne se porte pas bien.
M. Diafoirus. — Bon.
Thomas Diafoirus. — Qu'il est durius-
cule, pour ne pas dire dur.
M. Diafoirus. — Fort bien.
Thomas Diafoirus. — Repoussant.
M. Diaforius. — Benè.
Thomas Diafoirus. — Et même un peu
capricant.
M. Diafoirus. — Optimè.
Thomas Diafoirus. — Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate(i).
C'est encore en tâtant le pouls de Lucinde que Sganarelle s'écrie majestueusement : « Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette (2) ».
Tout compte fait, Molière a-t-il beaucoup exagéré leur pauvreté de diagnostic quand il écrit dans Y Avare :
Elise. — Mais ce mariage, Valère !
Valère. — On cherchera des biais pour
le rompre.
Elise. — Mais quelle invention trouver
s'il se doit conclure ce soir ?
Valère. — Il faut demander un délai et
feindre quelque maladie.
(1) Malade imaginaire, Acte II, Se. XI.
(2) Médecin maigre lui, Acte II, Se. VI.
Elise. — Mais on découvrira la ruse si l'on appelle des médecins.
Valère. — Vous moquez-vous ? Y connaissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pouvez avec eux avoir quel mal il vous plaira ; ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient (i).
A chaque pas, en exposant leurs étranges doctrines, les médecins du XVIIe siècle invoquent, à défaut d'observations et de preuves, l'autorité d'Hippocrate et de Galien. En médecine et aussi dans les autres sciences naturelles, très rudimentaires, ces hommes, qui sont encore des hommes de la Renaissance, admirateurs fervents de l'antiquité, amoureux des lettres grecques et latines, lesquelles pour eux représentent le type du vrai aussi bien que du beau, acceptent tout des anciens. Alors même que les asser-
(i) Avare, Acte I, Se. VIII.
— So —
tions des vieux auteurs sont des plus aisées à vérifier, ils ne songent pas à faire l'épreuve. Pour Guy Patin Pline est une autorité respectable ; Pline, ce compilateur naïf et gobeur , le plus parfait jobard de l'antiquité ! L'histoire naturelle de Pline lui semble « une mer d'érudition où il fait toujours bon pécher ». Ailleurs il dit que « Pline et Aristote composent une bibliothèque entière ». Mais en médecine les écrits d'Hippocrate et surtout de Galien sont ses fondements inébranlables, ses évangiles indiscutés.
Riolan, dans sa controverse contre Harvey oppose au novateur l'existence de prétendues anastomoses artério-veineuses. Il ne les a point vues ; au moins il ne le dit pas. Mais Galien les a décrites ; cela suffit. « Anastomoses mutuasvenarum « <i arteriarum m-mo potest inficiari, » cum Galenus id scripserit, experimentis » demonstrarit . . ».
Primerose, autre adversaire de Harvey, lui dit: « Pourquoi prétends-tu qu'Aris- » tote a refusé un cœur aux petits
— Si -
» animaux? Voudrais-tu faire entendre » que tu sais ce qu'Aristote ignorait ? » Aristote a tout observé et personne ne » doit oser venir après lui ».
Après cela, trouvera-t-on sans fondement la plaisanterie suivante de Y Amour médecin :
Sganarei.le (à Lisette). — De quoi connaissez-vous Monsieur ?
Lisette. — De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de Madame votre
nièce.
M. Tomes. — Comment se porte son
cocher ?
Lisette. — Fort bien. Il est mort.
M. Tomes. — Mort !
Lisette. — Oui.
M. Tomes. — Cela ne se peut.
Lisette. — Je ne sais si cela se peut,
mais je sais bien que cela est.
M. Tomes. — Il ne peut pas être mort, vous dis-je.
Lisette. — Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.
M. Tomes. — Vous vous trompez.
Lisette. — Je l'ai vu.
M. Tomes. — Cela est impossible, Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze ou au vingt et un ; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade.
Lisette. — Hippocrate dira ce qu'il lui plaira ; mais le cocher est mort (i).
Et cet autre bout de scène de Pourccaitgnac :
Le paysan (au médecin). — Monsieur il n'en peut plus et il dit qu'il sent dans la tête les plus grandes douleurs du monde.
Le Médecin. — Le malade est un sot.
Dans la maladie dont il est attaqué, ce
(1) Amour médecin, Acte II, Se. II.
n'est pas la tête, selon Galien, mais la rate qui lui doit faire mal (i).
Abordons maintenant la thérapeutique, c'est-à-dire le traitement des maladies.
Point capital pour le public qui, très légitimement, ne voit pas autre chose dans la médecine : « De quoi est-ce que tout ça guérit ? » dit Nicole à M. Jourdain qui lui vante les beautés de la science. Une thérapeutique raisonnée dérive naturellement de la conception que l'on se fait des causes et de la nature des maladies. La thérapeutique résultait au XVIIe siècle des théories résumées cidessus, de la doctrine des tempéraments et de Vhumorisme galénique.
De la doctrine des tempéraments naissait la thérapeutique très complexe des médicaments qui, ayant, comme les organes, leur tempérament chaud, froid, sec ou humide, par des associations de
(i) Pmtrccaugnac, Acte I, Se. VIII.
leurs propriétés jointes à des actions électives sur les organes, suppléaient aux qualités manquantes ou neutralisaient celles qui étaient en excès.
Dans chacun des médicaments ces qualités abstraites étaient censées exister à des degrés variés. On établissait arbitrairement quatre degrés. Ainsi le chou était chaud au premier degré ; le fenouil sec au premier degré, le plantain au deuxième, l'absinthe au troisième, etc.
Quant a la preuve de tout cela, néant comme toujours.
Prenons encore Fernel : « L'hyssope est » chaud et sec au troisième degré. Il a » la vertu de deterger l'humeur épaisse; >> il guérit l'obstruction de tous les » viscères, mais surtout celle des pou- » mons engorgés par une pituite épaisse. >> — La petite centaurée {centaurea » minor) est sèche et chaude au deuxième » degré. Elle résout puissamment les » obstructions du foie, de la rate et » de l'utérus ; si bien que, quand » on l'emploie immodérément chez 1a » femme enceinte, elle peut ramener le
» sang et même chasser le fœtus (i) ». Aurait-on jamais cru que cette pauvre petite centaurée eût tant de puissance et offrit tant de dangers.
Il en va de même pour les médicaments minéraux que pour les plantes. Dans la décision de la Faculté de Paris contre l'émétique datée de 1 66 1 , on lit:
« C'est un médicament qui ne peut » profiter aux hommes mais grandement » leur nuire. Il semble que la nature » l'ait voulu cacher en terre comme en » ses entrailles pour en ôteraux hommes » l'usage. Outre ce, cette matière est » plus étrange et moins utile que le » plomb duquel on ne peut tirer médi- » cament gracieux et profitable au corps, » comme étant composé de sec et froid, » contraire au corps humain qui veut » chaleur et humidité » (a).
Comme il fallait administrer ensemble des médicaments qui eussent à la fois le
(i) Uuhcrsa medicina. l.ib. quùltus. De usitatâ mcdicameiilorum malerià.
(2) Statuts de la Faculté de Paris.
pouvoir de réchauffer un poumon trop froid, d'humidifier un cerveau trop sec et de rafraîchir une rate trop chaude, les préparations pharmaceutiques étaient très compliquées et ordinairement volumineuses et répugnantes. Poussant plus loin dans cette voie, on arrivait à préconiser comme panacées dirigées simultanément contre une foule d'altérations organiques, ces combinaisons horriblement complexes, dont la theriaque est restée jusqu'à nos jours un vestige ; la theriaque qui contenait plus de quatrevingts substances, parmi lesquelles la chair de vipère , d'où son nom, de 6t)p, béte venimeuse.
La polypharmacie et la chimiâtrie étaient surtout en honneur à la faculté de Montpellier où se conservaient les vieilles traditions de la médecine arabe des Rhazès, des Avicenne, des Albucasis des Avenzoar, qui avaient professé à Bagdad ou en Espagne du IXe au XIIe siècle.
Guy Patin, et les autres humoristes purs, qui foisonnaient à la Faculté
de Paris, détestaient cordialement les « poisons des chimistes arabesques »
et, sautant par dessus le moyen âge.
professaient, en thérapeutique comme en pathologie, le galénisme pur. Molière parle peu de la polypharmacie. Une seule phrase sur « l'or, le corail et » les pierres précieuses » contenues dans le fromage de Sganarelle, et c'est tout. Il ne connaissait guère que des médecins humoristes ; et, comme il ne parle que de ce qu'il connaît, c'est de leur thérapeutique qu'il va se moquer.
De l'humorisme naissait la thérapeutique des purgations à outrance et les innombrables formules de clystères ; le tout destiné à évacuer les humeurs peccantes , avec attribution à tel médicament d'une action élective sur telle humeur. Ainsi le séné agissait surtout sur la bile, la coloquinte sur la pituite, l'ellébore sur l'atrabile.
On faisait des purgatifs de toute sorte le plus incroyable abus. Le Journal ./. /.'
santé du roi LouisXlV (i), rédigé jour par jour de io52 à 171 1, nous montre qu'en 59 ans le grand roi a pris plus de 2.000 purgatifs. C'est une moyenne de trois par mois. Je ne dénombre pas les lavements.
Dans cette thérapeutique, à côté et même au-dessus des purgations destinées à éliminer les prétendues humeurs supposées surabondantes et corrompues.
prenait place l'évacuation même du sang altéré par les humeurs susdites, c'est-àdire la saignée. Les médecins ne songeaient pas que ce sang, mèmehypothétiquement vicié, c'était la vie après tout. Et ils le soustrayaient avec une prodigalité effrayante.
Guy Patin en particulier est un partisan effréné de la saignée. Si on ne saigne pas, et largement, et souvent, le malade meurt « suffoqué de pléthore, rôti »; dans certains cas ce n'est pas du sang
(1) Journal de la santé du roi Louis XIV, par ses trois médecins : Vallot, Daqutn, Fagon, publie en 1S62 par M. Leroy.
qui sort de la veine ouverte <» c'est de la boue ». Et il répète le vers de Joachim du Bellay :
Oh bonne, oh sainte, oh divine saignée !
La saignée et le séné, il n'a pas d'autres remèdes, pauca sedprobata remédia. C'est sans doute à lui que songe Boileau qui devait l'avoir rencontré souvent à Baville, à la table du président de Lamoignon, quand il écrit ce vers :
L'un meurt vide de sang, l'autre plein de scné.
On saigne pour tout ; pour le plus léger malaise. Voyez l'indisposition d'Elmire dans Tartuffe :
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir Avec un mal de tète étrange à concevoir.
Le soir, elle eut un grand dégoût,
Et ne put au souper toucher a rien du tout, Tant sa douleur de tête était encore cruelle.
La nuit se passa tout entière.
Sans qu'elle pût fermer un instant la paupière. Des chaleurs l'empêchaient de pouvoirsommeiller Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller.
Quiconque a eu la migraine en reconnaît la les principaux caractères.
On mande le médecin. Chez Orgon, bourgeois cossu, on ne reculait pas
devant la dépense d'une visite de médecin : un écu d'ordinaire, c'est 12 fr. de nos jours. Le médecin vient (c'était peut-être Guy Patin), et naturellement ordonne une saignée. Elmire rechigne un peu, comme Louis XIV qui avalait plus facilement une « médecine » qu'il ne tendait son bras à la lancette et qui n'en fut pas moins saigné 38 fois dans sa vie (1). Pourtant elle finit par se résigner et le barbier vient remplir son office, car le médecin prescrivait la phlébotomie mais ne la pratiquait pas lui-même.
A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée ;
Et, comme la migraine guérit toute seule en vingt-quatre heures,
et le soulagement suivit tout aussitôt. Elmire au moins n'est saignée qu'une fois et c'était une jeune femme robuste.
(1) « Ch. Bouvard, premier médecin de Louis » XIII infligea, dit-on, en une seule année, au » roi son maître deux cent quinze médecines, » deux cent douze lavements et quarante-sept » saignées ». — Maurice Raynaud.
Mais on saigne démesurément, et à tout âge. Guy Patin saigne treize fois en un mois un enfant de 7 ans ; il en saigne un de 1 1 mois, un autre de 3 jours ! Un de ses confrères, M. Baralis est saigné onze fois en six jours à 81 ans ! Un autre confrère, M. Cousinot, soixante-quatre fois dans le cours d'un rhumatisme.
Lui-même, Guy Patin, se fait saigner sept fois pour un rhume. Il saigne sa femme douze fois pour une pneumonie et son fils vingt fois dans le cours d'une fièvre typhoïde. Et il s'en vante : <* J'ai » retiré mon fils du mauvais pas d'une » fièvre continue par le moyen de vingt » bonne saignées du bias, avec, pour le » moins, une douzaine de bonnes » médecines de casse et séné ; sans » m'étre servi de bézoards, juleps et » cordiaux ni confections d'alkermès».
Comment le pauvre garçon n'est-il pas mort de perforation intestinale ou d'anémie de convalescence ? Et on anathématisait les récalcitrants. Guy de la Brosse, ancien médecin de Louis XIII, au cours de la maladie dont il mourut,
refusa ce qu'il appelait « le remède des pédants sanguinaires ». Guy Patin danse sur sa tombe : « Le diable le saignera en » l'autre monde, comme le mérite un » fourbe, un athée , un homicide et » bourreau public, comme il était ».
Damné pour avoir refusé de mourir dans les formes !
Prenez maintenant Molière et voyez si Guy Patin n'eût pas signé des deux mains la prescription que voici :
Premier médecin. — Premièrement pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps , je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement ; c'est-àdire que les saignées soient fréquentes et plantureuses. En premier lieu de la basilique, puis de la céphalique et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps de le purger, désopiler et évacuer par
— co —
purgatifs propres et convenables, c'està-dire par cholagogues, mélanogogues et optera (i).
Et cet autre bout de scène vous paraîtil bien chargé :
La paysanne {au médecin). — Mon père, Monsieur, est toujours malade de plus en plus.
Le médecin. — Ce n'est pas ma faute, je lui donne des remèdes : que ne guéritil ? Combien a-t-il été saigné de fois ?
La paysanne. — Quinze, Monsieur, depuis vingt jours.
Le médecin. — Quinze fois saigné ?
La paysanne. — Oui.
Le médecin. — Et il ne guérit point ?
La paysanne. — Non, Monsieur.
Le médecin. — C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons
(i) Pourceaugnac, Acte I, Se. XI.
purger autant de fois pour voir si elle n'est pas dans les humeurs. Et, si rien ne nous réussit, nous l'enverrons aux bains (i).
Et, quand on songe aux deux mille purgatifs de Louis XIV en 5o ans, les douze médecines et les vingt lavements qu'a pris Argan en un mois semblent-ils exagérés ?
> Donc pour beaucoup de médecins au ^ XVIIe siècle la thérapeutique se réduisait à saigner, à purger, à clystériser. Thérapeutique simple et n'exigeant aucun effort d'observation ni de raisonnement.
Molière l'avait bien vu, et dans la Cérémonie il fait dire au récipiendaire :
Quoerit a me Dominus doctor
Quare parvum lac et t'urfur macrum
Phlebotomia et purgatio humorum
Appellantur .1 medisantibus idolce medicorum
Atque pontus asinorum
Respondeo quia
Ista ordonnando non requiritur magna scientia.
(i) Pourcemignac, Acte I, Se. VIII.
Il était en effet médisant et non calomniateur. Et, lorsque le candidat interrogé sur les maladies les plus variées, leur assigne à toutes comme traitement unique :
Clysterium donare Postea saignare, Ensuita purgare.
Resaignare, Repurgare.
Reclysterizare.
Il est dans le vrai, dans le vrai absolu, r.
Molière n'y était pas moins quand il constatait, probablement d'après sa triste expérience personnelle, l'inanité de pareilles médications que les docteurs à perruque prescrivaient avec une conviction si solennelle :
« Les médecins savent la plupart de » fort belles humanités, savent parler » en beau latin, savent nommer en grec » toutes les maladies, les définir et les » diviser. Mais pour ce qui est de les » guérir, c'est ce qu'ils ne savent point
« du tout Entendez-les parler ; les
» plus habiles gens du monde. Voyez- « les faire ; les plus ignorants de tous » les hommes » (i).
Et la réflexion nous vient que les gens de cette époque devaient être exceptionnellement vigoureux pour résister aux remèdes en même temps qu'à la maladie.
C'est précisément la pensée du sage Béralde, parlant de Molière qui refuse les remèdes des médecins :
■> « Il soutient que cela n'est permis « qu'aux gens vigoureux et robustes, et « qui ont des forces de reste pour porter » les remèdes avec la maladie ; mais que » pour lui il n'a justement de la force » que pour porter son mal (2) ».
(\) Malade imaginaire, Acte III, Se. III. (2) Malade imaginaire, ibid.
L'hygiène et la diététique des méde- ,-^ cins d'alors complétaient la médication débilitante. Les viandes blanches, les tisanes (fitrfitr macrum), le petit lait [paroum /^étaient les adjuvants obligés des purgatifs et des saignées. Toinettemédecin engage joyeusement Argan a laisser là toute cette cuisine émolliente pour se mettre au régime de tout le monde :
Toinette (en médecin). . . . Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
Argan. — Il m'ordonne du potage.
Toinette — Ignorant !
Argan-. — De la volaille.
Toinette. — Ignorant !
Argan. — Du veau.
Toinette. — Ignorant !
Argan. — Du bouillon.
Toinette. — Ignorant !
Argan. — Des oeufs frais.
Toinette. — Ignorant !
Argan. — Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
Toinette. — Ignorant !
Argan. — Et surtout de boire mon vin fort trempé.
'Toinette. — Ignorantus. Ignoranta .
Ignorantum. Il faut boire votre vin pur; et, pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande... Votre médecin est une béte (i).
Quelques-uns agrémentaient cette thérapeutique de minuties et de superstitions ridicules, telles que l'importance attribuée aux nombres. L'idée des jours critiques, qui est d'observation pure, — on a vu plus haut Hippocrate établir que telle maladie se juge au quatorzième ou au vingt et unième jour, — cette
(i) Malade imaginaire, Acte III, Se. XIV.
idée, on l'interprétait dans le sens du pouvoir occulte des nombres. Molière se moque de ce fétichisme numérique dans le passage suivant du Malade imaginaire :
Argan. — Monsieur , combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel daiii un œuf ?
M. Diafoirus. — Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme pour les médicaments par les nombres impairs (i).
Puis c'étaient des indications tirées d'idées symboliques sur la couleur d'une substance médicamenteuse ou le sens métaphorique de son nom ; le lait devant par exemple éclaircir la noirceur des humeurs, et le sel guérir la démence puisqu'il est l'emblème de la sagesse.
(i) Malade imaginaire. Acte II, Se. XI.
Univei
Premier médecin. — Comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est a propos qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit lait clair pour purifier par l'eau la féculence del'humeurcrasse et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur.
Second médecin Tout ce que
je voudrais c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair :
Numéro Dcus impare gaudet ; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau où il entre du sel, le sel est le symbole de la sagesse ; de faire blanchir les murailles de sa chambre pourdissiperles ténèbres de son esprit, album est disgregativum visas ( i ).
(l) Pourccaugiiac, Acte I, Se. XI.
En vérité, quand on réfléchit à cette conception extravagante des maladies et des actions thérapeutiques, à cet humorisme doctrinaire d'autant plus tranchant qu'il ne s'appuyait absolument sur rien, à ces médications à la fois enfantines et violentes, on se demande aujourd'hui en toute sincérité s'il n'eût pas été préférable pour les malades de s'abstenir de tout traitement, de faire de l'expectation pure et simple. Molière se l'était déjà demandé à l'heure où florissaient ces sottises. L'idée est indiquée sous forme bouffonne, incisive et rapide dans Y Amour médecin :
Lisette. — J'ai connu un homme qui prouvait par bonnes raisons qu'il ne faut pas dire: une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine ; mais : elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires.
Sganarelle. — Chut ! n'offensez pas ces messieurs là.
Lisette. — Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue. II fut trois jours sans manger et sans pouvoir remuer ni pied ni patte.
Mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étaient faites et ils n'auraient pas manqué de le saigner et de le purger (i).
Cette idée, à la fin de sa vie, Molière la développera en une belle scène où, sans exagérations, sans violences de polémique, presque sans sarcasmes, d'un air de discussion grave, calme, un peu triste, qui détonne dans la farce où elle est encadrée, Béralde conseille son frère Argan.
Peut-être Molière ne parle-t-il pas ici en observateur désintéressé. C'était, ne l'oublions pas, un malade arrivé à la
(i) Amour médecin, Acte II, Se. I.
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période ultime d'une maladie fatale.
Nous ne connaissons hélas que trop ces situations lamentables. Quand un malade, dont quelque organe essentiel est atteint d'une lésion incurable et grandissante, a épuisé toute la thérapeutique palliative rationnelle et souvent tâté de médications charlatanesques , il en arrive, convaincu de l'inefficacité des remèdes, à refuser tout traitement.
Et nous, médecins, nous nous disons que c'est au fond ce qu'il a de mieux à faire et que nous agirions ainsi si nous étions à sa place. La chose n'est pas toujours vraie d'ailleurs, car. quand nous devenons malades, nous prenons la plupart du temps les préjugés et les illusions des malades ordinaires. Elle s'observe parfois cependant ; et c'est alors un spectacle d'une singulière grandeur morale que de voir un homme ayant la claire conception delà lésion organique inguérissable qui le tue, et attendant stoïquement la mort. J'en ai été à deux reprises le témoin ; une fois chez l'un de mes plus chers amis.
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Molière, lui, n'était pas un stoïcien.
Il avait, quoi qu'il en dit dans cette scène, essayé de beaucoup de remèdes. Son nihilisme thérapeutique était fait beaucoup moins de discernement scientifique que de découragement et de dépit. Son bon sens critique avait pu aussi se révolter d'instinct devant les puérilités saugrenues des doctrines dont il s'entretenait avec Mauvillain. En tout cas, il était dans la pleine vérité quand il proclamait de façon générale que mieux valait pour les malades ne rien faire et se fier à la bonne nature médicatrice que de se faire traiter par les méthodes usitées au XVIIe siècle. Le poète n'avait plus que quelques semaines à vivre quand il écrivit cette maîtresse scène que je vais transcrire en l'abrégeant un peu, car elle est fort longue et j'en ai déjà cité deux courts fragments :
'Argan. — Raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine.
Béralde. — Non, mon frère ; et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.
Argan. — Quoi ! vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?
Béralde. — Bien loin de la tenir véritable, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
Argan. — Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ?
Béralde. — Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusqu'ici, où les hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.
Argan. — Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.
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Béralde. — Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand' chose ; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil qui vous donne des mots pour des raisons et des promesses pour des effets.
Argan. — Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
Béralde. — C'est une marque de la faiblesse humaine et non pas de la vérité de leur art.
Argan. — Mais enfin venons au fait. Que faire quand on est malade ?
Béralde. — Rien, mon frère.
Argan. — Rien !
Béralde. — Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, quand nous la laissons faire, se tire doucement d'ellemême du désordre où elle est tombée.
C'est notre inquiétude, c'est notre
impatience qui gâtent tout ; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de leurs maladies.
Argan. — Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.
Béralde. — Mon Dieu ! mon frère, ce sont pures idées dont nous aimons à nous repaitre ; et de tout temps il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire parce qu'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle et
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d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine.
Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces beaux songes qui ne nous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.
Argan. — Ouais! Vous êtes un grand docteur, a ce que je vois. Et je voudrais bien qu'il y eût ici quelqu'un de ces Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.
Béralde. — Moi, mon frère, je ne prends . point à tâche de combattre la médecine ; et chacun, à ses périls et fortune peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous ; et j'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelques-unes des comédies de Molière.
Argan. — C'est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies! et
je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins.
Béralde. — Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.
Argan. — C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine !
. . Si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence ; et, quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. II aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : Crève! crève ! Cela t'apprendra une autre fois à te jouer de la Faculté !
Bi'kalde. — Vous voilà bien en colère contre lui.
Aroan. — Oui, c'est un malavise; et, si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
Békaloe. — 11, sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera pas de secours.
Argan. — Tenez, mon frère, ne parlons pas de cet homme là davantage ; car cela m'échauffe la tète, et vous me donneriez mon mal (i).
Étant données la pathologie et la thérapeutique sommairement exposées plus haut, cette belle et forte prose est le langage même de la saine raison.
Cependant dans ce milieu de tradition et d'immobilité fermentaient quelques levains d'innovations, sinon de progrès. L'introduction dans la pharmacopée de l'émétique ou tartre stibié, — bitartratede potasse et d'antimoine, — qui a, selon les doses et le mode d'administration, des actions variées : vomitive, purgative, contro-stimulante (c'est-à-dire dépressive de la circulation cardio-pulmonaire), avait fait couler des flots d'encre depuis un siècle. Les guerres, même les guerres scientifiques, duraient longtemps alors.
Nous n'écrirons pas l'histoire de celle-ci
([) Malade imaginaire, Acte III, Se. III.
qui a été remarquablement faite par Maurice Raynaud. Quelques mots seulement, puisque Molière a touché à la question.
La guérison du Roi, après une médication de Guénaut où entrait l'antimoine, avaitétésaluéepar des explosions lyriques en l'honneur du médicament ; dithyrambesauxquels des manifestations contraires répondirent. Il y a toute une littérature antimoniale, prose et vers, avec des titres tapageurs ou pédantesques : le Triomphe de l'Antimoine ; le Rabat-joie de l'Antimoine, la Stimmimachie, etc. Guénaut, les Renaudot, Des Fougerais, Mauvillain et d'autres prônaient plus ou moins chaudement l'émétique. Les traditionnalistes regimbaient et arrachaient à la Faculté de Paris des déclarations hostiles au médicament détesté. Des élections décanal es se faisaient sur cette question. Guy Patin, sceptique en tout sauf en médecine où il était d'une orthodoxie farouche, poursuivait de sa haine et de ses invectives Guénaut, Renaudot et les autres « empoisonneurs stygies ».
Le Parlement était intervenu et, après avoir proscrit l'antimoine en 1 566, en autorisa la vente en 1666. Guy Patin s'en montre inconsolable. Cette intervention du Parlement dans une affaire de pharmacie est au fond moins ridicule qu'elle n'en a l'air. La Faculté jouait alors le rôle consultatif que remplit l'Académie de Médecine aujourd'hui. Les règlements de police qu'édictait le Parlement variaient selon les variations mêmes du corps réputé compétent qui lui servait de conseil. N'avons-nous pas vu récemment des circulaires ministérielles défendre puis autoriser, sur les avis successifs de l'Académie de Médecine, l'emploi de l'acide salycilique dans les boissons fermentées ?
Du reste, outre les médecins traditionnalistes, bien des bonnes gens résistaient aux nouveautés, et à l'antimoine et au quinquina récemment importé du Pérou et dont la vogue commençait. Guy Patin parle dans ses lettres, en les louant de leur sagesse, de clients obstinément fidèles aux vieilles formules, qui pour rien
au monde n'auraient voulu être soignés par les nouvelles méthodes, et s'abandonnaient aveuglément à la direction de quelque sage médecin inéhranlablement orthodoxe. Dans une scène de Pourceaugnac, Molière met ces convictions dans la bouche d'un apothicaire, ce qui les rend un peu moins caractéristiques. Mais il existait, même parmi les professions extra-médicales, des gens pénétrés de ce profond respect pour la forme :
L'apothicaire. — Vous ne pourriez vous adresser à un médecin plus habile.
C'est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on devrait crever, ne démordrait pas d'un iota des règles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin et ne va point chercher midi à quatorze heures ; et pour tout l'or du monde ne voudrait pas avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux de la Faculté.
Eraste. — Il fait fort bien. Un malade ne doit point vouloir guérir que la Faculté n'y consente.
L'apothicaire. — Ce n'est pas parce que nous sommes amis que j'en parle, mais il y a plaisir d'être son malade; et j'aimerais mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d'un autre. Car, quoi qu'il puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l'ordre ; et, quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n'ont rien à vous reprocher.
Eraste. — C'est une grande consolation pour un défunt ! (i)
Enfin l'Emétique l'emporta. En somme c'était le progrés qui triomphait de la routine, bien que l'Emétique fût loin d'être, comme on le croyait, une panacée. Son usage actuel est, sinon nul, au moins des plus restreints. Molière, dans la
(1) Pourceaugnac, Acte I, Se. VIII.
querelle de l'Emétique, ne prend point parti pour les novateurs :
Sganarelle. — Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine !
Don Juan. — C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
Sganarelle. — Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ?
Don Juan. — Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?
Sganarelle. — Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits; et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
Don Juan. — Et quel ?
Sganarelle. — Il y avait un homme qui depuis six jours était à l'agonie. On
ne savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien. On s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.
Don Juan. — 11 réchappa, n'est-ce pas ?
Sganarelle. — Non. Il mourut.
Don Juan. — L'effet est admirable.
Sganarelle. — Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir ; et cela le fit mourir tout d'un coup.
Voulez-vous rien de plus efficace ?
Don Juan. — Tu as raison (i).
Dans un autre court fragment se trouve une allusion aussi peu favorable au médicament en vogue : c'est au cours de la scène où le paysan Thibaut raconte en patois la maladie de sa femme :
Thibaut. — L'apothicaire veloit lui bailler d'eune certaine drogue qu'on
(i) Don Juan, Acte III, Se. I.
appelle du vin amétile. Mais j'ai-z-eu peur franchement que ça l'envoyit ad patres. L'on dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette invention-là (i).
Dans la préface de Tartuffe, Molière paraît même assez hostile à la thérapeutique chimique. En une phrase,sommaire à la vérité, il parle comme aurait pu parler Guy Patin :
« La médecine est un art profitable et » chacun le révère comme une des plus » excellentes choses que nous ayons ; et » cependant il y a eu des temps où elle » s'est rendue odieuse et souvent on en » afait un art d'empoisonnerleshommes.
(i) Médecin malgré lui, Acte III, Se II- (2) Préface de Tartuffe.
Molière était un homme de bons sens fin et de raison pondérée ; nullement ennemi du progrès, mais médiocrement novateur. Ceux-là se trompent absolument qui veulent faire de lui, comme de Rabelais, un enthousiaste et un révolutionnaire. Dans un passage souvent cité, Molière semble bien rompre une lance en faveur de la circulation du sang. Mais le sens de ce passage est d'ordinaire faussement interprété selon moi.
Avec la querelle de l'Emétique une autre controverse occupe le XVIIe siècle médical, c'est la bataille de la circulation. J'ai raconté ailleurs les péripéties de cette lutte. Elle tirait à sa fin vers les dernières années de Molière. En 1(373 dans le monde médical tous, sauf les galenistes intransigeants comme Guy Patin, étaient à peu près convaincus.
Dionis venait d'être officiellement chargé d'enseigner, au Jardin du Roi, les <n nouvelles découvertes ». Ce n'est pourtant pas précisément comme héraut et comme précurseur de la doctrine harvéienne. que Molière livre aux railleries
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du parterre les tenants attardés des vieux dogmes ; car le sage Béralde, c'est-à-dire Molière lui-même, déclare que « les » ressorts de la machine humaine sont » des mystères où jusqu'ici nul ne voit goutte ». Mais Molière aperçoit un amusant trait de caractère dans l'obstination des médecins traditionnalistes à rejeter, au nom de l'autorité des anciens, une nouveauté dont l'évidence s'affirme aux yeux de tous. Et c'est à ce point de vue qu'il parle de la circulation dans le passage très connu qu'il lui consacre :
Diafoiruspère, vantant son fils Thomas, lequel a « contre les circulateurs sou- » tenu une belle thèse à images », s'écrie :
« Mais, sur toutes choses, ce qui me » plaît en lui, et en quoi il suit mon » exemple, c'est qu'il s'attache aveuglé- » ment aux opinions de nos anciens, et » que jamais il n'a voulu comprendre » ni écouter les raisons et les expériences » des prétendues découvertes de notre » temps touchant la circulation du
» sang et autres opinions de même » farine (i) ».
Il me reste à dire un mot de l'astrologie médicale. On y avait cru longtemps, même depuis la Renaissance. Cornélius Agrippa lui consacre maint passage de la Philosophie occulte. Ambroise Paré défendait de saigner à certains jours de la lunaison. Guy de la Brosse, sous Louis XIII, attribuait une épidémie « à la conjonction de Mars et de Saturne dans la constellation du Scorpion de très venimeuse influence ». Au XVIIe siècle il restaitdanslamédecinebeaucoup de traces de ces croyances ; et à l'aurore du XVIII1', en ioqo, la thèse suivante était encore discutée à la Faculté de Paris : Au cometa morborum prœnun- /ius.
Molière fait une très courte allusion
(i) Malade imaginaire. Acte II. Se. VI.
burlesque à ces opinions médico-astrologiques :
Sganarelle. — Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les docteurs de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes, les uns disent que non ; les autres disent que oui ; et moi je dis que oui et non... D'autant que l'incongruité deshumeursopaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil qui darde ses rayons sur la concavité de la terre trouve ( i ).
Mais il parle longuement de l'astrologie non médicale, de l'astrologie ordi-
(i) Mcdccin maigre lui, Acte III, Se. VI.
naire, dont certains médecins se mêlaient parfois. Anne d'Autriche, très superstitieuse, en vraie Espagnole qu'elle était, avait à la naissance de Louis XIV, fait tirer l'horoscopedu jeune roi. L'astrologue était J.-B. Morin, un savant qui avait ses côtés sérieux puisqu'on lui doit les premiers travaux sur la détermination des longitudes et qu'il occupa la chaire de mathématiques au Collège de France.
Vautier, médecin d'Anne d'Autriche, avait eu l'idée de faire créer en sa faveur une charge d'astrologue, de la cour qui eût été adjoint au premier médecin du Roi. On prétend que c'est Morin que Molière a peint sous le nom d'Anaxarque, dans les Amants magnifiques ( i ). Cela m'étonnerait, car les Amants magnifiques sont de 1670. Louis XIV avait trente-deux ans. Vautier était mort depuis longtemps et aussi Morin sans doute.
Mais, à cette date, la crédulité à l'astrologie régnait encore en beaucoup d'esprits
(1) La vie privée d'autrefois, les médecins, par Alfred Franklin, p. 214.
à la cour. Et Vallot, premier médecin de Louis XIV, dans le Journal de la santé du
roi. annonce au début de chaque année, jusqu'en 1069, les maladies à redouter pendant les douze mois à venir ; « prédic- » tions fondées, dit-il, sur son expérience » et sa connaissance des astres. »
Dans cette pièce des Amants magnifia ques qui est un simple scénario de ballet écrit sur commande pour les fêtes de St-Germain-en-Laye, se trouve une critique de l'astrologie qui ne nous intéresse plus par son sujet, pas plus que ne nous intéresserait un livre où on combattrait les adversaires de la rotation de la terre ; mais qui est si jolie, si fine, et si parfaitement ignorée, qu'après l'avoir dénichée, je ne résiste pas à l'envie de la reproduire ici. C'est du Molière à peu près inconnu, et de l'excellent Molière.
Le sujet (donné par le Roi), est le suivant : Deux princes grecs, Iphicrate et Timoclès, prétendant à la main de la princesse Eriphile, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempe où se doivent célébrer les jeux Pythiens,
régalent à l'envi la princesse et sa mère Aristione, de toutes les galanteries musicales et dansantes dont ils se peuvent aviser. L'un et l'autre cherchent à soudoyer l'astrologue Anaxarque afin de l'amener à peser en leur faveur, sur l'esprit de la princesse. Voici la scène : Clitidas , le bouffon de la cour, c'est Molière lui-même, qui jouait le rôle :
Aristione. — Laissons cela. Nous trouverons moyen de terminer l'irrésolution de ma fille.
Anaxarque. — En est-il un meilleur, Madame, pour terminer les choses au contentement de tout le monde, que les lumières que le ciel peut donner sur ce mariage? J'ai commencé, comme je vous ai dit. à jeter pour cela les figures mystérieuses que notre art nous enseigne ; et j'espère vous faire voir tantôt ce que l'avenir garde à cette union souhaitée. Après cela pourra-t-on balancer encore ? La gloire et les prospérités que le ciel promettra à l'un
ou à l'autre choix ne seront-elles pas suffisantes pour le déterminer ; et celui qui sera exclu pourra-t-il s'offenser quand ce sera le ciel lui-même qui décidera cette préférence !
Eriphile. — Mais, seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans les destinées que vous ne vous trompiez jamais ? Et ces prospérités et cette gloire que vous dites que le ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie ?
Aristione. — Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous quitte point.
Anaxarque. — Les épreuves. Madame, que tout le monde a vues de l'infaillibilité de mes prédictions sont les cautions suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que le ciel vous marque, vous vous réglerez làdessus à votre fantaisie ; et ce sera à vous à prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix.
Eriphile. — Le ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui m'attendent ?
Anaxarque. — Oui, Madame ; les félicites qui vous suivront si vous épousez l'un et les disgrâces qui vous accompagneront si vous épousez l'autre.
Eriphile. — Mais, comme il est impossible que je les épouse tous les deux, il faut donc qu'on trouve écrit dans le ciel non seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver.
Clitidas. — Voilà mon astrologue embarrassé.
Anaxarque. — Il faudrait vous faire, Madame, une longue discussion sur les principes de l'astrologie pour vous faire comprendre cela.
Clitidas. — Bien répondu. Madame.
je ne dis point de mal de l'astrologie et le seigneur Anaxarque est un grand homme.
Iphicrate. — La vérité de l'astrologie est une chose incontestable ; et il n'y
a personne qui puisse discuter contre
la certitude de ses prédictions.
Clitidas. — Assurément.
Timoclès. — Je suis assez incrédule pour
quantité de choses ; mais pour ce qui
est de l'astrologie, il n'y a rien de
plus sûr et de plus constant que le
succès des horoscopes qu'elle tire.
Clitidas. — Ce sont les choses les plus
claires du monde.
Iphicrate. — Cent aventures prédites
arrivent touslesjoursqui convainquent
les plus opiniâtres.
Clitidas. — 11 est vrai.
Timoclès. — Peut-on contester sur cette
matière les incidents célèbres dont les
histoires nous font foi ?
Clitidas. — Il faut n'avoir pas le sens
commun. Le moyen de contester ce
qui est moulé ?
Aristione. — Sostrate n'en dit mot.
Quel est son sentiment là-dessus ?(i)
(i) Amants magnifiques, Acte III, Se. I.
Sostrate est un jeune officier. On en fait un général, parce que tout se passe dans un très grand monde. Uestamoureux d'Eriphile et l'épousera au dénouement.
Voici comme il parle, en un couplet d'une verve et d'un style merveilleux, où éclatent et le solide bon sens de Molière et l'ampleur de son esprit ouvert aux plus vastes conceptions de la seule science qui fût alors vraiment constituée, de l'astronomie :
Sostrate. — Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les qualités qu'il faut pour les délicatesses de ces belles sciences, qu'on nomme curieuses ; et il y en a de si matériels qu'ils ne peuvent aucunement comprendre ce que d'autres conçoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus agréable, Madame, que toutes les grandes promesses de cesconnaissances sublimes. Transformer tout en or ; faire vivre éternellement; guérir par des paroles ; se faire aimer de qui l'on
veut; savoir tous les secrets de l'avenir; faire descendre comme on veut du ciel, sur des métaux, des impressions de bonheur ; commander aux démons ; se faire des armées invincibles et des soldats invulnérables ; tout cela est charmant sans doute ; et il y a des gens qui n'ont aucune peine à en comprendre la possibilité, cela leur est le plus aisé du monde à concevoir. Mais, pour moi, je vous avoue que mon esprit grossier a quelque peine à le comprendre et à le croire ; et j'ai toujours trouvé cela trop beau pour être véritable. Toutes ces belles raisons de sympathie, de force magnétique, et de vertu occulte sont si subtiles et délicates qu'elles échappent à mon sens matériel; et , sans parler du reste, jamais il n'a été en ma puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus petites particularités de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quelle correspondance, quel commerce peut-il y avoir entre nous et des globes
éloignés de notre terre d'une distance si effroyable ? Et d'où cette belle science enfin peut-elle être venue aux hommes ? Quel Dieu l'a révélée ? ou quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition ?
Anaxarque. — Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.
Sostrate. — Vous serez plus habile que tous les autres.
Clitidas(<7 SosticiL). — 11 vous fera une discussion de tout cela quand vous voudrez.
Iphicrate (à Sostrate). — Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les pouvez-vous croire sur ce qu'on voit tous les jours.
Sostrate. — Comme mon sens est si grossier qu'il n'a pu rien comprendre, mes yeux aussi sont si malheureux qu'ils n'ont jamais rien vu.
Iphicrate. — Pour moi, j'ai vu ; et des choses tout à fait convaincantes.
Timoclès. — Et moi aussi.
Sostrate. — Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il faut que vos yeux soient faits autrement que les miens (i).
Ce sont bien là les arguments que nous servent encore aujourd'hui les tenants de l'occultisme, qui n'est pas mort, qui ne mourra jamais, la crédulité au merveilleux étant immortelle , et dont on constate même à cette heure un réveil passager en certains milieux spéciaux.
Mais, comme parmi l'auditoire de Molière, beaucoup de grands seigneurs et de belles dames donnaient dans l'astrologie, le poëte assaisonne sa vive satyre de précautions oratoires très ironiques et tout à fait charmantes :
Iphicrate. — Mais enfin la princesse croit à l'astrologie ; et il me semble qu'on
(i) Amants magnifiqua, ibid.
y peut croire après elle. Est-ce que Madame, Sostrate, n'a pas de l'esprit et du sens ?
Sostrate. — Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de la princesse n'est pas une règle pour le mien. Et son intelligence peut l'élever à des lumières où mon sens ne peut pas atteindre.
Aristione. — Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité de choses auxquelles je ne donne guère plus de créance que vous. Mais, pour l'astrologie, on m'a dit et fait voir des choses si positives que je ne la puis mettre en doute.
Sostrate. — Madame, je n'ai rien à répondre à cela (i).
Je clos ma digression sur cette jolie scène. Et je passe à ce qu'a dit Molière des mœurs et coutumes des médecins au milieu desquels il vivait.
(i) A niants magnifiques, Acte III, Se. I.