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CHAPITRE IV

Les Mœurs médicales au XVIIe siècle.

. Sous quel aspect les médecins se pré- f> sentaient-ils au public ? Les plus formalistes, soucieux du décorum et de la tenue, faisaient leurs visites en robe à chausse d'hermine et à simarre d'écarlate ; coiffés du bonnet conique. Le bonnet carré était le bonnet des cérémonies officielles (i). Molière signale, avec une intention évidente de caricature, que le Sganarelle du Médecin mai. lui, qui d'ailleurs ne veut pas aller « medicamenter Lucinde sans une robe

(i) Quichtrat. Histoire du costume.

de médecin », porte « un chapeau des plus pointus ». Ils avaient le menton orné de longues barbes auxquelles Molière fait allusion :

D'abord dans Y Amour médecin:

Lisette (amenant Clitandre). — Le voici.

Sganarelle. — Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune.

Lisette. — La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton qu'il est habile (i).

Puis dans le Malade imaginaire :

Toinette. — Tenez, Monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est déjà beaucoup ; la barbe fait plus de la moitié d'un médecin (2).

(1) Amour médecin, Acte III, Se. VI.

(2) Malade imaginaire, Acte III, Se. XXIII.

11 devait y avoir cependant de nombreuses variétés à cet égard ; comme pour la perruque que les médecins adoptèrent vite, sans doute parce que la majesté de ce pompeux engin de toilette leur plut d'emblée. Mais les vieux gardaient les anciennes modes. Au frontispice de la Medicina universade Fernel, deux médecins âgés sont barbus, fraisés à la Henri IV, cheveux courts. Le troisième, plus jeune, est rasé et porte le bonnet carré. Sur Y Enchi iridium de Riolan, Guy Patin est représenté avec moustache et barbiche à la Richelieu ; sur son portrait de la salle des actes de la Faculté de Paris, il est imberbe. Dionisest affublé en tète de ses œuvres d'une gigantesque perruque.

On ne jugeait pas ces détails de toilette indignes d'être discutés publiquement et une thèse de l'époque est intitulée: Au mcdico barba ?

Ils se rendaient chez le client d'un bout à l'autre de Paris, de ce Paris « étrangement grand », comme ditDesfonandrès de Y Amour médecin. Un passage de Pourceau guac ferait toutefois soupçonner

que certains médecins tenaient des espèces de maisons de santé :

Eraste (au médecin). — C'est moi, Monsieur, qui vous ai envoyé parler ces jours passés, pour un parent un peu troublé d'esprit, que je veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec plus de commodité, et qu'il soit vu de moins de monde.

Le Médecin. — Oui, Monsieur, j'ai déjà disposé tout ; et promets d'en avoir tous les soins imaginables (i).

Ils visitaient leurs clients, montés sur une mule, animal lent et solennel, monture des magistrats et des ecclésiastiques. Les jeunes, les novateurs, les élégants tels que Mauvillain, les « fin de siècle » s'habillaient en bourgeois, portaient perruque, se faisaient raser et allaient « en housse », comme dit Boileau, c'est-

(i) Pourccaugnac, Acte I, Se. IX.

à-dire à cheval (i). Le cheval était le dernier mot de la distinction. Celui de Guénaut était populaire et est resté connu par le vers de Boileau : <s Guénaut » sur son cheval en passant m'écla- » bousse ». Aucun n'allait en voiture; les « carrosses » étaient rares et réservés aux grands seigneurs et aux financiers.

Ils sont également majestueux dans leur langage, confits en compliments outrés qu'ils se prodiguent entre eux.

Cet excès dans l'éloge atteint son maximum dans les harangues officielles.

Voici un discours de paranymphe (toujours de Robert Patin), prononcé à la réception comme licencié d'un candidat quelconque : « Le voilà ce jeune » Moreau, la merveille de son siècle et » de cette école. Y a-t-il rien qu'on ne » puisse appeler merveilleux en un mortel » chez qui tout est divin ? — Que de fois, » en cette enceinte, vous avez cru voir » réuni en lui seul Platon enseignant » la philosophie. Aristote disputant avec

(i) Voyez dict. de Littré au mot Housse.

» subtilité et profondeur, Galien prati- » quant l'art de guérir, Pline étudiant la » nature, Ptolémée interrogeant le ciel ! » etc., etc. ». L'exagération des formules de politesse était dans les mœurs de ce temps. Faut-il s'étonner après cela des dithyrambes et des flatteries à Louis XIV ? C'était affaire de mode, comme les protestations d'amitié et les embrassades dont se scandalise Alceste. Philinte, lui, remet philosophiquement tout cela au point. Aujourd'hui, avec nos épithètes outrancières , sommes-nous beaucoup moins hyperboliques?

Molière est donc resté plutôt en deçà du réel lorsqu'il montre les médecins de Pourceaugnac se congratulant comme il suit :

Premier médecin. — Voilà les remèdes que j'imagine auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquis dans notre art. Dixi.

Second médecin. — A Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il nie tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire ! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur, le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou et mélancolique hypocondriaque; et, quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il le devint pour la beauté des choses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui. Monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphies depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie. Il ne se peut rien de plus ingénieusement , doctement , sagement conçu, pensé, imagine que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose ou la prognose, ou la thérapie. Et il ne me reste rien ici que de féliciter Monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être

fou pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés . Je les approuve tous. Manibus et fedibus descende in tuant sententiam (1).

Ils ne sont pas moins prodigues de leurs compliments envers ceux dont ils briguent les bonnes grâces :

Thomas DiAFOiRusfii^r^JwJ. — Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père, mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré, mais vous m'avez choisi ; il m'a reçu par nécessité, mais vous m'avez accepte par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps, mais

(1) Pourccatiguac, Acte I. Se. IX.

ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté. Et d'autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation dont je viens aujourd'hui par avance vous rendre les très humbles et très respectueux hommages (i).

Au point de vue intellectuel ces gens sont, je l'ai dit, des hommes de la Renaissance, nourris des littératures antiques, mais encore barbouillés de la scolastique du moyen âge. Thomas Diafoirus en est une caricature fidèle, lui qui couronne ses beaux discours sur la statue de Memnon, sur la fleur nommée héliotrope, (ils étaient familiers avec les comparaisons botaniques), et sur les usages des anciens dans le mariage, par

(i) Malade imaginaire, Acte II, Se. VI.

une discussion en forme syllogistique avec sa future :

Thomas Diafoirus. — Mademoiselle, ni plus ni moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux lorsqu'elle venait à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés ; et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores en avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce cœur qui ne respire et n'ambitionne autre gloire que d'être toute sa vie, Mademoiselle , votre très humble , très obéissant et très fidèle serviteur et mari.

Angélique. — Eh ! mon père, donnez moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un cœur par force ; et, si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.

Thomas Diafoirus. — Ni- go consequentiam, Mademoiselle. Je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.

Angélique. — C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence.

Thomas Diafoirus. — Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume était d'enlever par force de la maison des pères les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convolaient dans les bras d'un homme.

Angélique. — Les anciens, Monsieur, sont les anciens ; et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle;

et, quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience.

Si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.

Thomas Diafoirus. — Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.

Angélique. — Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.

Thomas Diafoirus. — Distinguo, Mademoiselle. Dans ce qui ne regarde point sa possession, concéda ; mais dans ce qui la regarde, nego (i).

Comme les réels contemporains de Fernel et de Riolan , les médecins de Molière abusent des mots techniques destinés à éblouir le vulgaire :

M. Purgon. — Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit

(i) Malade imaginaire, Acte II, Se. VI et VII.

à son médecin je veux qu'avant

qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable.

Argan. — Ah ! Miséricorde !

M. Purgon. — Que vous tombiez dans la bradypepsie ;

Argan. — Monsieur Purgon !

M. Purgon. — De la bradypepsie dans la dyspepsie ;

Argan. — Monsieur Purgon !

M. Purgon. — De la dyspepsie dans l'apepsie ;

Argan. — Monsieur Purgon !

M. Purgon. — De l'apepsie dans la lienterie ;

Argan. — Monsieur Purgon !

M. Purgon. — De la lienterie dans la dyssenterie ;

Argan. — Monsieur Purgon !

, M. Purgon. — De la dyssenterie dans l'hydropisie ;

Argan. — Monsieur Purgon !

M. Purgon. — Et de l'hydropisie dans la privation de la vie où vous aura conduit votre folie (i).

Toutefois il faut remarquer à leur décharge que peut-être vaut-il mieux, pour la plupart des malades, ne pas discuter et par conséquent ne pas trop comprendre la prescription. Nous nous demandons encore souvent s'il n'y avait pas, a ce point de vue, un réel avantage à formuler en latin. Ajoutons encore que toute langue technique, si commode et si précise pour celui qui en a la clef, semble toujours aux non initiés pédantesque et rébarbative. Quand nous prononçons, nous les chirurgiens de ce temps-ci, le mot de cholécystentérostomie, nous décrivons de ce seul mot l'opération désignée. Et la chimie organique moderne, avec ses noms interminables, indique la composition des corps les

(i) Malade imaginaire, Acte III, Se. VI.

plus complexes. La vulgaire antipyrine s'appelle pour les chimistes dimêihylphénilpyrazolone ; et c'est un des noms les plus courts.

Quant au latin, dans lequel sont écrits les ouvrages médicaux du temps et que parlaient d'habitude les médecins entre eux (les consultants de Pourceaugnac condescendent à s'exprimer en français pour être plus intelligibles); ils le parlaient bien et l'arboraient volontiers comme une marque d'aristocratie intellectuelle. Ils pensaient même en cette langue. Telle lettre de Guy Patin est écrite en phrases alternées, tantôt latines, tantôt françaises, à travers lesquelles la pensée suit droit son chemin. Et ce n'était pas du tout le latin macaronique de Sganarelle ou de la Cérémonie. C'est un latin généralement pur, correct (avec les néologismes techniques nécessaires) , que pour ma part je ne puis m'empécher de leur envier. Ce serait un Volapuck si utile et si simple! Il y aurait là une sanction pratique si naturelle donnée à l'étude d'une langue

morte qui n'est, à l'heure qu'il est. qu'une excellente gymnastique de l'esprit ! Par ce temps où un polyglottisme effréné

s'impose à ceux qui veulent, dans un ordre quelconque de connaissances, se tenir au courant de la science, on en vient à reproposer le latin comme langue scientifique universelle. Une motion en ce sens a été faite au Congrès international des sciences médicales tenu à Rome en avril 1894.

Un ridicule que les médecins d'alors avaient bien, consistait dans l'importance attachée par eux aux moindres trouvailles de combinaisons pharmaceutiques etdans les titres pompeux qu'ils leur donnaient. Lisez le Journal de la santé de Louis XII ' : avec quelle solennité réjouissante on énumère les « emplâtres pour le Roi », les -< lavements pour le Roi » ! Et en latin naturellement : « Secundum artem fac clysterium. — Fiat emplastrum ».

Et Vallot s'applaudit et remercie le ciel d'avoir trouvé la formule d'un bouillon purgatif et stomachique, comme s'il lit d'une découverte capitale :

« Le remède dit specificum iiosfruiii sto- >n machicum, s'écrie Val lot, a été par » nous inventé pour fortifier l'estomac ; » et j'ai grand sujet de rendre grâces à » Dieu de m'avoir donné les lumières » pour la parfaite guérison d'une in- » commodité qui était de la dernière » importance ».

Molière n'exagère donc pas beaucoup quand il écrit :

Argan. — Plus, dudit jour, un julep hépatique, soporatif et somnifère composé pour faire dormir Monsieur ; — plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborai ve, composée de casse récente, avec séné levantin et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon , pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, etc., etc.

«-• ht plus loin :

M I'ukgon. — Un clystère que j'avais pris plaisir à composer moi-même !

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