DO
Argan. — Ce n'est pas moi ....
M. Purgon. — Inventé et formé dans toutes les règles de l'art.
Toinette. — Il a tort.
M. Purgon. — Qui devait faire dans les entrailles un effet merveilleux.
Argan. — Mon frère. . . .
M. Purgon. — Le renvoyer avec mépris!
Argan. — C'est lui.
M. Purgon. — C'est une action exorbitante !
Toinette. — Cela est vrai.
M. Purgon. — Un attentat énorme contre la médecine, un crime de lèse-faculte qui ne se peut assez punir (i).
Aucune mention, dans Molière, des querelles des médecins avec les barbiers, les chirurgiens du collège St-Come. et
(i) Malade imaginaire, Acte I, Se. I et Acte III, Se. VI.
les apothicaires ; non plus que de l'exclusivisme des docteurs parisiens à l'égard des Montpéliérains avec lesquels on ne devait pas accepter de consultation :
« Ncmo cuin empiricis , aut à coliegio medicorum parisiensium non probatis , medica consilia ineat » , disaient les statuts. 11 y a donc une contradiction et une invraisemblance dans la scène de Y Amour médecin où M. Tomes, qui a déclaré « qu'un homme mort n'est qu'un » homme mort et ne fait point de consé- » quence, mais qu'une formalité négligée » porte un notable préjudice à tout le » corps des médecins », raconte en même temps l'anecdote suivante :
M. Tomes.— On nous assembla un jour, trois de nous autres, avec un médecin du dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire et ne voulus point endurer qu'on opinât si les choses n'allaient dans l'ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient et la maladie pressait. Mais je
n'en voulus point démordre, et le malade mourut bravement pendant cette contestation (i).
Jamais un docteur parisien si chatouilleux sur l'observance des règles professionnelles, n'eût consenti à faire acte de pratique médicale avec un « médecin du dehors ».
Mais, en revanche, ce que dit Molière des médicastres exotiques est parfaitement exact. Paris était inondé, alors connue aujourd'hui, de charlatans, souvent étrangers , presque toujours italiens, possesseurs de recettes infaillibles, inventeurs d'électuaires merveilleux, chiromanciens ambulants, qui par leur faconde et leur aplomb inspiraient confiance non pas seulement au peuple mais aux grands seigneurs et aux belles marquises. Le Carro-Carri, de La Bruyère est le portrait d'un charlatan italien,
(i) Amour médecin, Acte III, Se. III.
Caretti, qui eut un moment de grande vogue. Voici un abrégé du morceau que La Bruyère lui consacre :
« Carro-Carri débarque avec une recette >» qu'il appelle un prompt remède et qui » quelquefois est un poison lent. C'est un » bien de famille, mais améliore en ses a mains: de spécifique qu'il était contre la » colique, il guérit de la fièvre quarte, de a la pleurésie, de l'hydropisie, de l'apo- » plexie, de l'epilepsie. Forcez un peu » votre mémoire, nommez une maladie.
• la première qui vous viendra en l'esprit. a L'hémorrhagie. dites-vous? il la guérit. a 11 ne ressuscite personne, il est vrai ; il a ne rend pas la vie aux hommes, mais il » les conduit nécessairement jusqu'à la a décrépitude ; et ce n'est que par hasard a que son père et son aïeul, qui avaient » ce secret, sont morts fort jeunes. Carro- » Carri est si sûr de son remède qu'il « n'hésite pas de s'en faire payer d'avance. » Si le mal est incurable, tant mieux ; il » n'en est que plus digne de son remède. » Commencez par lui livrer quelquessacs » de mille francs, passez-lui un contrat
— io4 —
» de constitution, donnez-lui une de vos » terres, la plus petite ; et ne soyez pas >* ensuite plus inquiet que lui de votre » guérison. L'émulation de cet homme » a peuplé le monde de noms en o et en » i, noms vénérables qui imposent aux » malades et aux maladies. Vos médecins, » Fagon, et de toutes les facultés, » avouez-le, ne guérissent pas toujours » ni sûrement. Ceux au contraire qui ont » hérité de leurs pères la médecine » pratique et à qui l'expérience est échue » par succession, promettent toujours, » et avec serments, qu'on guérira. Qu'il » est doux aux hommes de tout espérer » d'une maladie mortelle et de se porter » encore passablement bien à l'agonie!
» O Fagon-Esculape, chassez des corps » les maladies les plus obscures et les » plus invétérées ; n'attentez pas sur » celles de l'esprit, elles sont incurables. » Laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie, » à Trimalcion et à Carpus, la passion » ou la fureur des charlatans (i) ».
(i) La Bruyère. — De quelques usages.
Caretti était le type du charlatan de haut vol et de grande allure, exploitant la grosse bourgeoisie et les gens de cour. Dans la rue s'épanouissaient plus bruyamment les charlatans populaires, aux boniments non moins emphatiques mais beaucoup plus amusants, et dont les remèdes se vendaient à des prix plus abordables. Tel était Hieronymo Ferranti, natif d'Orvieto, qui appelait son opiat l'orviétan, nom qui fut depuis lors appliqué à tous les remèdes de cette espèce. Tel encore l'illustre Bary qui s'intitulait (au moins dans la farce où Dancourt l'a mis en scène, mais Dancourt ne doit pas avoir beaucoup chargé), « le plus » grand personnage du monde, un vir- » tuose, un phénix pour sa profession, le » parangon de la médecine, successeur » d'Hippocrate en ligne droite, scrutateur » de la nature, vainqueur des maladies » et fléau de toutes les facultés, médecin » méthodique, galénique.hippocratique, » pathologique, chronique, spagirique » empirique (i) ».
(i) L'opérateur Bary. — Dancourt, iyo}.
Molière emprunte à ces diverses catégories de charlatans soit des ressorts dramatiques , soit des hors-d'œuvre pittoresques.
Dans Y Amour médecin Clitandre se présente à Sganarelle comme un docteur es sciences occultes :
Sganarelle. — Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire aller à la selle.
Clitandre. — Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres. Ils ont l'émétique, les saignées, les médecines et les lavements ; mais, moi, je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans et par des anneaux constellés.
Sganarelle. — Voilà un grand homme !
Clitandre (tâtant le pouls à Sganarelle). — Votre fille est bien malade.
Sganarelle. — Vous connaissez cela ici ?
Q-ITandre. — Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille (i).
Dans le Malade imaginaire Toi nette se déguise en médecin-voyageur.
Toinette. — Je suis médecin passager qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières a ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes, à ces vapeurs et aces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues avec des
(i) Amour médecin, Acte III, Se. Y
transports au cerveau , de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine. C'est là que je me plais ; c'est là que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service ( i ).
Enfin dans Y Amour médecin. L'entrée du charlatan fournissait un joli prétexte à musique et à ballet :
Sganarelle. — Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan que je m'en vais vous payer.
(i) Malade imaginaire, Acte III, Se. XIV.
L'opérateur (chantant) :
L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan Peut-il jamais payer ce secret d'importance ? Mon remède guérit, par sa rare excellence, Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout
[un an :
La gale,
La rogne,
La teigne,
La fièvre,
La peste,
La goutte,
Vérole,
Descente,
Rougeole, O grande puissance
de l'orviétan !
(Dansa des Trivcliiis et des Scaramouches. valets de l'opérateur).
Sganarelle. — Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remède ; mais pourtant voici une pièce de trente sols que vous prendrez, s'il vous plaît (1).
En ce qui concernait les rapports des médecins entre eux et avec le public, les
(i) Amour médecin, Acte II, Se. VII.
règlements établis étaient parfaitement justes et sages :
$\ — Que les docteurs de la Faculté cultivent entre eux l'amitié.
— Dans toutes les réunions de médecins que les jeunes se lèvent devant les anciens ; que les anciens traitent les jeunes avec courtoisie et bienveillance.
— Dans les consultations les jeunes doivent dire d'abord leur avis, selon l'ordre dans lequel ils ont été reçus au doctorat.
— Que tous les médecins convoqués à une consultation s'y trouvent à l'heure fixée par le plus ancien, afin que le retard d'un seul ne porte pas préjudice au malade et incommodité aux collègues.
— Que personne ne visite un malade à moins d'avoir été légitimement appelé auprès de lui.
— Que personne ne révèle les secrets des malades ni ce qu'il a pu voir, entendre ou soupçonner chez eux (jEgf(h iiun arcana, visa, audits, intellecta, iicmo eliminet) (i).
(.) St.iiiiJi cU h Faculté.
- lél -
A propos de cette dernière règle, Molière effleure, en l'utilisant comme un pur procédé de comédie , une question qui est encore aujourd'hui très actuelle et parfois très délicate, celle du secret médical relativement aux mariages.
Premier médecin. — Votre prétendu gendre a été constitué mon malade. Je vous déclare que je ne prétends point qu'il se marie qu'au préalable il n'ait satisfait à la médecine et subi les remèdes que je lui ai ordonnés.
Oronte. — lia quelque mal ?
Premier médecin. — Oui.
Oronte. — Et quel mal, s'il vous plaît ?
Premier médecin. — Ne vous mettez pas en peine.
Oronte. — Est-ce quelque mal. . . .
Premier médecin. — Les médecins sont obligés au secret. Il suffit que je vous ordonne, à vous et à votre fille, de ne point célébrer sans mon consentement
vos noces avec lui, sous peine d'encourir la disgrâce de la faculté.
Oronte. — Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage (i).
Quant aux lois des relations confraternelles dont nous venons de rapporter quelques articles, elles sont incontestablement excellentes : que les médecins cultivent entre eux l'amitié ; que les jeunes révèrent les anciens ; que les anciens aident les jeunes ; c'est parfait en théorie. Ces préceptes étaient-ils toujours bien observés ? Je n'oserais en repondre. Il parait même certain, à lire Guy Patin qui daube sans pitié sur nombre de ses confrères, et aussi bien à propos de leur vie privée que de leur pratique médicale, que tout cela restait souvent lettre morte. Invidia medicorum pessima, disait-on à cette époque de latinité. Peut-être qu'à cet égard les choses n'ont pas énormément changé.
(1) Pourceaugnac, Acte II, Se. II.
De petits travers médicaux sont très plaisamment croqués par Molière dans la célèbre consultation de l'amour médecin :
M. Desfonandrès. — Paris est étrangement grand et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.
M. Tomes. — Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.
M. Desfonandrès. — J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.
M. Tomes. — Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui ? J'ai été premièrement tout contre l'arsenal ; de l'arsenal, au bout du faubourg St-Germain ; du faubourg St-Germain, au fond du Marais ; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré ; de la porte Saint- Honoré, au faubourg Saint- Jacques ; du faubourg St-Jacques, à la porte de Richelieu ; de la porte de
Richelieu, ici ; et d'ici je dois aller encore à la place Royale.
M. Desfonandrès. — Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui ; et de plus j'ai été à Rueil voir un malade (i).
Je ne nie pas qu'au XIX1' siècle encore des consultations ne ressemblent parfois un peu à celle-là. Oserai -je dire néanmoins que la scène est poussée à une telle exagération qu'elle en perd ce minimum de vraisemblance dont la farce elle-même ne saurait se passer. Oui, aujourd'hui comme alors, quand le diagnostic est simple et net, le pronostic certain, la médication clairement indiquée, on pourra bien, la délibération médicale rapidement expédiée, parler d'un cas autre que celui du patient, des derniers potins confraternels, ou bien encore du temps qu'il fait et de la jument qu'on vient d'acheter. Mais ne
(i) Amour médecin, Acte II, Se. III.
-■ un mot du malade ! C'est impossible. Quand ce ne serait que par prudence égoïste, par soin de sa réputation professionnelle, il est indispensable jue l'on s'entende sur le langage que l'on va tenir au malade et a sa famille. Dans la conversation de MM. Tomes, Desfon. roton et Bahis. il a dû
rtre question, entre autres choses, de la santé de Lucinde. Une autre invraisemblance plus grosse de cette scène est relie concernant la querelle de Théophraste et d'Artémius.
H. ToMts. — Quel parti prciu
la querelle des deux médecins Thcophrasle et Artcmiu< une affaire qui partage tout notre
Mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être d'un autre avis que son ancien (i).
On avait alors parfaitement le droit d'exprimer un autre avis que son ancien. On devait le faire avec les formules laudativeset les précautions oratoires de l'époque, mais on était en droit de le faire ; et c'était même pour cela que le plus jeune parlait le premier. Molière connaissait cependant bien cette coutume, car, dans la consultation de Pourceaugnac,leplus jeune des médecins, celui du « petit banc », comme on disait, prend la parole avant celui du « grand banc », en donnant à son ancien les compliments obligés. Cela n'empêchait pas d'ailleurs qu'il n'y eût des consultations orageuses, même et surtout chez les grands personnages. Dans le Journal de la santé du Roi, Vallot raconte
(i) Amour médecin, Acte II, Se. III.
qu'appelé en consultation auprès de Louis XIV avec Guénaut et d'autres, une saignée conseillée par lui, Vallot, « donna lieu à de vives récriminations de la part de ceux qui n'étaient pas de son avis, lesquels « firent grand bruit, en se » retirant de la chambre du Roi, protes- « tant devant la Reine que ce remède » était dangereux et contre les règles de » la médecine .«. Ce qui se passait à Versailles devait se passer chez les bourgeois et la fin de la consultation de Y Amour médecin n'est pas trop invraisemblable quant au fond, sinon quant à la forme :
M. Tomes. — Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur du sang; ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.
M. Desfonandrès. — Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeur causée par une trop grande réplétion ;
ainsi je conclus à lui donner de l'émétique.
M. Tomes. — Je soutiens que l'émétique la tuera.
M. Desfonandrès. — Et moi, que la saignée la fera mourir.
M. Tomes. — C'est bien à vous de faire l'habile homme !
M. Desfonandrès. — Oui, c'est à moi ; et je vous prêterai le collet en tout genre d'érudition.
M. Tomes. — Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés.
M. Desfonandrès. — Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde il y a trois jours.
M. Tomes (à Sganarelle). — Je vous ai dit mon avis.
M. Desfonandrès (à Sganarelle). — Je
vous ai dit ma pensée.
M. Tomes. — Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morte.
M. Desfonandrès. — Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure (i).
Il faut avouer toutefois que les mœurs médicales se sont aujourd'hui fort adoucies. Ce n'est point avec la brutalité de langage de Guénaut et à plus forte raison avec celle de Desfonandrès et de Tomes que nous aviserions la famille qu'il y a dissentiment entre nous. D'autre part, quand des confrères étaient amis, ilsvoilaient leurdésaccord sous l'emphase de subtiles explications techniques.
Thomas Diafoirus. — Cela marque une intempérie dans le parenchyme tplènique, c'est-à-dire la rate.
Diaioirus. — Fort bien.
Argak. — Non. Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.
(i) Amour médecin, Acte II. Se. IV.
Diafoirus. — Eh oui : qui dit parenchyme
dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble par le moyen du vas brève, du pylore et souvent des méats cholédoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti.
Argan. — Non ; rien que du bouilli.
Diafoirus. — Eh oui ; rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains (1).
Il y a peut-être encore un peu de cela aujourd'hui.
Les princes avaient leur médecin spécial. Cette situation près des grands était une sorte de domesticité dorée. Il faut voir de quel air Saint-Simon, et même M""' de Sévigné, parlent de ces hommes « habiles dans leur métier », très bien payés d'ailleurs, au moins pour
(i) Malade imaginaire, Acte II, Se. IX.
les hautes charges. Ainsi le premier médecin du Roi touchait 40.000 livres ; cela ferait 160.000 francs de nos jours. Ces charges s'achetaient comme des études de notaire ou d'avoué. « Mazarin, » dit Guy Patin, cherche 3. 000 pistoles » (3o.ooo fr.) de la charge de premier » médecin du Roi ». Des Fougerais paya au même Mazarin 10.000 écus la place de premier médecin de Madame. Outre leurs gros émoluments officiels, les médecins de la cour profitaient de l'autorité et du relief que leur donnait leur situation pour faire la clientèle de la ville. Ils poussaient en outre leurs parents et amis; et leur obtenaient bénéfices et canonicats. Quelques-uns étaient d'insatiables quémandeurs ; tel Daquin duquel on raconte une jolie anecdote qui vaut d'être rappelée.
« On vint dire au roi un matin à son » lever qu'un vieuxofficier qu'il connais- » sait était mort pendant la nuit , « Louis XIV repondit qu'il en était fiché » parce que c'était un ancien domestique » qui l'avait bien servi et qui avait une
» qualité bien rare dans un courtisan, » c'est qu'il ne lui avait jamais rien » demandé. En disant ces mots le roi » fixa les yeux sur Daquin qui comprit » bien ce que le roi voulait lui reprocher. » Mais, sans se déconcerter, il dit au roi: « Oserait-on, Sire, demander à votre » majesté ce qu'elle lui a donné? » Le » roi n'eut rien à répondre car il n'avait » jamais rien donné à ce courtisan si » discret (i). «
D'autre part c'étaient des malades exigeants et difficiles que les grands seigneurs, et de plus des malades très en vue, c'est-à-dire fort compromettants en cas d'insuccès. Ce que Molière traduit ainsi :
Argan. — N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de pousser votre fils à la Cour, et d'y ménager pour lui une
charge de médecin ?
(i) Astruc, Mémoires pour servir a l'histoire de la
fatuité de Montpellier, cité par Maurice Raynaud.
- it3 -
Diafoirus. — A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable ; et j'ai toujours trouvé qu'il fallait mieux pour nous autres demeurer au public.
Le public est commode: vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et, pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver.
Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
Toinette. — Cela est plaisant ! Et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres messieurs les guérissiez.
Vous n'êtes point auprès d'eux pour cela, vous n'y êtes que pour recevoirvos pensions et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux de guérir s'ils peuvent.
Diafoirus. — Cela est vrai ; on n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes ( i ).
([) Malade imaginaire. Acte II , Se. VI.
Je ferai peut-être à mes lecteurs l'effet d'être orfèvre, comme M. Josse, mais je trouve qu'au fond Diafoirus n'a pas tout à fait tort. Les princes ne sont pas immortels, ni exempts de maladies chroniques ou incurables. Quand leur médecin a fait pour eux tout ce que la science de son temps et son inspiration lui commandent, il a le droit de se trouver sans reproche.
Enfin la tentation qu'avaient parfois les médecins princiers de se mêler de politique pouvait leur être funeste. Ainsi, sous Louis XIII, Vautier, alors premier médecin de la Reine-Mère, Marie de Médicis, avait donné son nom à un parti d'opposition. Richelieu, à la suite de la journée des dupes, le fit tranquillement mettre à la Bastille où le pauvre Vautier resta douze ans, jusqu'à la mort du terrible cardinal.
Beaucoup de médecins aimaient donc mieux garder leur indépendance, et se restreindre à la clientèle bourgeoise. On y gagnait d'ailleurs honorablement sa
vie. M. Purgon a « huit mille bonnes & livres de rente » , qui en vaudraient quatre fois autant de nos jours. C'était la richesse, ou au moins l'aisance. « 11 faut qu'il ait tué bien des gens pour être si £\ riche », dit Toinette.
Guy Patin donne plusieurs fois son sentiment là-dessus. Voici un de ces passages : « M. Legagneur est bien fâché » d'avoir suivi le prince de Conti. La » cour estime belle catin (i), qui ne » donne bien souvent à ses amoureux » que des cassades et de belles espérances. » Pour moi, j'aime mieux mes livres, » qui font ma tranquillité, et feront » peut-être celle de mes enfants. Je n'en » serai pas plus riche, mais j'aurai » moins d'inquiétude ».
Les médecins de la Cour étant en quelque sorte des hommes publics, on ne se faisait pas faute de les railler, même de les mettre en scène au théâtre. Guy Patin écrit dans une lettre du
(i) J'adoucis l'expression.
25 septembre it>65: « On joue pré- » sentement à l'Hôtel de Bourgogne « Y Amour malade . Tout Paris y va en » foule pour voir représenter les méde- ». cins de la Cour et principalement » Esprit et Guénaut avec des masques » faits exprès pour eux. On y a ajouté » Des Fougerais. Ainsi on se moque » de ceux qui tuent le monde impu- » nément ».
La date indique avec la dernière évidence que cette comédie est V Amour médecin de Molière, jouée le 22 septembre ioo5. Et cette déformation du titre n'est pas la seule erreur de Guy Patin. Il se trompe sur le théâtre où la pièce se joue, et sur l'histoire des masques qu'il invente pareequ'il voit le théâtre contemporain à travers les souvenirs antiques.
Remarquons d'ailleurs que Guy Patin ne dit nullement avoir vu la pièce.
Astreints à un décorum sévère, comme les prêtres ou les juges, les médecins ne paraissaient guère à la comédie. Guy Patin ne verra pas davantage Tartuffe à propos duquel il n'émettra qu'une bana-
lité assez plate (i), alors qu'on se fût attendu à voir ce chef-d'œuvre inspirer à sa malignité quelques réflexions piquantes.
Ce qu'il y a de vrai dans l'assertion de Guy Patin c'est que les quatre consultants de V Amour médecin étaient en effet, (tous les contemporains sont d'accord là-dessus), les caricatures de quatre médecins connus. Il est même vraisemblable que les acteurs se faisaient la tête de leurs modèles et imitaient leurs allures et leurs tics.
— Desfonandrès était Elie Boda des Fougerais, premier médecin de Madame, grand donneur d'antimoine ;
— Tomes représentait Vallot, premier médecin du Roi, phlébotomiste outré ;
(i) « Plusieurs se plaignent ici et les médecins aussi, vu qu'il n'y a ni malades ni argent. Il n'y a plus que les comédiens qui gagnent au Tartuffe de Molière. Grand monde y va souvent. Il ne s'en faut pas étonner, il n'y a rien qui ressemble tant à la vie humaine que la comédie ». 29 mars 166p.
— Macroton, Guénaut, l'homme au parler lent, premier médecin de la Reine.
— Enfin en Bahis, (l'aboyeur), s'incarnait ou Esprit André, premier médecin de la Reine-Mère, ou Brayerqui avait disputé à Vallot la place de premier médecin du Roi ( i ); ou peut-être même l'un et l'autre.
Des Fougerais, Vallot, Guénaut et Brayer s'étaient rencontrés et disputés au chevet de Mazarin. Le bruit en courait du moins et Guy Patin, toujours mauvaise langue, recueille le cancan avec délices : Molière n'a certes rien écrit de plus sanglant contre l'incertitude de diagnostic des médecins de son temps que ce médecin enragé d'orthodoxie traditionnelle : « Hier le Mazarin a reçu » Textréme-onction. Quatre de ses méde- » cins alterquaient ensemble et ne » s'accordaient pas sur l'espèce de mala- » die dont il meurt. Brayer dit que la » rate est gâtée. Guénaut dit que c'est » le foie ; Vallot que c'est le poumon. » Des Fougerais dit que c'est un abcès
(i) Voy. Maurice Rayiiaitd.
» du mésentère. Voilà-t-il pas d'habiles » gens ! ». Nous comprenons maintenant quelles tempêtes de rire devait soulever dans le parterre l'allusion transparente à la dispute des quatre docteurs.
Cependant les places médicales officielles .étaient maigre tout très recherchées et quelques-uns les dénigraient plus par envie que par dédain sincère. Les raisins étaient trop verts. D'autres cependant prêteraient véritablement leur liberté.
Guy Patin était certainement de ceux-là. Guy Patin, si aigre, si maussade, si mécontent de tout et de tous, ne se plaint jamais que les médecins ne soient
' iellement protégés et honorés;
il ne demande que la paix ; tandis que
'es! tout un
gories, bramaient
les pensions. Ecoutez Tlïssotin :
Ce que je sais, Monsieur, c'est que pourl.i science Rjziu* et tiildus font honneur a la France tout leur mérite, étalé fort au jour, i-oint le* yeux ni les dons de la Cour (i).
MM MWI<I III
Au surplus cette fière indépendance de caractère, ce souci jaloux de la dignité professionnelle n'ont jamais cessé d'exister dans le corps médical, sinon en sa généralité, au moins à l'état d'honorables et pas trop rares exceptions.
La plus grosse erreur de Molière est de s'imaginer que les médecins exploitaient la médecine sans y croire, qu'ils n'étaient pas sincères. On connaît la scène où Filerin, personnification de la Faculté, cherche à réconcilier ses deux confrères Tomes et Desfonandrès :
M. Filerin. — N'avez-vous point de honte, Messieurs, de montrer si peu de prudence pour des gens de votre âge et de vous être querellés comme de jeunes étourdis ? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde ? Et n'estce pas assez que les savants voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au
peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie île notre art ? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques uns de nos gens ; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nousmêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt ; car, Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il venir, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me I des vivants. Mais enfin toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce que, depuis tant de siècles, on
demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avei noi cabales extravagantes, et profiton: de leurs plut doui ement que
nous pourrons. Nous ne sommet pas les seuls, comme vous savez, qui prévaloii de la faiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la
plupart du monde et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur faible pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent ; et c'est un art où l'on fait, comme l'on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent ; et les diseurs d'horoscopes, par leurs prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits. Mais le plus grand faible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie ; et nous en profitons, nous autres, par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d'estime où leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert, auprès des malades, pour nous attri-
buer les heureux succès de la maladie
et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes, et de 1 de ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si beaux her:-
is avez raison en tout ce que vous dites ; mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n'est pas le maître.
M. Filerik. — Allons donc. Messieurs, mettez bas toute rancune, et :re accommodement.
— J'y consens. Qu'il me passe mon cinétique pour le dont il s'agit, et je lui passerai t<>ut ulra pour le premier malade
■ i ne peut p:is mieux
M. Filerin. — Touchez donc là. Adieu.
Une autrefois montrez plus de prudence (1).
Si les plaisanteries antimédicales de Molière étaient de pures imaginations et ses personnages de simples fantoches de la comédie italienne, soit : nous accepterions la profonde coquinerie de Filerin comme nous acceptons l'immoralité transcendentale et truculente de Polichinelle ou de Pierrot. Mais, nous qui croyons avoir établi le bien fondé de la plupart des critiques de Molière, nous avons le droit et le devoir de nous inscrire en faux contre celle-ci. A la prendre au sérieux ; — et notez que Molière quitte le ton de la farce en tout ce long morceau qui semble un réquisitoire formel écrit d'un style acrimonieusement ironique ; — Filerin étale, en l'imputant à la corporation tout entière,
(i) A mour médecin, Acte III. Se. I.
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un cynisme de duplicité morale absolument abominable et odieux. Eh bien, le langage de Filerin est radicalement faux. Jamais les médecins d'autrefois n'eussent dit cela, même en très petit comité ; jamais ils ne l'eussent pensé. Jamais ils n'auraient fait si bon marché de leurs prescriptions. Il suffit de lire Fernel , Paré, Riolan et les autres pour voir à leur imperturbable sérieux qu'ils sont de très bonne foi, et croient naïvement, de tout leur cœur, à la vérité de leur enseignement, au bien fondé de leur pratique, a l'efficacité de leurs ordonnances. Quelques-uns, tels que Guy Patin , incrédules en toutes choses, étaient, médicalement parlant, des fanatiques. Molière le reconnaît lui-même, quand il trace le portrait de Purgon :
Argan. — Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable , puisqu'ils s'en servent poureux-mémes.
Bkkai.de. — C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur dont
ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse ; c'est un homme tout médecin depuis la tête jusqu'aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations de mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile ; et qui. avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut pas vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire ; c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera ; et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même (i ).
(i) Malade imaginaire, Acte III, Se. III.
Voilà la vérité. Rapprochez cette citation de ce que nous avons vu de Guy Patin purgeant à outrance et saignant a blanc son fils typhoïsant ; et vous ne trouverez pas impossible que Molière en écrivant ces lignes ait pu songer à Guy Patin qu'au dire de Ménage il rencontrait souvent. Sans être tous animés de cette brûlante et farouche orthodoxie , la plupart étaient très sincères, très con- jjf vaincus ; « médecins de la tête aux pieds ». C'est d'ailleurs leur meilleure, leur seule excuse. Molière, quand il imagine le type de Filerin, tombe dans la même erreur que Voltaire faisant de Mahomet et de tons les fondateurs de religions de froids et habiles imposteurs. Non, ce que dit le récipiendaire de la cérémonie en réponse au tertius Doc/or :
Quœrit a me Dominus Doctor Quare parvum lac et furfur macrum Phlebotomia et purgatio humorum Appellantur a medisantibus idolae medicorum. Respondeo quia Ex illis quatuor rébus
Medici faciunt ludovicos, pistolas et des quarts
[déçus (i).
(i) Malade imaginaire, Cérémonie.
n'est pas exact. Ce n'était point par soif du lucre qu'ils agissaient ainsi, les bons traditionnalistes. Ils croyaient fermement à l'excellence de leur médecine.
Ils vivaient sans doute de leur profession qui pour quelques-uns ne laissait pas d'être assez rémunératrice. Mais, somme toute, la rapacité n'était pas leur vice de fond, leur péché capital. La Bruyère l'avait déjà reconnu : « Les médecins ne » reçoivent pour leurs visites que ce » qu'on leur donne. Quelques-uns se » contentent d'un remerciement » .
Molière lui-même n'en fait guère des hommes d'argent. 11 est beaucoup moins sévère pour eux que pour les marquis exploiteurs des bourgeois ridicules ou pour les gens de robe qui « ont des » expédiens pour passer doucement par » dessus la loi et rendre juste ce qui » n'est pas permis (i)»; et les deux scènes où il raille l'amour du gain chez un pseudo-médecin, chez un médecin
(i) Malade imaginaire, Acte I, Se. IX.
— iSq —
malgré lui, sont joviales et sans amertume :
Sganarelle. — Je vous donne le bonjour. Géronte. — Attendez un peu, s'il vous
plaît.
Sganarelle. — Que voulez-vous faire ?
Géronte. — Vous donner de l'argent,
Monsieur.
Sganarelle {tendant la main par derrière,
tandis que Géronte ouvre sa bourse). —
Je n'en prendrai pas, Monsieur.
Géronte. — Monsieur
Sganarelle. — Point du tout.
Géronte. — Un petit moment.
Sganarelle. — En aucune façon.
Géronte. — De grâce !
Sganarelle. — Vous vous moquez.
Géronte. — Voilà qui est fait.
Sganarelle. — Je n'en ferai rien.
Géronte. — Eh !
Sganarelle. — Ce n'est pas l'argent
qui me fait agir.
— IOO —
. — Je le
Soanaulu (apris avoir pris l'argent). — Cela est-il de p<
GéRONTB. — Oui, Monsieur.
Sganareue. — Je ne suis pas un médecin mercenaire.
GéROMTE. — Je le sais bien.
Sganareue. — L'intérêt ne me gouverne
point (i).
Et, i l'acte suivant :
Thibaut. — Monsieur, ma femme est
dans un lit malade il y i Sganarelle (tendant Li main).
voulez-vous v|iie j'y tasse } Thibaut. — Je voudrions, Monsieur, que Hissiez queuque petite
drôlerie pour la guarir.
SOANAKELLE.— Il f.lllt Voir (k qil.
qu'elle est malade.
(0 M UU II, Se. \ III.
Thibaut. — Aile est malade d'hypocrisie, Monsieur.
Sganarelle. — D'hypocrisie ?
Thibaut. — Oui. C'est-à-dire qu'aile est enflée de partout . . . Aile a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguienne avec des douleurs et des lassitudes dans les mufles des jambes. ... et parfois il li prend des syncoles et des conversions ....
Sganarelle (tendant toujours la main). — Venons au fait, mon ami, venons au fait.
Thibaut. — Le fait est, Monsieur, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je lui fassions.
Sganarelle. — Je ne vous entends pas du tout.
Perrin. — Monsieur, ma mère est malade ; et v'ia deux écus que je vous apportions pour nous bailler queuque remède.
Sganarelle. — Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement et qui s'explique comme il faut. Vous
im:
dites que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre avec des douleurs dans les jambes et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions.
Perrin. — Eh ! oui, Monsieur, c'est justement ça.
Sganarelle. — J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait pas ce qu'il dit (i).
Ce sont là plaisanteries inoffensives, que Rabelais, — un médecin, — lançait déjà joyeusement à la tête de Rondelet. — un autre médecin, — son ami très cher et très estimé.
« Panurge s'approcha de Rondibilis » et lui mit en main, sans mot dire.
« quatre nobles à la rose. Rondibilis les » print très bien, puis lui dist, en etïroy,
(i) Médecin maigri Im, Acte III, Se. II.
» comme indigne: Hé, hé, hé. Monsieur, » il n'y fallait rien. Grand mercy toute- » fois. Des méchantes gens jamais je ne » prends rien. Rien jamais des gens de » bien je ne refuse. Je suis toujours à » votre commandement. — En payant, » dist Panurge. Cela s'entend, respondit » Rondibilis (1)».
En résumé, nous pouvons dire, en toute impartialité, que Molière personnifie la raison et le bon goût quand il s'attaque aux doctrines médicales de son temps et aux travers professionnels qu'il a sous les yeux. Il est dans l'injuste et dans le faux quand il nie la sincérité et la probité des médecins de son temps.
Somme toute, l'on peut conclure comme le fait Maurice Raynaud a la fin de sa belle étude sur les médecins du XVIIe siècle :
« Ces obstinés partisans du statu que, » nous les trouvons si convaincus dans » leur immobilité systématique, si lion- » nétes malgré leurs préjugés, qu'ils
(i) Rabelais, Pantagruel, Livre III, Ch. XXXIV.
» nous rendent indulgents malgré nous.. .
» Il y a dans le sentiment qu'ils nous « inspirent quelque chose de ce que l'on » éprouve, après un long séjour dans » une grande capitale, à retrouver de » vieux amis de province. Leurs modes »> sont arriérées, leur langage n'est plus « le notre ; ils dînent encore à midi et » se couchent à neuf heures ; ils ont des « idées toutes faites qui nous étonnent, » de petites rivalités locales auxquelles » nous ne comprenons rien. Et pourtant >nt si candides et si simples que « maigre tout l'on se sent porté vers » eux par je ne sais quel charme de « singularité. Leur société a quelque » chose qui plait. On n'en vomirait pas v faire sa compagnie habituelle ; mais « on les revoit avec plaisir; on aime a » venir les saluer île temps en temps et » on les quitte a regret ».