‹ Molière et le théâtre espagnolChapitre 11 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

(2) Le Docteur de verre inspiré par El Ucenciado vidriera forme le troisième acte de la Comédie sans comédie qui fut jouée en 16o4 au théâtre du Marais.

encore une pure h3'pothèse? Toujours est-il que je soupçonne fort La Montagne d'avoir eu quelque cousin «gracioso». La liberté avec laquelle il reçoit les confidences de son maître, le jeu plaisant par lequel il le retarde sous prétexte d'arranger son costume (I, i), la malice qu'il met à exciter son impatience (II, 3), toutes ces scènes ne sont point une image de la société française du XVII^ siècle ; elles rappellent plutôt la familiarité des rapports que le théâtre espagnol nous peint entre ses galants et leurs valets. Je ne pense pas non plus qu'il soit dans les coutumes du temps de Molière qu'un tuteur, pour se débarrasser d'un prétendant de sa nièce, aposte des gens pour le faire assassiner. Le dénouement des Fâcheux, où Eraste sauve Damis qui voulait le faire périr, relève plutôt de la comedia qui avait mis à la mode en France ces héroïques générosités (i).

Voilà à peu près tout ce qui rappelle l'Espagne dans la première pièce écrite par Molière pour les divertissements du roi. S'il existe et si on le découvrait, l'intermède dont nous parle M. Fournier ne nous apporterait probablement pas beau-

(1) Cf. Obligados y ofendidos de Rojas, et les trois adaptations qu'en ont tirées en 1654 Thomas Corneille, Scarron et Boisrobert

coup d'indications nouvelles. Il semble évident que ni l'homme aux grands canons rencontré par Erastesur le théâtre, niLysandre etsa «courante», ni Alcandre et Filinte (l'un demandant et l'autre proposant un second pour un duel), ni même Alcippe et sa partie de piquet, aucun de ces importuns ne doit être cherché en dehors du Paris de 1662. Je ne parle pas, bien entendu, de Dorante, puisque le roi lui-même l'avait commandé sur le modèle de son grand veneur. La merveille est que les divers éléments que l'analyse s' offorcek dégager des Fâcheux y sont fondus sans la moindre disparate. Dans la rapidité de l'improvisation comme dans les loisirs de la composition, dans la contrainte des pièces de circonstance comme dans la liberté de l'invention, Molière transforme tout ce qu'il touche. Je viens de dire pourquoi les Fâcheux peuvent venir d'un entremes. Ils n'en sont pas moins un intermède si français qu'on n'a pas cru sans raison y voir ressusciter le monologue comique de notre ancien théâtre.

Y.^ Ecole des Femmes a été le plus grand succès dramatique de Molière. C'est le premier des plus beaux efforts de son art. C'est aussi la date la plus importante dans l'histoire de son théâtre.

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Greice aux polémiques soulevées par sa pièce et aux réponses qu'il leur fit, Molière se renditmieux compte et de ce qu'il avait fait et de ce qu'il voulait faire. Sa conception de la comédie s'élargit et se précisa en s'opposant à celle que ses rivaux s'efforçaient de défendre.

D'où lui vint l'idée de cette œuvre essentielle? On peut d'abord faire remarquer qu'elle était depuis quelque temps en germe dans son esprit. Quoi qu'en dise son titre, V Ecole des Femmes est encore une école des maris. Il y est toujours question de la conduite qu'il faut tenir à l'égard de celle qu'on veut épouser, si l'on a la prétention de la garder pour soi tout seul. Arnolphe est l'héritier direct des deux Sganarelles que Molière nous a déjà présentés Poussé par la même crainte que le premier, il emploie la môme méthode que le second. Il est vrai qu'il l'applique plus tôt. Oui lui a appris cette vaine précipitation?

Il n'est pas douteux que le sujet de VEcole des Feiiuncs vienne d'une nouvelle de Maria de Zayas y Sotomayor qui s'appelle Elprevenido engahado. Le héros de cette nouvelle, don Fadrique, surprend une demoiselle dont il est épris au moment où elle se débarrasse en secret d'une fille qu'elle vient de mettre au monde. Il emporte l'enfant, la

fait baptiser du nom de Gracia et, après l'avoir confiée à une parente, il part pour de lointains voyages. Diverses aventures amoureuses le confirment dans la défiance qu'il nourrit à l'égard des femmes spirituelles. Quand il revient dans sa cité natale, la petite Gracia, qui depuis l'âge de quatre ans n'a pas quitté son couvent, est devenue une jeune fille aussi belle que sotte et ignorante. Don Fadrique croit avoir trouvé la femme qu'il lui faut. Il l'épouse donc et, pour s'assurer de son innocence, il lui impose comme nuit de noces de veiller en armes sur son sommeil. Une absence qui lui est brusquement imposée permet à un jeune cavalier de Cordoue de pénétrer auprès de dona Gracia et de lui donner de tout autres leçons sur l'état de mariage. Quand don Fadrique revient, il apprend de la bouche même de celle qui fut coupable sans le savoir que ses précautions ont été aussi inutiles que maladroites.

Ce sujet, où l'on reconnaît sans peine la donnée même de VEcole des Femmes, avait été porté sur la scène avant Molière. Dorimond s'en était servi pour son Ecole des Cocîts(i)^ mais, dans son

(1) J'ai lu cette comédie dans l'édition de Jean Ribou. Le privilège est daté du 12 avril 1661 et l'achevé d'imprimer du 6 août 1661. Je rappelle que le Cocu imaginaire fut joué le 30 mai 1660.

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impuissance à le mettre à profit, il s'était contenté de l'adapter aux types communs à la farce et à la comédie. Son capitan, dégoûté des femmes intelligentes par la même aventure que don Fadrique, épouse, malgré les conseils du Docteur, la niaise Cloris. Il l'arme, lui aussi, d'une cuirasse et d'un armet, et, bien entendu, il est également averti par elle du malheur qu'il avait voulu éviter. Dorimond avait-il lu Maria de Zayas? Le soustitre qu'il a donné à sa comédie : La Précaution inutile^ nous laisse supposer qu'il a seulement connu la nouvelle de Scarron qui avait le premier traduit de la sorte : El Prevenido enganado (Le «Précautionneux» dupé) (i).

UEcole des Cocus^ qui n'avait sans doute été ainsi appelée que pour profiter du succès de son Sganarelle^ suggéra peut-être à Molière l'idée de lire ou de relire la Précaution inutile. Remontat-il jusqu'à l'original espagnol, comme il le fera pour son Tartujfe ? C'est ce qu'il est fort malaisé de dire. La question n'a d'ailleurs qu'une importance secondaire, la nouvelle française n'étant

(1) La Précaution inutile parut pour la première fois en juin 1655. Malgré le privilège pris par Scarron le 23 avril 1655, dOuville mit en français au même moment les Nouvelles exemplaires de Maria de Zayas y Sotomayor. Cf. l'étude de M. Morillot sur Scarron et le genre burlesque. Paris, 1888.

guère qu'une traduction. Scarron s'est contenté de supprimer quelques poésies galantes et quelques longueurs, et il n'a ajouté que quelques plaisanteries d'assez mauvais goût et quelques sousentendus libidineux. Tous les éléments qui dans VEcole des Maris paraissent empruntés à la Précaution inutile se rencontrent d'abord dans El Prevenido engaîiado.

Pour ne plus revenir sur le sujet lui-même de la pièce, voici les principales indications dont il me semble que Molière est redevable à Maria de Zayas. Le dégoût d'Arnolphe pour le mariage et sa résolution arrêtée de n'épouser qu'une sotte, les objections que lui fait Chrysalde, toute l'exposition, en somme, de VEcole des Maris se trouvait, pour qui savait l'y chercher, dans El Prevenido engahado. Lorsque don Fadrique s'éloigne de la ville où il a laissé la petite Gracia, il fait retomber sur toutes les femmes le mépris qu'une seule lui a inspiré. «Il disait qu'il ne fallait point se fier à elles, et surtout aux spirituelles, parce que leur savoir et leur intelligence les faisaient tomber dans la perversité et le vice et qu'avec leurs astuces elles trompaient les hommes. Une femme ne doit pas avoir d'autre science que de faire son travail, de prier, de gouverner sa maison et d'élever ses

enfants. Tout le reste n'est que vanité et subtilité, et ne sert qu'à les perdre plus vite». N'est-ce pas le langage d'Arnolphe en attendant que ce soit celui du Chrysale des Femmes savantes? (i). Ce sont les mêmes sentiments qu'exprime de nouveau don Fadrique à une duchesse qui lui offre à quatre lieues de Barcelone une plantureuse hospitalité. «Je vous assure, Madame, qu'après toutes mes aventures je suis si bien instruit de ce que valent les femmes spirituelles que bien plus volontiers je me laisserais conquérir par une femme sotte et même laide que par une autre qui serait ce que vous dites (noble, belle, vertueuse et spirituelle). Une femme ne doit pas en savoir plus qu'aimer son mari, lui garder son honneur et lui élever ses enfants.» (2). A quoi la duchesse

(1) Cf. le discours d'Arnolphe qui se termine par ces mots: «Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler,

De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer» (I, 1). Dans la traduction de Scarron, dom Pèdre (qui est le don Fadrique de Maria de Zayas) ne demande point à la femme de savoir prier Dieu. Mais ce détail ne suffit pas, bien entendu, à prouver que Molière a connu l'original espagnol.

(2) Cf. l'École des femmes, I, 1 vers 103 à lOo.

CHRYSALDE

Une femme slupide est donc votre marotte ? —

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