JODELET
«Mais n'esl-ce pas à l'homme une grande sottise
Il y a dans le Chien du jardinier d'autres éléments comiques que Molière a négligés, mais qui ont pu garder dans sa mémoire créatrice une certaine force de suggestion. Tel est, par exemple, le langage «latiniforme» de Tristan dans la plaisante consultation qu'il donne à son maître (i), ou encore le jargon gréco-castillan dont il use avec son compère Furio (2) pour persuader au comte Ludovico que Teodoro est le fils qui lui fut ravi par des corsaires turcs. Je n'ignore pas qu'un mélange analogue se rencontrait dans la comédie italienne, comme dans le rôle de Guillot Gorju, et que notre Rotrou en avait déjà usé. Il n'en est pas moins vrai que l'Espagne a le droit de réclamer sa part dans la création de ce charabias qui, dans la
De s'aller battre armé de la seule chemise, Si tant d'endroits en nous peuvent être percés Par où l'on peut aller parmi les trépassés»? (V, 1). Le cartel de Jodelet à l'homme qui l'a {^illé rappelle singulièrement celui de Juan Rana k Parrado (|ui l'a rossé. Cf. ïentrcmcs de Calderon: El Desafiû de Juan Rana (Le Déti de Juan Rana). (1) H, 0. Récipe un desden extrano,
Sirupi del borrajorum, Con que la sangre tcmplorum Para asegurar el dano.
Récipe signum céleste Que Capricornius dicctur, etc.
(2) III, 12. — Tristan: Rien se entrecael enganifo. — F. Muy bonis. — T. Andemis. — Camilo a bien raison de s'écrier: «Extraha lengua !•>
mémoire des hommes, demeurera définitivement «moliéresque».
Elle peut d'ailleurs, si l'on accepte que le Dépit amoureux ne soit pas sans devoir quelque chose au Chien dn jardinier, revendiquer un rôle plus glorieux dans la création de la première comédie où commence vraiment à se révéler Molière. L'Italie n'avait guère enseigné jusqu'alors au directeur de l'Illustre Théâtre que des complications d'intrigue et de burlesques lazzi. Il y avait beaucoup plus et beaucoup mieux à apprendre dans la comedia de Lope. Ses saillies étaient parfois des observations aussi justes que plaisantes. Les piquantes réflexions de Tristan à son maître sur l'art de combattre l'amour par l'imagination et la volonté n'étaient pas seulement des traits d'esprit (i); elles révélaient parfois à travers leur burlesque une finesse psychologique qui ne se retrouve pas dans le discours de Gros-René sur la femme (2). Cette finesse se manifeste plus pénétrante encore dans la peinture du caractère de Diana. Ce mélange complexe de dépit et d'envie, de fierté et de désir inavoué qui nous explique un amour né de la jalousie et incapable de supporter qu'une autre
(1) Cf. El Perro del hortelano, I, 12.
(2) Le Dépit amoureux, IV, 2.
possède un cœur dont il ne peut lui-même accepter la tendresse, toutes ces nuances, qui n'étaient pas sans subtilité, mais qui pourtant ne manquaient jamais de vérité, formaient le tableau le plus utile à présenter à celui qui sera le grand comique pour avoir été le grand observateur.
Les Précieuses ridicules ne font point éclore cette comédie psychologique qui était en germe dans les scènes les plus propres à justifier le titre du Dépit amoureux. Molière n'est pas encore très éloigné de la conception dramatique de la commedia deW arte. Il voit dans sa pièce une «satire honnête» dont «les véritables précieuses auraient tort de se piquer... par la même raison que les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la Comédie et du Gapitan» (i). Cette satire a cependant sur les canevas italiens une supériorité inappréciable : elle ne s'exerce point sur des types conventionnels, mais sur des personnages qui représentent un travers de la société contemporaine. Dans la donnée comique sur laquelle elle est bâtie comme aussi dans la peinture des
(1) Préface des Précieuses ridicules.
mœurs qu'elle raille il est difficile de refuser à l'Espagne une part indirecte d'influence.
D'où vient, en effet, l'idée du travestissement imposé au valet par son maître, sur quoi repose à peu près toute l'intrigue des Précieuses ? Je ne crois pas qu'il faille penser, pour l'expliquer, au canevas que, d'après Somaize (i), les Italiens avaient tiré du roman de l'abbé de Pure. Le faux seigneur de qualité qui intervient dans le Cercle des femmes de Chappuzeau (2) n'est point un valet, mais un pensionnaire du jurisconsulte éconduit qui le fait servir à sa vengeance. N'est-il pas plus simple de supposer que Molière s'est souvenu dejodeletou le Maître valet que Scarron avait fait jouer en 1645 et que la troupe du Petit Bourbon représentera deux fois en 1660 en môme temps que les Précieuses? La mystification à laquelle il a recours se rencontrait également dans VHéritier ridicule (1649), où Filipin joue un rôle analogue à celui de Mascarille(3). Qu'elle vienne, à travers
(1) Cf. Somaize, — Les Véritables précieuses (1660).— Préface.
(2) Lyon, 1663. Le permis d'imprimer est du 25 avril 1656.
(3) Je rappelle que cette comédie de Scarron a fait aussi partie, en 1660, du répertoire de la troupe de Molière qui Ta jouée en même temps que Sganarclle soit à la cour, soit à la ville, soit en visite. — Cf. le registre de La Grange.
Scarron, de Rojas ou de Castillo Solorzano (i), ce n'en est pas moins une situation illustrée par la comedia.
Nul ne peut aujourd'hui songer à mettre en doute l'originalité de cette satire de mœurs qui fait des Précieuses la «bonne comédie». Il n'est pourtant pas inutile de remarquer qu'elle est le point d'aboutissement d'une longue série d'œuvres dramatiques qui ont fleuri beaucoup plus au delà des Pyrénées qu'au delà des Alpes. Ce n'est point ici le lieu d'étudier les origines de la préciosité, ni de discuter si le mot et la chose sont en France plus italiens ou plus espagnols. Il suffira sans doute de rappeler que cette maladie du langage a provoqué en Espagne, chez les auteurs dramatiques comme chez les satiriques, des attaques et des railleries dont plus d'une a passé la frontière. Les «cultistes» qui, dans leur désir légitime d'assouplir et d'enrichir leur langue, étaient tombés dans la plus fâcheuse imitation de la phrase cicéronienne et n'avaient point
(1) Jodelct ou le Maître valet suit pas à pas l'intrigue de la pièce de Rojas intitulée: <'Donde hay agravios no tiay celos, y amo crmclo»- Quanta l'Héritier ridicule ou la Dame intéressée, du même Scarron, elle est tirée dune comedia «de liguron» de don Alonso Castillo Solorzano: El Mai/orazgo figura.
hésité à parler grec et latin en castillan (i); les «conceptistes» qui, dans leur recherche perpétuelle de l'expression piquante, avaient confondu le brillant avec l'obscur et la finesse avec la subtilité ; tous ces amoureux du trop d'esprit et de l'enflure avaient plus d'un trait commun avec nos précieux. Sans doute, les gens du «bel air» à Paris ne demandaient des mots nouveaux qu'à leur propre langue, et ils ne pouvaient ni accepter ni entendre toutes les trouvailles d'une imagination montée, pour ainsi dire, d'un ton plus haut que la leur. Mais chez les uns comme chez les autres, c'était le même abus des mots à la mode, le même goût des antithèses, le même amour des périphrases, la même passion pour les métaphores les plus artificielles (2). Il n'est donc
(1) Cf. la Bcatriz de Calderon {No hay hurlas con cl amor) demandant non pas ses gants, mais ses «chirotè(iues», et parlant non pas de sa chambre, mais de son «cubicule».
(2) Voici, par exemple, un madrigal espagnol qui traite un sujet analogue à celui de l'impromptu de Mascarille. (Il est de Lorenzo Gracian et se trouve dans Agudeza y arte de ingcnio. Huesca, 1649):
Mi corazon me han robado On m'a volé mon cœur,
Y Amor viendo mis enojos Et Amour voyant mon ennui Me dixù : «Fuete llcvado Me dit: «Il t'a été ravi
Por los mas hermosos ojos Par les plus beaux yeux
Que des(iue vivo he mirado; Que j'ai vus de ma vie;
Gracias soberanas taies C'est une grâce souveraine
Te lo tienen en prision». Qui te le tient en prison»).
Y si Amor tiene razon, — Si Amour a raison,
pas étonnant que la satire et la comédie aient d'abord indiqué en Espagne les thèmes sur lesquels s'exercera ensuite l'esprit français.
Dès 1629, la «culta latiniparla» ne se faisait pas teindre les cheveux, mais «peigner la candeur de l'âge et en obscurcir les blancheurs » (i). Quevedo, qui nous donne de son langage une parodie plaisante mais trop décousue, est aussi l'auteur d'une Boussole du ciiltisme dont le titre indique assez la matière. La liste serait longue qui voudrait comprendre toutes les comedias où sont exploitées ces sortes de railleries. Je n'en cite que deux qu'il n'est pas impossible que Molière ait connues. Dans La Dama boba de Lope, Octavio, qui a probablement fourni un ou deux traits aux Femmes savantes^ est le père d'une Nise dont le salon est une Académie d'amour, où «platonise» le jeune poète Duardo. Il ne se montre pas à son égard plus tolérant que Gorgibus pour sa fille : «Par la malheure, s'écrie-t-il, qu'elle apprenne à
Senora, por taies senales Madame, d'après de tels signes
Vos teneis mi corazon. Cest vous qui avez mon cœur.
Évidemment, ce n'est pas le: «Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde». Mais ou peut s'écrier tout de même: «Ah ! (ju'en termes galants ces choses-là sont mises !»
(1) Cf. E. MÉRIMÉE.— Essai sur la vie et les œuvres de Francisco de Quevedo. — Paris, 1886,
6o MOLIÈRE ET LE THÉÂTRE ESPAGNOL
parler sa prose, et qu'elle me laisse là tous ces sonnets et chansons» (i). Une des deux dames courtisées par don Diego dans la pièce de Calderon (2) qui a servi de modèle au Galant doublé (1660) de Thomas Corneille, dona Beatriz tient aussi dans sa maison une Académie d'amour. L'entrée de don Juan dans ce salon de précieuse espagnole n'est pas sans rappeler celle de Mascarille : «La renommée qui nomme votre demeure une amoureuse académie est l'excuse de mon audace à n'attendre point autre licence». — Dona Beatriz : ('Vous savez, don Juan, que vous y pouvez entrer pour y disposer des mêmes privilèges qu'en la vôtre». Comme Mascarille, don Juan sert d'introducteur à un ami. Et cet ami n'est autre que le valet de don Diego qui, pour faciliter une ruse de son maître, s'est habillé en gentilhomme. Il est donc travesti comme Jodelet, et voici comment il se
(1) Les dégoûts des précieuses pour les choses de la matière sont aussi l'objet de la raillerie de Lope. Dans la première journée, Liseo, avant de se remettre en route, demande à manger à son valet Turin qui lui reproche plaisamment de préférer le fromage aux douceurs, alors qu'il est un galant fiancé. Turin: «Les dames de Madrid sont toutes comme un fin cristal transparentes et divines». — Liseo: «Turin, les plus cristallines doivent manger». — Turin: «C'est naturel; mais cette belle Finea, avec qui tu vas te marier, mangera...». —