DON JUAN CONTI
Oui, vous me voyez revenu Ce n'est plus le même hom-
de toutes mes erreurs, je ne me que vous avez connu qui
suis plus le même d'hier au vous écrit. Mes forces m'aban-
soir, et le ciel tout d'un coup donnent, mes yeux même ont
a fait en moi un changement perdu leur lumière et leur
qui va surprendre tout le clarté. iMadame de Conti et
monde, (i). Il a touché mon moi avons résolu de donner
âme et dessillé mes yeux: et tous les jours un certain temps
je regarde avec horreur le long à parler ensemble des choses
aveuglement où j'ai été, et les de notre salut. Ce coup qui
désordres criminels de la vie vient de frapper le compagnon
que j'ai menée. J'en repasse d'une partie de mes folies me
dans mon esprit toutes les fait voir la main de Dieu
abominations, et je m'étonne m'épargnant miséricordieuse-
comme le ciel les a pu souffrir ment pour me laisser le temps
(1) On voit le soin de Molière à marquer la brusquerie de ce coup de la grâce.
si longtemps et n'a pas vingt fois sur ma tête laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces que.
sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes et je prétends en profiter, comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions passées et m'efforcer d'en obtenir du Ciel une pleine rémission.
C'est à quoi je vais travailler r et je vous prie. .Monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein et de m' aider vousmême à faire choix d'une personne qui me serve de vuide et sous la conduite de gui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je vais entrer, (i).
de faire pénitence. J'ai désir de satisfaire à la justice de Dieu en cette vie pour tous mes crimes. J'ai presque toujours ma misère devant les yeux. On aurait peine à comprendre quelle est la reconnaissance de mon cœur pour une telle miséricorde. J'envisage tous mes devoirs etgémis devant Dieu de mes misères passées pour obtenir par des prières ferventes qu'il me fasse ressentir les effets de sa miséricorde.
Je prends enfin toutes les mesures nécessaires. Voulant me donner à Dieu, je traite de ce dessein avec M. d'Aleth et l'oblige de me donner une personne en qui je puisse prendre une entière confiance. (2).
Il y avait des gens pour renseigner Molière sur les faits et gestes de ses ennemis. Cosnac qui avait été le familier du prince et qui était devenu son
(i) Don Juan VI.
(2) Lettres de Conti et du P. de Ciron. Voir aussi le Discours sur la Conversion du prince de Conti par le P. Des Champs. Cette confrontation de textes a été faite par Louis Lacour, op. cit.
ennemi juré n'est peut être pas étranger à l'excellence de la documentation du poète.
Enfin Don Juan converti se résout à entrer dans la Cabale des dévots : on connaît la tirade fameuse du cinquième acte:
« Tous les autres vicesdes hommes sont exposés à la censure, et chacun à la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces une société avec tous les gens du parti : qui en choque un se les attire tous sur les bras, et ceux que l'on sait même
de bonne foi là-dessus sont toujours la dupe
des autres Combien crois-tu que j'en connais
qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté ont le droit d'être les plus méchants hommes.- »
Suit un portrait satirique des tartuffes de la Cabale qui vengeait Molière de l'interdiction de sa comédie précédente. Mais on sait que Conti, à peine converti, se fit affilier à la Compagnie du Saint-Sacrement et qu'il en devint l'un des principaux chefs. Ainsi la fameuse tirade qu'on comprenait si mal au xvme siècle, qu'on regardait
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encore au xixe comme un hors-d'ceuvre, une éloquente digression n'ayant d'autre valeur que celle d'une sorte de pamphlet arbitrairement introduit dans le Don Juan par Molière en colère, cette tirade ester réalité conforme à la vérité historique du sujet. De même le dénouement du Tartuffe n'était point un « deus ex machina » maladroitement raccordé à l'intrigue par le poète, embarrassé pour obéir à la loi du genre et terminer heureusement une comédie qui tournait au drame: ce dénouement était une allusion, fort claire alors, au jugement qui avait frappé la Compagnie du Saint- Sacrement et aux foudres nouvelles que Colbert et Louis XIV lui réservaient à cause de son esprit « factieux ».