MOLIÈRE ET LOUIS XIV
1° Le Triomphe de Tartuffe
Conti se reconnut si bien dans le Don Juan qu'il voulut, au bord de la tombe, insérer sa réponse dans un Traité delà Comédie auquel il travaillait depuis plus de dix ans. (i)
Dans ces lignes vengeresses, pas un mot sur le Tartuffe. Mais une protestation contre l'immoralité de Y Ecole des Femmes ; une véhémente indignation contre l'impiété du Don Juan.
(i) Traite de la comédie et des spectacles selon la tradition de l'Eglise, tirée des Conciles et des Pères. P. 1666.
On sent le grand seigneur chez cet humble confrère du Saint-Sacrement. Ce qu'il reproche sûrtout à l'auteur comique, c'est d'avoir confié la cause.de Dieu à un valet. Un prince de la maison de Bourbon, qui fait pénitence de ses crimes, a certes, le droit de jouer au théologien; mais un valet qui fut toujours honnête homme, de quoi se mêle-t-il de vouloir défendre la religion ! Est-il pareille impertinence.- La Rochefoucauld avait raison : l'humilité manquait à ces nobles dévots.
Cependant le Traité de Conti ne devait paraître qu'après sa mort. Un certain sieur de Rochemont (mais ce pseudonyme désigne peut être tout simplement un seigneur de la Cour de Pézénas), se chargea au préalable d'aviser Molière qu'il eût à ne point « abuser de la bonté d'un grand prince, et de la piété d'une reine si religieuse, à qui il est à charge et dont il se fait gloire de choquer le sentiment. »
Rochemont évoquant le fantôme du Tartuffe menaçait le poète des pires disgrâces s'il s'obstinait à vouloir représenter une pièce que la Reine- Mère et les dévots avaient condamnée.
En même temps, si l'on en croit Grimarest, une nouvelle campagne de diffamation était entamée:
on faisait courir un livre infâme sur le compte de Molière afin de le perdre. Aux attaques ouvertes du comédien, Conti et ses Tartuffes répondaient de nouveau, comme au temps de YEcole des Femmes, par de sourdes intrigues et des manœuvres abominables.
Don Juan pourtant poursuivait son heureuse carrière; la pièce tint l'affiche jusqu'à la clôture de Pâques. La Cabale qui voulait l'interdiction n'obtint qu'unecoupurô peu considérable. Les recettes attestent la faveur du public; et cependant à la réouverture on ne revit plus Don Juan, il ne reparut plus avant l'année 184 1 et Molière même ne le fit pas imprimer.
Cherchons l'explication de ce mystère.
Dans cette nouvelle bataille, Louis XIV, une fois de plus, couvrit de son égide son comédien favori. Il le fit de manière à faire comprendre aux ennemis du poète, que toutes les hostilités se briseraient contre sa volonté.
. « Vendredi 14e août, écrit La Grange, sur son registre, la troupe alla à Saint-Germain-en-Laye ; le Roy dit au sieur de Molière qu'il voulait que la troupe dorénavant lui appartint et la demanda à Monsieur. Sa Majesté donna en mesme temps six mille livres de pension à la troupe, qui prist congé
de Monsieur, lai demanda la continuation de sa protection et prist ce titre : La Troupe du Ro3' au Palais-Royal.
Les amis de Molière triomphèrent bruyamment. L'auteur anonyme de la Lettre sur les Observations du Sieur de Rochemont profita de l'événement pour rétorquer spirituellement les injures et les calomniesdesRoullé etdes Rochemont en leurmontrant l'attitude « du Grand Roi qui n'a point donné de relâche ni trêve à l'impiété. »
Et Boileau, emboîtant le pas à son ami, d'écrire à son tour :
Tous ces gens éperdus au seul nom de satire... Ce sont eux que l'on voit d'un discours insensé Publier dans Paris que tout est renversé, Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace De jouer des bigots la trompeuse grimace. Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux; C'est offenser les lois, c'est s'attaquer aux cieux... Leur cœur qui se connoit et qui fuit la lumière, S'il se moque de Dieu, craint Tartuffe et Molière.
Cependant si c'était la victoire pour Molière, ce n'était pas le triomphe pour Tartuffe et même, la disparition de Don Juan était la rançon des nouvelles faveurs du Roi. Louis XIV pouvait tolérer que Molière jouât un prince du sang quand la troupe n'était qu'à Monsieur, mais il ne pouvait
sanctionner cette sorte de sacrilège en assistant à la représentation.
Lorsque, pour contrebalancer l'hostilité déclarée d'Anne d'Autriche, le roi eut résolu de s'attacher la troupe de Molière, non seulement il ne permit I pas une reprise de Donjuan, mais il crut devoir exiger de l'auteur la promesse de ne pas imprimer cet ouvrage.
Pour ce qui est de Tartuffe, le roi refusa vraisemblablement de lever l'interdit dont il était frappé tant qu'Anne d'Autriche persisterait à y mettre opposition et tant que les autorités ecclésiastiques maintiendraient leur veto.
Or, Anne d'Autriche meurt le 20 janvier 1666 et le prince de Conti disparait dans le même temps. S'il n'est pas question de reprendre immédiatement Tartuffe, c'est que Molière a son Misanthrope à jouer.
Cette comédie, comme les précédentes (et plus qu'elles peut-être) pénétrée des sentiments personnels de l'auteur, renferme bien des passages qui sont de rudes coups portés contre les hypocrites :
De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître ; Par tout il est connu pour tout ce qu'il peut être Et ses roulements d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde,
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde
Nomme ^ le fourbe, infâme et scélérat ?naudit, Tout le monde en convient et nul n'y contredit ; Cependant sa grimace est partout bien venue
Et plus loin
Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,
Est sorti triomphant d'une fausseté noire
Le poids de sa grimace, où brille l'artifice, \
Renverse le bon droit et tourne la justice : Il fait par un arrêt couronner son forfait, (i).
Alceste enfin ne parle-t-il pas des propres ennemis de Molière quand il s'écrie :
Il court de par le monde un livre abominable,
Un livre à mériter la dernière rigueur
Dont le fourbe a le front de me laire l'auteur.
Ainsi le comédien du Roi. avec obstination,
(i) Les vers soulignés ne visent-ils pas Conti ? dont on sait la scandaleuse histoire et dont les grimaces n'imposent qu'aux gens (< qui ne sont pas d'ici » c'est-à-dire aux provinciaux, sans doute.
poursuit sous l'œil bienveillant du Maître, sa campagne contre la Cabale et contre son chef.
Mais la disparition de la Reine-Mère et celle de Conti produisent déjà leur effet; la Cabale littéraire qui s'était montée contre l'auteur de YEcole des Femmes et de Don Juan se dissout aussitôt : Donneau de Visé-est en 1667 l'un des plus chauds admirateurs du Misanthrope. Quelle ironie de voir figurer en tête de l'édition du nouveau chef-d'œuvre une lettre du censeur de YEcole des Femmes!
Cependant le poète songeait à reprendre Tartufe: pendant le long séjour qu'il fit à Versailles pour les plaisirs du Roi, il parle de cette grande affaire. Mais à son retour à Paris il tombe malade ; puis, au mois de mai 1667, Louis XIV quitte la Cour pour les Flandres, non sans avoir verbalement accordé à son comédien la grâce qu'il sollicite depuis si longtemps.
C'est ainsi que, le 5 août de cette même année, sous le titre de Y Imposteur, et avec des changements detexte et de costumes qui avaient été imposés par le Roi, le Tartuffe fut enfin représenté sur la scène du Palais-Royal.
Le moment était favorable. La Cabale ayant perdu ses seuls protecteurs efficaces avait été
l'objet de foudres nouvelles; la Compagnie du Saint-Sacrement avait été cette fois réellement dissoute en 1666.
Mais en l'absence du roi, le confrère Lamoignon avait la responsabilité de la police et l'archevêque Hardouin de Péréfixe n'avait pas désarmé. Lamoignon fit suspendre les représentations et Péréfixe les interdit sous prétexte qu'au moment où le roi « exposait si librement sa vie pour le bien de son Etat, il y aurait eu de l'impiété à s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel ».
Vainement Molière tenta une démarche personnelle auprès de Lamoignon qu'il pouvait croire détaché de la secte après cette affaire de la Sorbonne où le Premier Président du Parlement avait si nettement pris parti contre les Dévots. A la vérité ce haut magistrat, fonctionnaire zélé, voulait bien sacrifier la Cabale à la politique du Roi, mais il ne fut pas fâché de se faire pardonner cette espèce de trahison, en immolant Molière aux rancunes de ses anciens confrères. Il fut aimable et louangeur, mais il prit congé du poète un peu à la manière dont Tartuffe se débarrasse des reproches importuns de Cléante. (Acte IV Se. 1).
Deux comédiens dépêchés auprès du Roi dans
les Flandres ne purent obtenir que des promesses vagues. Au retour de Louis XIV, en septembre, ces promesses ne furent pas immédiatement tenues. Molière, dans son nouveau placet, ne dissimulait passa résolution de ne plus paraître à la scène si Tartuffe ne pouvait être joué. Est-ce pour exécuter cette menacer Toujours est-il qu'il disparaît, en effet, depuis la fin d'octobre jusqu'au mois de janvier suivant.
Sans doute obtint-il de nouvelles promesses, dans l'intervalle, car il reparut avec Amphyirion qui est bien, quoi qu'en en dise, la plus éclatante et la plus immorale flatterie qu'on puisse concevoir à l'égard du royal adultère. Ce n'était pas la première au surplus; on en trouverait d'analogues dans Y Ecole des Maris et dans Y Ecole des Femmes. C'est de ce prix que se payaient les faveurs royales. Ce n'est pourtant que plus d'un an après, le > février 1669, que Tartuffe ou llmfosteur put être librement représenté au Palais Royal.
Le succès fut étourdissant, la foule s'écrasait aux portes du théâtre : ce triomphe fut durable; parle nombre des représentations et par l'importance des recettes, le Tartuffe fut l'une des plus grandes réussites que l'on ait jamais vues au théâtre.
Et ce fut aussi le triomphe des ennemis de la Cabale. Celle-ci étaitanéantie, les Jésuites l'avaient abandonnée à son triste sort; tous ses appuis lui avaient manqué en même tenips. Il fut acquis désormais qu'elle n'avait jamais été qu'un repaire d'hypocrites venimeux : comédiens, satiriques, moralistes, prédicateurs même, vont maintenant, et bien avant que Louis XIV verse dans la dévotion, dauber à l'envi contre les hypocrites.
Au surplus, le Roi de France s'est reconcilié avec Rome; un grand apaisement se fait dans les querelles religieuses. Enfin, le tout-puissant amant de la Montespan — dont l'étoile déjà pâlit devant celle de La Vallière — promène dansla même voiture, publiquement, les « trois Reines », sans que les dévots s'aventurent à protester tout haut contre un pareil scandale.
2° L'alliance politique du Roi et du Comédien
Le Roi et le Comédien recueillaient cette commune victoire après avoir été alliés étroitement dans la lutte. Quelles furent les raisons de cetteal-
liance? Quelles secrètes sympathies, ou bien quels intérêts, les avaient associés ?
C'est un enfantillage de prétendre que Louis XIV aiteu le sentiment deservirexcellemment la gloire des lettres françaises en accordant sa protection à l'auteur du Tartuffe. Du moins ne soupçonnaitil nullement qu'il eût à sa cour le plus étonnant génie comique qu'on eût jamais connu. Ce grand roi aimait à rire; pour lui les chefs-d'œuvre de Molière, en dépit d.e Boileau, c'étaient ses farces.
Peu instruit, dépourvu de culture et d'esprit philosophique, il ne paraît guère avoir été doué d'un goût très pur. Épris d'ordre et de clarté, il' aimait aussi le brillant et le clinquant. La somptuosité un peu lourde des salons du Louvre, Je faste rutilant des fêtes de Versailles, l'éblouissante solennité de l'étiquette de la cour, la magnificence même de palais trop vastes, tout indiquait chez lui le goût de l'ostentation plus que l'amour désintéressé des arts. ( i ) Mais ce Mécène eut le bonheur
(i) Fénelon écrit : « Hégésippe se hâta d'aller prendre Protésilas dans sa maison ; elle était moins grande, mais plus commode et plus riante que celle du roi: l'architecture était de meilleur goût. » Télémaque. Livre XI. p. 10=; de 1 édition Hachette. Fénelon fut le plus hardi des critiques du règne de Louis XIV.
singulier de savoir s'entourer d'une pléiade d'artistes de génie dans tous les ordres. Là réside sa vraie gloire. Il n'en est pas moins vrai qu'ayant demandé à Boileau quel était, selon lui, le plus grand écrivain du siècle, Louis le Grand fut stupéfait de s'entendre répondre que c'était Molière. « Je ne l'aurais pas cru, m dit-il. Ce mot tranche la question.
A l'époque du Tartuffe, Molière n'était toujours pour le Roi que le premier farceur de France. Plus tard, les ballets et l'Opéra qui flattaient davantage le faible du Roi-Soleil pour tout ce qui parle aux yeux et aux sens, finirent par lui faire délaisser presque la comédie: il est permis de penser que Molière est mort à temps : il eût peut-être, vivant quelques années de plus, connu la disgrâce.
Expliquer l'attitude du souverain par sa seule sympathie personnelle à l'égard de Molière, c'est mal connaître les grands en général et Louis XIV en particulier. Ce dernier a fait preuve, en toutes occasions, d'un égoïsme sans défaillance. Ni les services rendus, ni les inclinations du cœur ne purent le fléchir dans les affaires où son pouvoir, son orgueil ou ses passions étaient intéressées. Si donc il a protégé Molière avec une si extraordi-
naire constance, on peut croire que le poète servait ou sa politique ou ses caprices, ou plutôt les deux en même temps.
On a souvent reproché à Molière des complaisances, scandaleuses, même pour le temps. Certes, le comique était courtisan. Il le devait être; ses intérêts de chef de troupe l'y obligeaient. Et d'ailleurs qui n'était courtisan à une époque où le Roi pouvait dire en toute vérité : « L'Etat c'est moi? » Passons condamnation sur les flatteries de Molière. Au surplus celui-ci. en poursuivant les Dévots, ne pensait pas seulement à débarrasser son Maître de censeurs gênants, comme M. Brunetière a voulu le faire croire, il était convaincu de servir l'Etat et de confondre des factieux.
La Compagnie du S. Sacrement n'était pas seulement une cabale religieuse, elle était aussi une cabale politique. L'Index des.4?ma/esded'Argenson, comme celui des lettres de décès ou autres adressées par laCompagnie deParisà celles deprovince, comme celui des procès-verbaux des Compagnies dont ona pu avoirconnaissance jusqu'ici, démontrent que la Cabale a recruté ses adhérents, en grande partie, parmi les hommes qui ont joué un rôle politique, et un rôle d'opposition, vers le
milieu du xvne siècle. Ses amis du dehors sont également des agents ou des instigateurs de la Fronde.
Quels sont les instruments dont Madame la Princesse se sert pour fronder les « Importants »? .MonsieurVincent,LiancourtetMontaigu, tous trois de la Cabale. Qui est le chef du parti des Saints? MonsieurVincent et le P.Lambert, membres de la Compagnie. Vincent de Paul etOTier travailleatensemble, ou chacun de leur côté, dans le même sens. Ils favorisent, durant la Fronde, et Condé et le duc d'Orléans, contre le cardinal « simoniaque et sacrilège ». Ils l'eussent volontiers remplacé par Lamoignom confrère éminent. (i).
Les deux tiers des membres de la Compagnie étaient du parti anti-mazarin. Un grand nombre de pamphlets qui criaient au public la désolation de la religion et la misère du royaume étaient rédigés par elle. Beaucoup de Mazarinades n'avaient probablement pas d'autre origine. (2).
(1) Cf. Abbé Maynard : Saint Vincent de Paul, 1860 et les Lettres du Saint, 18S0. — Faillon : \'ie de M Olier, 187^5, et les Lettres du curé de St-Sulpice. 1885.
(2) Cf. Rebellliau : Rev. des Deux M.. 15. août 1908.
Aussi Mazarin, de tout temps, a-t-il détesté 1 Dévots :
cS
« Tous ces prétendus serviteurs de Dieu sont en réalité des ennemis de l'Etat. Dans le temps d'une régence parmi tant de mauvaises intentions du peuple, des grands, des Parlements, et quand la France a sur les bras la plus grande guerre quelle ait jamais soutenue, un gouvernement tort est absolument nécessaire. Cependant la reine chancelle, elle hésite entre tous les partis elle écoute tout le monde, et tandis qu'elle communique a ses confidents les conseils que je lui donne, elle ne me dit rien de ceux que lui donnent mes ennemis... » (i).
Ses ennemis il explique plus loin qui ils sont, ce sont « les couvents, les moines, les dévots et'les dévotes... »
Le cardinal ministre était hanté par la crainte d'une fronde cléricale. La conversion de Conti l'inquiéta au point qu'il songea à mettre à la Bastille M. de Ciron qu'il accusait de fomenter des cabales dans Paris.
« C'est aurait-il confié à Cosnac, un janséniste qui fait des cabales dans Paris sous prétexte de
(0 Journal des Savants. 1855, PP- -4'N2-
dévotion. M. le prince de Conti et la princesse ne se conduisent que par ses ordres. »
Ceci se passait en mai 1657. En août de la .même année l'irritation de Mazarin était aussi vive et Ciron était considéré comme « un hérétique et un intéressé » par le Cardinal qui, dès lors, tramait l'extermination des dévots.
Lorsque le Prince de Conti demanda son affiliation à la Compagnie de Paris on savait s"i bien que le cardinal l'avait pris en horreur, qu'on fut très inquiet de cette affiliation imprudente. On ne pouvait la refuser cependant. Elle eut lieu le ier juillet 1660. Le cardinal ne put l'ignorer; il avait alors ses fiches sur les confrères : Lamoignon y est ainsi qualifié :
« Sous l'affectation d'une grande probité et d'une grande intégrité, cache une grande ambition, conservant pour cet effet une grande liaison avec tous les dévots de quelque parti et cabales que ce soit. » (1)
Garibal. qui fut un des directeurs de la compagnie est :
(i)Depping. Correspondance administrative de Louis XIV. T. II, p. 33-
« un des chefs de la cabale dévote, d'une humilité fastueuse et d'un esprit assez facile dans l'emploi de sa charge. »
Un troisième, Barin de laGalissonnière. est: « un bel esprit, savant et peu intéressé, de la cabale dévote. » (i )
Si la Reine-Mère essayait de défendre les dévots : « Il est vrai. Madame, disait Mazarin, qu'ils
n'ont rien fait de mauvais jusqu'à présent ils
en peuvent faire par leurs grandes intrigues et les correspondances qu'ils ont par toutes les villes du royaume. En bonne polkique pareille chose ne doit point se souffrir dans un éta^. »
Et le cardinal ministre se demandait ce qu'allait faire le marquis de Fénelon quand il parcourait tout le royaume pour y établir des compapagnies et organiser des missions. Il trouvait fort mauvaises ces réunions secrètes de la noblesse et finalement décrétait que « tous ces dévots étaient intéressés et ambitieux. »
Colbert,qui fut l'élève et l'héritier politique de Mazarin, partagea la défiance de son maîtreà l'en-
(i) Fiches reproduites par Allier d'après les Man. de la Bib. nat. n°' 4171 et 4589.
droit de la Cabale. En 1657 il constatait avec colère que le zèle des dévots du faubourg Saint- Germain lui suscitait de terribles embarras diplomatiques. En 1661, devenu secrétaire des conseils de Louis XIV, il se retrouva aux prises avec les mêmes adversaires et les mêmes ennuis. (1)
Qui soutient Fouquet poursuivi par Colbert et sacrifié par Louis XIV ? Les dévots: Fabert, Olivier, Le Fèvre d'Ormesson, l'abbé Claude. Joly, le premier présidentLamoignon lui-même, «engagé fort avant dans la cabale des dévots », ainsi que le note Colbert.
Qui contrarie toute la politique de Colbert et de Huguesde Lyonneà l'égard du pape Alexandre VII? La cabale des Dévots : Vincent de Meur, Grandin, régent de la Sorbonne, Abelly, Bossuet, d'Albon, La Mothe Fénelon, tous membres de la Compagnie du Saint-Sacrement. (2)
J'ai, plus haut, fait allusion à un incident qui se produisit à la Sorbonne en 1663. (3) Le syndic
(1) Jean Boilisle •. Mémoriaux du Conseil du Roi de 1661.
(2) Cf. Rebelliau. Rer. des Deux M. nov. 1909.
(3) Cf. Journaux de Deslions p. 342. Mémoires du P. Rapin III. p. 195. Le P. Gazeaux. Louis XIV, Bossuet et la Sorbonne en 166?. (Et. Relig. juin 1869). Gérin : Rech. sur l'Assemb. du Clergé de 1482, P. 1870.
Grandin favorisa de la façon la plus évidente les doctrines ultramontaines relatives à l'infaillibilité du Pape. Louis XIV considérait ces doctrines comme extrêmement dangereuses pour sa propre autorité. Il ne voulait pas que le Pape au nom de l'infaillibilité pût prendre fantaisie de le déposer quelque jour, li fallut bien que le confrère Lamoignon, confrère du Saint-Sacrement condamnât Grandin, autre confrère, cependant qu'un troisième confrère, Bossuet, le futur apôtre du gallicanisme et de la royauté de droit divin, optait en cette querelle contre le Parlement pour la Sorbonne. L'affaire dura longtemps, il fallut près de quatre mois pour que Grandin s'inclinât (4 avril). Or, le même jour, une nouvelle thèse était soutenue au collège des Bernardins et le syndic dut comparaître de nouveau devant le Parlement où Lamoignon se montra fort dur pour lui. Il lui reprocha « d'avancer de mauvaises doctrines ou d'en altérer de véritables », ajoutant que « la justice ne pouvait laisser la liberté de faire un si grand mal ». Séance tenante Grandin fut suspendu de ses fonctions.
On a pu voir par les textes déjà cités dans les chapitres précédents combien les confrères et leurs
amis sont attentifs à se défendre de cette accusation d'avoir travaillé contre le bien public et contre la politique royale. Dans presque tous les documents on trouve notée cette accusation. La politique de Louis XIV était une politique a anticléricale)) ni plus ni moins que celle de M. Combes. Mazarin faisait de l'anticléricalisme parce qu'il considérait la Cabale des dévots comme une sorte de « ligue cléricale ». Colbert faisait de l'anticlçricalisme parce qu'il considérait la Compagnie du Saint- Sacrement, définitivement dévoilée, comme un « nid de factieux ».
Ce sont des raisons d'Etat qui conduisirent Colbert à reprendre des poursuites contre la Compagnie et à la disperser cette fois efficacement en 1666. Et c'est ainsi que Molière, avec Louis XIV et avec le gouvernement royal, fit œuvre non pas antireligieuse mais anticléricale : il fut certainement convaincu qu'en composant son Tartuffe, il ne se montrait pas tant bon courtisan que bon citoyen et fidèle sujet, ce qui, à cette époque, était exactement la même chose.