‹ Molière et les dévotsChapitre 9 sur 13 · LES HOSTILITÉS · texte numérisé non relu

LES HOSTILITÉS

(Suite.)

1° Une défaite (le Tartufe de 1664)

Molière n'ignorait pas ces tribulations du parti dévot. On a vu que le Marquis de Laval avouait, en pleine conférence de la Compagnie du Saint- Sacrement, que les mécomptes de la Cabale taisaient grand bruit dans tout Paris. Le comédien pouvait se croire à l'abri de tout péril : il avait eu raison de ses ennemis. Assuré de la toute-puissante protection du roi, il crut pouvoir attaquer de front la terrible secte : il lança son Tartuffe.' Et

ce fut un beau scandale parmi les dévots. Mais le poète put constater qu'il avait méconnu la puissance de ses adversaires. La Compagnie du Saint- Sacrement lui prouva qu'elle n'était pas encore morte en faisant interdire la nouvelle comédie.

Les confrères en connaissaient le sujet et en avaient jugé l'esprit avant même que la représentation en eût été décidée. Molière, au dire de Brossette, avait « récité » les trois premiers actes de Tartuffe à Louis XIV avant de les jouer devant lui.

« Cette pièce, dit Brossette plut à Sa Majesté qui en parla trop avantageusement pour ne pas irriter la jalousie des ennemis de Molière et surtout la Cabale des Dévots. » (i)

La critique moderne a cru généralement que Brossette avait fait confusion et que cette « récitation » signifiait, non une lecture, mais la représentation même du 12 mai 1664. Certains même prétendirent que l'auteur avait introduit par surprise son nouvel ouvrage au milieu du programmedesPlaisirsdeL'lleEnchantée. M. Moland,

d) Cf. Correspondance de Brossette et Boileau (Laverdet 1858) pp. 563 et 565.

notamment, paraît partager cette opinion. On ne voit pas bien pourquoi le comédien aurait couru ce risque ni quelle raison pouvait infirmer l'assertion deBrossette. Quoiqu'il ensoit, il faut renoncer au « coup de surprise », au « coup de tonnerre » du Tartuffe. Car d'Argenson confirme le fait de la colère préventive des dévots signalé par Brossette ; les Annales indiquent formellement que la Compagnie du Saint-Sacrement ourdit une intrigue en vue d'empêcher la représentation qu'elle prévoyait devoir se produire à la Cour.

La Compagnie tint séance le 17 avril chez le Marquis de Laval :

« On parla fort ce jour-là, écrit d'Argenson, de travaillera procurer la suppression delà méchante comédie de Tartuffe. Chacun se chargea d'en parlera ses amis qui avaient quelque crédit a la Cour pour empêcher sa représentation, et, en effet elle fut différée assez longtemps, mais enfin le mauvais esprit du monde triompha de tous les soins et de toute la résistance de la solide piété en faveur de l'auteur libertin de cette pièce, qui, sans doute, a été puni de toutes ses impiétés par une très malheureuse fin. Car, en représentant le Malade Imaginaire il mourut subitement sur le théâtre presque à la vue de tous les spectateurs, sans secours spirituels ni temporels. »

La fin de ce passage pourrait faire croire que d'Argenson se trompe : il semble n'avoir aucune notion de la perspective des événements. N'oublions pas que l'auteur des Annales travaille sur des notes et des procès-verbaux. 11 se peut qu'il ait mal connu l'enchaînement des faits relativement au Tartuffe; mais une réalité subsiste, c'est que la Compagnie délibère sur cette pièce, le 17 avril, jsoit près d'un mois avant qu'elle ait été représentée devant le Roi. Il est constant également que dans cette délibération il s'agit d'intervenir préalablement à la Cour, pour que la représentation n'ait pas lieu.

Tout ceci illumine lesdiresdeBrossette. Molière a lu sa pièce au roi longtemps avant de la faire représenter. Le roi l'a approuvée et louée ouvertement; ainsi les dévots ont. appris ce qui se préparait et ils ont tout fait pour supprimer (1) la « méchante comédie» et empêcher sa représentation.

Leurs efforts furent vains. La comédie de Tartuffe parut à la Cour le 12 mai. Mais on avisa à

(ij Apparemment supprimer du programme des fêtes, puisque la pièce n a pu figurer encore nulle part sur les affiches des théâtres publics.

empêcher qu'elle fût jouée à la ville. Le 1 7, la Gazette de France déclarait « la- pièce absolument injurieuse à la religion et capable de produire de dangereux effets. » La Cabale inspirait la Gazette. Les Annales de d'Argenson notent quelques jours plus tard ceci :

« Dans l'assemblée du 27e de mai, on rapporta que le roi, bien informé par M. de Péréfixe. archevêque de Paris, des mauvais effets que pouvait produire la comédie de Tartuffe l'avait défendue; mais, dans la suite, malgré tous les soins qu'on en put prendre, elle fut permise et jouée publiquement. »

On voit qu'ici, comme plushaut, d'Argenson ne tient aucun compte de l'enchaînement des faits. Entre le moment de l'interdiction provoquée, par Je confrère Péréfixe et celui de la représentation publique autorisée en 1669, il s'écoulera cinq années.

Ce qui nous importe pour le moment c'est que d'Argenson note l'interdiction du Tartuffe comme une h bonne œuvre » due à l'initiative de la Compagnie du Saint-Sacrement. Celle-ci n'avait pas daigné délibérer sur les pièces antérieures. S'il lui avait semblé opportun de flétrir l'immoralité

de comédies comme le Cocu ou comme YÉcole des Maris, le zèle des confrères s'y était appliqué sans qu'il fût besoin d'un mot d'ordre. S'il avait paru nécessaire de stigmatiser l'irrévérence et l'impiété de l'impudique École des Femmes, le prince de Conti, qui était ou venait d'être secrétaire de la société, s'était trouvé à point pour faire donner toute sa clientèle de li bel listes ou de pamphlétaires. Il n'avait point été question d'interdire de telles œuvres ; aussi bien savait-on que c'eût été peine perdue. Le Roi l'avait suffisamment montré.

Pour le Tartuffe l'affaire était plus grave. La Compagnie était personnellement visée; tout le monde le crut, tout le monde le dit, et Molière l'indique assez clairement dans ses deux placets comme dans sa préface.

Le P. Rapin écrit dans ses Mémoires, à propos de M. de Renty qui était l'un des principaux chefs du Saint-Sacrement :•

« Comme on copie tout en France, il se trouva des personnes de qualité qui, vivant dans le siècle, voulurent imiter sa vertu et ce fut sur ce modèle que la secte des dévots qui fît depuis tant de bruit se forma, dont le Marquis de Fénelon, le Marquis de Saint-Mesme, le Comte de Brancas, le Comte d'Albon, tous personnages de qualité et de la Cour,

furent les principaux chefs, lesquels commencèrent à se ligner pour exterminer les duels dans le royaume et pour détruire le blasphème parmi les gens de qualité »

Ces derniers traits suffiraient à identifier la Compagnie du Saint-Sacrement si nous ne savions d'ailleurs que tous les personnages cités dans ce passage en faisaient partie. Le P. Rapin ajoute un peu plus loin :

« Ceux mêmes qui en furent devinrent odieux à la Cour par l'affectation qu'ils eurent de donner ou de faire donner des avis au cardinal sur sa conduite, par des voies choquantes et nullement honnêtes : ce qui irrita le cardinal et l'obligea à rendre ces gens suspects au roi, lequel pour les décrier les fit jouer quelques années après sur le théâtre par Molière. »

A supposer qu'il y ait quelque exagération à penser que réellement le sujet du Tartuffe ait été suggéré à Molière par Louis XIV, il reste que, pour le P. Rapin, c'est bien la Compagnie du S. Sacrement qui était visée dans la pièce.

La même indication nous est apportée par le biographe anonyme de la Mère Gautron, supérieure de la Fidélité de Saumur. Son ouvrage

était dédié à la marquise de Laval, fille du marquis de Fénelon et femme d'un des principaux confrères. Le marquis de Fénelon fut lui-même l'un des chefs les plus connus de la Compagnie et l'un des plus indiscrets dans son zèle, l'un des plus odieux à Mazarin, en tout cas, de même qu'à Colbert.

« Il lui avait fallu (au marquis de Fénelon) souffrir pendant plusieurs années presque une contitinuelle persécution dont une vertu médiocre aurait été ébranlée. On disait qu'il était de la Cabale et de la faction des dévots qui étaient alors regardés comme des gens remuants et dangereux. Quand la comédie de Tartuffe parut, on dit a l'auteur qu'il aurait mieux fait de donner une épée qu'une soutane à son faux dévot, on voulait indiquer M. de Fénelon. »

, Ainsi les dévots eux-mêmes crurent que la Compagnie du Saint. Sacrement était jouée par Molière dans le Tartuffe. Le Grand Condé le croyait aussi. — Ft Molière, cite un mot de lui dans sa préface qui prouve bien que ce prince était dans le vrai :

» Huit jours après qu'elle eût été défendue (la comédie de Tartuffe) on représenta devant la Cour une pièce intitulée Scaramouche Ermite ; et le Roi, en sortant dit au grand prince que je veux dire :

« Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de .Molière ne disent mot de celle de Scaramouche. » A quoi le prince répondit : « La raison de cela c'est' que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion dont ces messieurs-là ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. »

Voilà bien la raison pour laquelle la Compagnie du Saint Sacrement met en action toutes les influences dont elle dispose en vue de faire interdire Tartuffe, alors qu'elle n'avait pas songé à faire disparaître de l'affiche Y Ecole des Femmes qui, à certains égards, était plus libertine, je veux dire plus impie et plus irréligieuse. Une cabale littéraire agrémentée de médisances et de calomnies ne suffisait pas ici : il fallait, comme l'avoue d'Argenson , que la Compagnie employât tout son crédit à la Cour, en même temps qu'elle ferait donner l'archevêque de Paris. Tartuffe fut immolé non aux intérêts de la religion. mais à ceux des « Dévots » qui s'y reconnurent. ( i )

(i) L'étude du texte de Tartuffe confirme pleinement ces conclusions. .Mais c'est un livre qu'il v faudrait consacrer, ou mieux c'est une nouvelle édition critique qu'il faudrait

En dépit du Roi lui-même qui avait approuvé, voire, selon le P. Rapin, commandé la comédie, Molière fut vaincu par la Compagnie du S. Sacrement. Cette défaite tut pourtant relative. Le poète obtint des approbations dont l'autorité dut paraître impressionnante. Il se vante d'avoir eu celle du légat du Pape à qui il avait lu sa pièce et personne ne l'a démenti sur ce point. Dans le même temps, un certain P. Maury adressait à l'auteur de Tartuffe un véritable panégyrique en vers latiys.

« Illustre Molière, écrivait-il, prince du théâtre comique... au milieu du concert de louanges qui se fait autour de toi, tu ne saurais échapper à la malignité des langues ; mais n'est-ce pas assez d'avoir pour soi les bons esprits et les juges équitables ? Ce n'est pas la foule des sots qui dispense la gloire. Plaire aux princes du monde, voilà le succès qui passe tout. Toi tu plais au Roi lui-même, sa haute faveur en est le témoignage... On est avide de t'entendre et de te lire. Tout le monde t'a dans la main ou dans la poche. Si l'on te ferme la porte, ce n'est que chez ceux qui ne te connaissent pas, qui par prévention refusent à te connaître,

entreprendre. Les notes du chapitre IV suffiront cependant à éclairer la religion du lecteur. Cf. R. Allier. La Cabale des Dévots et Rebelliau. Revue des Deux Mondes, 1909.

qui ont en haine et en horreur jusqu'au nom de comédie... »

Ce jésuite, on le voit, connaît ceux qui ont fait interdire Tartuffe. Les derniers mots de la citation désignent clairement les Dévots. Ce panégyriste ne se contente pas, d'ailleurs, de rendre hommage au talent de Fauteur et de l'acteur, il célèbre aussi la sagesse du moraliste :

« Par quel autre don pourrait s'acquitter ma reconnaissance après les admirables spectacles que tu nous offres sur la scène ? Chaque fois- que je les ai vus. je suis rentré chez moi plus gai et meilleur, tant tu as l'art de mêler le sérieux au badin, l'agréable à l'utile, d'enseigner la règle du bien, de tracer la ligne de l'honnête, châtiant toujours le vice et récompensant la vertu. » (i)

Maury savait ce qu'il disait quand il affirmait que Molière plaisait aux princes et que tout le monde était avide de l'entendre ou de le lire. Faute de représentations publiques Tartuffe faisait recette en des représentations clandestines, si on peut ainsi qualifier des représentations que toute

(i) .Maury. Thèâtrum universae vanitatis. Paris. Bel

laine. 1664. in-12.

la Cour connaissait. Dans l'espace de six mois il y eut un nombre très grand de lectures chez de hauts personnages : une eut lieu devant le légat; une autre faillit avoir pour auditeur le janséniste Nicole. La comédie fut jouée en outre le 25 septembre 1664 à Villers-Cotterets, chez Monsieur et le 29 novembre, chez la Palatine, cette fois en cinq actes.

Quant à la Cabale des Dévotselle restait muette. Le curé Roullé, il est vrai, publia son fameux libelle : « Le Roi Glorieux au Monde » immédiatement après la représentation du 12 mai (le privilège de ce libelle est du 24 de ce mois). Mais à peine publié il fut arrêté à la requête de Molière qui en profita pour remettre son premier placet au roi. Or si Louis XIV fit détruire l'infâme libelle de Roullé, il refusa d'autoriser la représentation publique de Tartuffe, disant qu'il ne fallait pas irriter les dévots. Ceux-ci approuvèrent sans doute la saisie du « Roi Glorieux au Monde », car ils désavouèrent son auteur, estimant qu'une campagne de libelles ne pouvait que servir Molière. Leur plan était d'organiser la conspiration du silence, de laisser le comédien lire sa pièce dans les salons et la représenter chez les princes, aprèsquoi.

pensaient-ils, la « méchante comédie » tomberait dans l'oubli.

Molière cependant pouvait se demander qui était assez puissant pour paralyser la bonne volonté de Louis XIV. Il connut que le coup venait de la Reine-Mère et du prince de Conti. Faute de pouvoir atteindre la première il se retourna contre le second.

h 2° Un Duel (le Don Juan)

Le 16 février 1665 Molière représenta sur le théâtre du Palais-Royal Don Juan ou le Festin de Pierre. Le sujet, tiré d'une comédie espagnole intitulée le Séducteur de Séville et le Convive de Pierre, était fort à la mode. On l'avait mis à la scène mainte fois à Paris et en province : Don Juan avait paru à l'affiche du Petit Bourbon et à celle de l'Hôtel de Bourgogne. La troupe de Mademoiselle et celle des Italiens avaient représenté leur Festin de Pierre. Tout le xvm' siècle a cru, sur la foi de Voltaire, que Molière avait composé son Don Juan comme malgré lui, pour contenter ses camarades qui voulaient, eux aussi, avoir leur statue du

Commandeur. Aussi bien, ne connaissait-on alors qu'un mauvais textede cette comédie. .Maisdepuis cent ans que nous en possédons la version exacte les commentaires n'en ont pas été moins erronés.

Molière n'a pas composé Don Juan pour plaire à sa troupe : s'il a choisi un tel sujet, ce n'est pas seulement pour obéir à la mode, c'est encore, c'est surtout parce que la légende espagnole lui permettait de tirer vengeance de l'interdiction du Tartuffe et de s'attaquer personnellement à celui qu'il rendait responsable de cette mesure intempestive.

Les clefs indiquent bien des originaux de Tartuffe et Tartuffe n'est exclusivement aucun d'eux : il en est la synthèse ; il représente toute la secte, toute la Cabale des Dévots. Tel trait de sa physionomie qui conviendrait à l'abbé de Roquette, par exemple ( i ) ne saurait être attribué au marquis de Fénelon. Si. dans telle scène (2) c'est peut-être Charpy de Sainte-Croix qui paraît à nos yeux, on

(1) Surtout les passages quivisent l'ambition des dévots.

(2) Les scènes où Tartuffe courtise Elrnire surtout.

sait qu'une autre ridiculise l'archevêque Péréfixe. (1)

C'est peut-être Conti qui se jette aux genoux d'Orgon, en la personne de Tartuffe comme le Conti de l'histoire offrit à Calvimont déshonoré par lui, d'aller se prosterner à ses pieds. (2) Mais ni Conti, ni Fénelon, ni d'Albon ne sauraient être les parasites ou les « domestiques » d'un Orgon : à ce titre Tartuffe ressemble plutôt à ces hypocrites qui vivaient autour des princes dévots et dont Cosnac nous a parlé. Combien, enfin, de traits ne sauraient s'entendre que de la Cabale prise en bloc ?

C'est que, selon son ordinaire. .Molière a « contemplé » la vie ; il a recueilli au passage des traits de mœurs disparates, puis il les y triturés, condensés, amalgamés. Comme du cerveau de Jupiter est sortie tout armée, la sage et omnisciente Minerve, ainsi du cerveau du poète a surgi Tar-

(1) La fameuse scène du « pauvre homme ! » qu'on dit avoir été suggérée par Louis XIV.

(2) Cf. Barthélémy. Une nièce de Ma^arin. La Princesse de Conti d'après sa cori-esp. inédite, 1875. p. 76. Voir également msc. 193-17 Fonds français à la Bibl. nat.

tuffe, le t}*pe le plus vivant et le plus compréhensif en même temps de l'hypocrisie dévote.

Le Tartuffe est éternel ; on le joue toujours; on l'a joué sans en bien connaître la genèse; on le jouera encore sachant qu'il a été composé pour des raisons d'actualité. C'est que l'hypocrisie est éternelle; c'est que le génie de Molière, comme celui de tous les grands poètes, possédait cette magie de fixer ce qui fait et d'éterniser ce qui passe, en dégageant la signification humaine essentielle des manifestations passagères des mœurs : vertus, vices, modes, manies individuelles ou collectives.

Or Don Juan a disparu de l'affiche dès 1665 et il n'a pas été repris avant le 17 novembre 1841. Je ne pense pas qu'on puisse facilement le faire goûter du public moderne, quoiqu'on l'ait revu à de rares intervalles à l'Odéon ou la Comédie Française.

La raison en est que Don Juan, dans le cadre d'une légende assez vieillotte, — rajeunie pourtant par plus d'un poète, mais sous une forme plus lyTriqueouplus épique, — ne renferme pas autre chose, chez .Molière, qu'une satire directe, un pamphlet amer plutôt, dirigé comme un seul homme, le prince de Conti. Je ne sais rien qui soit plus éloi-

gné de la vérité que ce paradoxe de vouloir faire de l'auteur, à propos de cette pièce, un des plus hardis précurseurs de la Révolution Française, un prophète de la philosophie des Diderot, des Voltaire et des Rousseau. ( i )

Tous les traits saillants du personnage moliéresque conviennent à Conti et visent à le faire reconnaître. Si quelques-uns, celui de la conversion, par exemple, pourraient convenir à plusieurs autres des brebis égarées qu'on vit alors rentrer au bercail de l'Église, ce ne serait là qu'une ressemblance lointaine et vague.

Mais Conti, le Conti que détestait Molière, celui que haïssaient le Roi, et Monsieur, et Mademoiselle, et Mazarin hier, Colbert et de Lyonne aujourd'hui, ce Conti là ressemble pleinement, pour l'ensemble de la physionomie comme pour le détail des traits, au Don Juan de notre poète.

(i) Le cadre de ce livre ne se prête pas à développer cette idée; mais qu'on réfléchisse à l'horreur de. Molière pour toutes les traditions surannées : (Ex. : Ecole des Mat is. Ecole des Femmes) et pour toutes les innovations prématurées : (Ex. : Le féminisme, Précieuses Ridicules. Femmes savantes): qu'on considère sa constante préoccupation de prêcher le bon sens, de recommander de suivre les usages du temps. Il eût. député de nos jours. =iége avec les opportunistes.

Don Juan est un viveur, un débauché complet ; beaucoup de convertis le furent, mais non pas tous à la manière de ce très grand seigneur; ils n'ont pas tous sa fortune; ils n'ont pas toussurtout cette verve spirituelle qui séduit les duchesses et les paysannes; Conti, lui. a dû à son rang, à sa fortune, à son esprit, ses innombrables succès. Madame deCalvimont. Mademoiselle de la Roche, la Du Parc, et vingt autres, ou plus nobles ou plus obscures, se sont laissé prendre à ses pétillantes saillies ou bien à ses folles largesses.

Don Juan se joue du cœur de ses belles et, après avoir en dillettante savouré la volupté du premier désir, il ne se contente pas de se tourner vers une autre conquête, il est sans pitié pour ses victimes, il les raille, il les insulte et se fait une gloire de ses cruautés, autant que de ses bonnes fortunes. Ainsi Conti impose la Du Parc à la Calvimont et il faut voir en quels termes il parle de la nièce de Mazarin qu'il doit épouser! (i)

Conti, au dire de Bussy Rabutin, cité par Tallemant des Réaux, avait, un an avant son retour à Dieu composé une carte de « Braquerie ». « Par le

]i) Cf. Barthélémy, op. cit.

mot Braquerie, explique Tallemant, il entendait parler des dames qui étaient galantes.... » Et Bussy nous révèle que la liste des villes, c'est-àdire des dames galantes, dont se composait cette carte, se terminait ainsi « Longueville est une ville grande et belle. 11 y a eu quatre gouverneurs » et il se désignait dans le nombre...

La Duchesse de Longueville était la propre sœur de ce prince de la débauche. Conti n'égale pas seulement Don Juan, il le dépasse, (i)

On sait qu'après sa conversion, le prince fit enfermer son ancienne maîtresse, Mmc deCalvimont, dans un couvent :

« Il m'est venu des scrupules, Madame, dit Don JuanàElvire qu'il abandonne, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisais. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent » Si Don Juan est cynique, Conti ne l'est pas moins.

Si, malgré son inconstance, Don Juan s'avoue volontiers enclin à la jalousie quand il est pris d'un caprice nouveau, Mademoiselle de Montpen-

(i) Cf. Louis Lacour. Le Tartuffe par ordre de Louis

sier déclare au sujet du prince de Conti qu'il avait « beaucoup de pente à devenir jaloux. » (i)

Et avec tout cela le «détestable maître» de Sganarelle respire la fougue juvénile; il est très brave, il méprise le danger, il se jette dans toutes les querelles. C'est un passionné et un enthousiaste en dépit de son scepticisme affecté. Ainsi Conti : « L'humeur de ce prince le portait à prendre toutes choses avec violence » écrit Cosnac. Et pour ce qui est de sa bravoure tous les témoignages concordent à la lui accorder.

Ce violent était parfois terrible. Converti, il dispensait la potence avec autant de libéralité qu'il faisait de ses deniers au temps de ses débauches. Mais que ne fit-il pas avant d'être un saint? Les sommes considérables que son confesseur, M. de Ciron, l'obligea de dépenser pour les pauvres des villages qu'il avait ravagés attestent la cruauté de ses vengeances. « Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose », s'écrie Sganarelle, parlant de Don Juan. Et le cardinal de Retz porte ce jugement sur le cousin du Roi : « La méchan-

(i) Cf. Egalement Barthélémy, op. cité.

ceté inondait ses autres qualités qui n'étaient d'ailleurs que médiocres. »

Conti est Don Juan encore par la scélératesse de sa vie publique il le reconnaîtra dans son testament : « J'ai toléré et autorisé des désordres innombrables. » L'abbé de Ciron, désigné par l'évêque d'Aleth pour entendre sa confession, en éprouva une telle angoisse qu'il déclare avoir passé toute une nuit en prières ; on dirait qu'il a' éprouvé une sorte d'agonie semblable à celle du Christ au Jardin des Oliviers, tant la responsabilité d'absoudre un tel pécheur lui paraissait effroyable.

Don Juan, Conti l'est par son athéisme. Parlant de sa subite conversion, Mademoiselle de Montpensier écrit : « Il s'était tout à coup jeté dans la dévotion; il en avait bien besoin, car avant il ne croyait pas trop à Dieu. »

Don Juan, enfin, Conti l'est jusque dans les. moindres détails de cette conversion. Don Juan se convertit en une nuit, puisque les règles de la comédie exigent que toute l'action se passe dans les vingt-quatre heures ; mais ce n'est qu'un symbole de la rapidité du changement qui s'opère dans l'âme du grand seigneur libertin. Fort brusque est aussi la révolution qui transforme le cœur de

Conti. Mademoiselle de Montpensier le note et aussi tous les contemporains qui y font allusion. C'est en 1654 que ce prince composait sa carte de Bracquerie ; en 1655, il était déjà tout confit en dévotion. Il y a plus : le langage même de Don Juan expliquant à son pèreson soudain revirement est le même que tient Conti à ses confidents : si, du moins, est exacte la suggestive comparaison de texte que voici :

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