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LA CABALE DES DÉVOTS DEVANT L'HISTOIRE

1° La Compagnie du Très-Saint- Sacrement de l'Autel, sa fondation, son but, ses œuvres

Le promoteur de la « Compagnie du Saint- Sacrement » fut un pieux laïque, le duc de Ventadour. pair de France, prince de Maubuisson. A vrai dire, on peut s'étonner que le noble seigneur n'ait nulle part ses autels à l'instar de Louis de Gonzague, de Vincent de Paul ou du curé d'Ars.

Son édifiante biographie ne déparerait pas l'admirable collection de la « Vie des Saints ».

Qu'on en juge.

Le duc de Ventadour, dès sa jeunesse animé de l'amour de la Vérité, consacra ses efforts à la conversion des Huguenots. Son zèle ne se consumait pas seulement en prières et en pénitences ; il se dépensait en actes.

« La foi qui n'agit point est-ce une foi sincère.1 »

Pieusement, il brûla quelques dizaines de villages, pilla quelques vingtaines de bourgs, saccagea ses propres terres pour les purger de l'hérésie. Ce qu'ayant accompli pour la plus grande gloire de Dieu, il résolut de songer à son propre perfectionnement moral et gravit les plus hauts degrés de la vie dévote.

Un peu tard, car il était marié, il entendit l'appel du Maître qui le pressait de se consacrer tout entier à son culte. Longtemps Ventadour pria. Enfin, exaucé, éclairé, résolu, il convainquit sa pieuse femme d'offrir avec lui à Dieu « leur très pur amour conjugal transformé en le très pur amour angélique ».

Les deux chastes époux vécurent quelques mois comme frère et sœur. Finalement la duchesse

s'offrit en holocauste au Seigneur et, sacrifiant sa belle chevelure, fit profession dans un couvent du Carmel. Ceci se passait en 1629. Quelques années plus tard, obéissant à la vocation dont le Très- Haut l'avait favorisé, le digne mari d'une aussi sainte femme, se fit ordonner prêtre. ( 1 )

Tel fut l'homme à qui vint la première idée de la Compagnie du Saint-Sacrement. Le ducn'avait songé qu'à grouper quelques hommes de bonne volonté pour travailler efficacement au triomphe et à l'exaltation de la Sainte Eglise.

Il s'en était ouvert d'abord au Père Philippe, capucin, puis à l'abbé de Grignan. futur évêque d'Uzès, qui l'avaient fort encouragé.

L'entrée en religion de la duchesse lui permit de réaliser ses projets. Ses deux confidents de la première heure et lui-même, avec le pieux Henry de Pichery, constituèrent au couvent de Saint- Honoré un premier no)rau. Par la suite ils s'associèrent le P. Suffren, jésuite et confesseur de la Reine-Mère ; puis le marquis d'Andelot, François de Coligny. quelques évêques triés sur le volet,

(1) Tous les renseignements dont je n'indique pas la source sont empruntés aux Annales de d'Argenson ou au livre de M. R. Allier : L.i Cah.ile des Dévots.

l'ambassadeur de France à Rome, le général de l'Oratoire.

Tous organisèrent alors une association qu'ils appelèrent la « Compagnie du Saint-Sacrement de l'Autel » et, souvent, « la Compagnie », sans plus.

Ce qui les préoccupe à l'origine c'est de n'être point confondus avec les congrégations religieuses, ni avec les pieuses confréries de laïques.' Ils prétendent ne s'embarrasser ni de « l'esprit de corps » ni « d'aucun esprit particulier » et ne retenir que l'esprit général de l'Eglise. La « Compagnie » n'est point une ligue de mystiques ou de pénitents. Il ne s'agit point de perfection individuelle ni d'apostolat de la prière. Il s'agit d'organiser le prosélytisme. Répandre la vérité et supprimer l'erreur ; propager la vertu et réprimer le vice, imposer par des actes le vrai culte et entraver, par tous les moyens, la pratique des fausses religions ; voilà le but essentiel de la Compagnie. Elle s'impose plus spécialement pour objet :

« De faire honorer partout le Saint-Sacrement et procurer qu'on lui rende tout le culte et le respect qui sont dus à la divine majesté, à la différence des congrégations et des confréries qui

-,, .,., . .,,— ir».,

s'appliquent à l'honorer par des dévotions et des exercices de piété. » (i).

Cette association constitue donc un véritable Comité d'action catholique. Les hommes d'action qui la fondèrent comprirent que leur propagande dévotedevait s'appuyer sur des œuvres de charité. Aussi dès le début se promettent-ils :

« D'embrassertoutes les œuvresdifficiles, fortes,, négligées, abandonnées et de s'appliquer pour les besoins du prochain dans toute l'étendue de la charité. » (2).

Tels sont à sa fondation, l'esprit et le but de la future Cabale des Dévots. Voyons quels furent, par la suite, son organisation et ses moyens d'action.

II est d'abord bien établi qu'à rencontre des congrégations religieuses et des pieuses confréries, « en aucun cas la Compagnie n'agit de son chef ni avec autorité, ni comme corps, mais seulement par ses membres; en s'adressant aux prélats pour les choses spirituelles et aux magistrats pour

(1) R. Allier, La Cabale des Dévots, p. 19. Il cite d'Argenson.

(2) Cf. Dans les Annales de d'Argenson. le .Mémoire sur Y Esprit de la Compagnie du S. S.

les choses temporelles. Elle excite sans cesse à entreprendre tout le bien possible, tous ceux qu'elle juge propres à ses fins, sans se manifester elle-même. » (i).

N'agir jamais comme corps, mais faire agir ses membres, user de leur crédit et de leur autorité, faire en sorte qu'ils paraissent toujours s'employer de leur propre chef sans avoir reçu mandat de personne, alors qu'ils ne font qu'exécuter le mot d'ordre de leur petit comité ; voilà le programme. C'est celui d'une société secrète. La Compagnie du Saint-Sacrement est, en plein xvn* siècle, une véritable Franc-Maçonnerie catholique.

Le secret! le secret! d'abord et à tout prix: c'est la recommandation constante des Directeurs :

« La première des voies qui forment l'esprit de la Compagnie, c'est le secret; sans lui, les Compagnies ne seraient pas des Compagnies du Saint- Sacrement, mais des Confréries ou autres associations de piété. » (2).

(1) Annales. Mémoires sur l'Esprit de la Compagnie du T. S. S.

(2) Cf. les documents publiés par MM. A. Rebelliau et Raoul Allier touchant la Compagnie de Marseille et notamment dans Rebelliau les lettres des iS et 20 octobre 1660.

Pas de règlements imprimés; pas de personnalité civile : pas de biens de communauté. Tout cela nuit au secret. Les ordres et les directions sont transmis soit par lettres, soit, dans les cas pressants et graves, par des ambassadeurs spéciaux. Interdiction aux Compagnies de province de correspondre directement entre elles : il pourrait se produire des fuites et des indiscrétions. Le plus grand mystère préside à toutes les décisions comme au recrutement des membres, (i).

Le secret s'étend le plus souvent aux évêques eux-mêmes, qui, normalement devraient exercer un contrôle spirituel sur toutes les œuvres de ce genre.

L'activité de la Compagnie se confondra donc avec l'activité personnelle de ses membres; ceux-ci agiront pourtant avec la plus grande cohésion Pour secrète et cachée qu'elle soit, la Compagnie n en impose pas moins à ses initiés la discipline la plus rigoureuse, et l'obéi'ssance de tous, pour

(«) On peut voir dans le livre de M. Allier, quelle discrétion méticuleuse présidait à ces initiations et la politique prudente qu on avait coutume de pratiquer à l'égard des néophytes après qu'on avait jeté les veux sur eux

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