LES HOSTILITÉS
1° Première escarmouche (L'Ecole des Maris)
Précisément en 1660 éclataient les scandales de Caen; les accusations formulées par Dufour contre les confrères du Saint-Sacrement étaient apportées à Paris par l'archevêque de Rouen. Si nous nous référons aux lettres de Gu)7 Patrn, l'opinion de la ville en était saisie dès le commencement d'août. Les Annales de d'Argenson attestent que la Compagnie fut informée le 29 du même mois que Mazarin nourrissait contre elle de noirs desseins : il avait l'œil sur elle et ne songeait à rien de moins qu'a l'anéantir.
Effectivement une enquête fut ordonnée; les faits recueillis furent déférés au Parlement. Bien que le Premier Président Lamoignon fût de la maison, la Compagnie se vit, par arrêt rendu en bonne et due forme, au mois de décembre 1660, interdire toute réunion ultérieure.
Molière profita dû moment. Mais il avait acquis trop d'expérience pour se lancer dans une attaque à fond. Cette longue guerre de huit ans s'ouvrit sur une simple escarmouche.
L'Ecole des Maris fut jouée le 24 juin 1661. Il est clair que si, dans son ensemble, cette pièce constitue une comédie d'intrigue assez voisine' de la farce, le premier acte en relève singulièrement la portée philosophique ou sociale. Molière y oppose, en effet, l'une à l'autre"deux doctrines, deux s}'stèmes d'éducation. (1)
On l'accusait d'immoralité à propos de Sgana- ■ relie. Pourquoi ? Parce que, en traitant si libre-
(1) Par là, Molière renouvelle le sujet qu'il emprunte à l'Espagne. (Voir Martinenche : Molière et le Théâtre espagnol). Il s'agit chez les modèles de maris jaloux ; il s'agit chez Molière de principes d'éducation. Cette seule différence est capitale et change toute la portée philosophique et des situations et des dialogues, fussent-ils visiblement
imites.
ment de sujets scabreux, il choquait la pudeur et instruisait l'ignorance des jeunes filles tout en excitant les gens d'expérience à la concupiscence et les personnes mariées à l'oubli de la dignité du sacrement du mariage. Molière répond que ni les sévérités outrées, les claustrations, les « grilles » ni les principes surannés, ni les modes désuètes ne valent, pour sauvegarder la vertu des femmes ou des filles, une bonne honnêteté toute humaine éclairée par le bon sens et guidée par une sage expérience de la vie.
Le reproche adressé au comique pouvait indisposer contre lui certaines personnes austères dont un grand nombre se groupaient, dans l'ancienne Cour, autour de la Reine-Mère. Là les mœurs nouvelles, le développement de la vie mondaine, avec le train de luxe qu'elle entraînait, avec son déploiement de bals et de fêtes, étaient ouvertement ■blâmes; Sganarelle était l'interprète de ces mécontents.
Ceblâmeétait-ilseulementlefaitdevieillesgens dont la maussade sévérité s'accommodait mal de façons de vivre qui choquaient leurs habitudes ? Sganarelle est, en une certaine mesure, un « laudator temporis acti ,,. Mais ce tradiiionnaliste
n'est point le vieillard de la pièce. Il est notablement plus jeune que son frère Ariste ; il n'est donc pas uniquement le porte-parole de vieillards entêtés. En réalité, les gens qu'il représente défendent un principe, (i)
La jeune Cour, pour toute règle, professe qu'il convient, sinon d'imiter les « muguets » plaisamment raillés par Sganarelle en raison de leurs modes extravagantes, du moins de s'accommoder des mœurs de son temps. Cet opportunisme « amoral » (qu'on me passe ce néologismeanachronique mais expressif autant que célèbre) choque les Sganarelles de l'ancienne Cour.
Non seulement ceux-ci raillent les modes nouvelles, non seulement ils se tiennent à l'écart des réjouissances coûteuses ou des mondanités futiles, mais ils les condamnent comme des immoralités et ils redoutent, comme un danger social, la promiscuité des sexes qui est la conséquence de la vie mondaine.
Sganarelle a sur ces matières des idées arrêtées et des principes rigides. Qu'on observe ou qu'on viole ses principes, il y attache une importance
(i) La différence d'âge existe aussi chez l'Espagnol: mais ceci n'en affaiblit pas le sens S3*mbolique.
primordiale, car il y va, selon lui, de la santé morale de toute la nouvelle génération. Point de vertu possible chez une femme qui suit les maximes d'Ariste. La « chair est faible » : le seul moyen d'éviter le péché est d'en fuir l'occasion. Le tuteur d'Isabelle tient donc sa pupille
« Enfermée à la clef ou menée avec lui ».
Il entend user avec elle d'autorité, non seulement parce que la loi lui en confère le droit, mais parce que la vertu de la jeune fille et son propre honneuràlui-même, qui doit l'épouser, dépendent des sages rigueurs qu'il exercera. Il exige donc qu'Isabelle ne s'habille que d'une serge honnête,
« Qu'elle porte le noir aux bons jours seulement »
qu'enfermée au logis, elle ne s'occupe que des soins du ménage,
« Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille Et ne sorte jamais sans quelqu'un qui la veille. »
Enfin, il ne veut point porter de cornes s'il se peut.
Voilà ses principes. D'ailleurs, il n'est pas autrement jaloux ; il a quelque pitié pour le jeune Valère, dans la joie ou il est de constater les fruits
que son système d'éducation a produits dans lame d'Isabelle.
La première règle de cette éducation, c'est d'éviter que les damoiseaux puissent h fleurer les filles en liberté » ; c'est ensuite d'interdire l'usage des vêtements luxueux parce que le luxe engendre la corruption. Sganarelle est si convaincu de l'excellence de ses méthodes qu'il craint même pour sa pupille la fréquentation de son frère Ariste, de Léonore et de toute cette famille dévoyée :
Quelle belle famille ! Un vieillard insensé
Qui fait le dameret dans un corps tout cassé.
Une fille maîtresse et coquette suprême,
Des valets impudents : non, la sagesse même
N'en viendrait pas à bout, perdrait sens et raison
A vouloir corriger une telle maison.
Mais quels sont les gens qui se scandalisent à ce point des habitudes mondaines ? Les Dévots. Quels sont les gens qui rêvent de « corriger les maisons » mal conduites .- Les Dévots. Et n'y a-til pas entre ce langage et celui de Mme Pernelle une ressemblance évidente ?
Ecoutons encore ce soliloque :
N'est-ce pas quelque chose enfin de surprenant Que la corruption des mœurs de maintenant r...
Au heu de voir régner cette sévérité
Qui composait si bien l'ancienne honnêteté
La ]eunesse, en ces lieux, libertine, absolue'.....
L'allusion est transparente. On croirait entendre les dévots entichés de leur Tartuffe.
Evidemment, Sganarelle n'est pas désigné ouvertement comme un dévot," un hypocrite, un Tartuffe. Mais il est de la Cabale au même titre quOrgon ou que Mme Pernelle . Du moins il raisonne comme eux, il professe leurs doctrines
J entends bien que lorsqu'il passe aux acte* il n est plus qu'un personnage assez bouffon, qu'il joue un rôle de farce. Mais il n'était pas de spectateurs un peu au courant des mœurs de la Cabale des Dévots qui, en écoutant ce Premier Acte ne dussent sentir l'allusion, dans le temps précis' où Dufour et La Luzerne venaient de révéler ces mœurs, dans le temps où à la ville comme à la Cour on en jasait de tous côtés.
Molière, pour mieux identifier son personnage a d ailleurs pris soin de lui attribuer cette manie d espionner les familles, de surveiller I eclosion de 1 adultère, d en triompher comme d'une victoire de colporter les scandales de mœurs, ce goût enfin dune police indiscrète et malsaine qui est le
capital grief retenu par les contemporains à rencontre des Dévots.
D'autre part la manie des claustrations et des « grilles » n'était pas moins caractéristique, encore qu'on la trouve dans les modèles espagnols. Tous les adversaires de la Cabale devaient applaudir la bonne langue de Lisette, lorsqu'elle s'écriait, parlant des précautions de Sganarélle :
Tous ces soins sont des choses infâmes
Sommes-nous chez les Turcs pour enfermer les femmes ?
On reconnaissait encore les propos habituels aux dévots lorsque Sganarélle prétendait mettre la suprême vertu des filles à « s'offenser des seuls regards d'un homme », ou lorsque, scandalisé des indulgentes maximes de son frère, il ordonnait à sa pupille de rentrer « pour n'ouïr point cette pratique infâme. »
On peut dire enfin que dans tout le premier acte de cette comédie Sganarélle n'est presque pas un personnage de théâtre : il est l'orateur d'une doctrine qui est celle de la Cabale. Molière savait fort bien qu'en ridiculisant l'orateur, il jetterait le ridicule sur la doctrine et c'est pour cela que l'Ecole des Maris doit être considéré comme une
première escarmouche dans la guerre de Molière contre les Dévots.
2° Un Succès (l'Ecole des Femmes).
Après ce qui vient d'être dit de YEcole des Maris, il n'est pas besoin d'insister longuement sur là signification de l'Ecole des Femmes, représentée à la ville fin 1662 et à la cour en janvier 1663.
Dans les deux pièces c'est sensiblement la même thèse. Arnolphe remplace Sganarelle ; le premier, en apparence, n'est qu'une sorte de doublure du second. Les deux personnages cependant offrent des nuances de caractère qui ne manquent pas d'intérêt pour nous.
Arnolphe, non plus que Sganarelle, n'est pas signalé comme un dévot. Mais il est déjà une sorte d'hypocrite de la dévotion. Car, ne partageant pas, semble-t-il, les convictions des dévots, il est, par jalousie pure, conduit à leur emprunter comme une politique efficace leurs principes d'éducation.
Il y a un fond de sincérité chez Sganarelle ; ce maussade personnage croit vraimentque la morale est en danger.il gémit sur les mœurs du temps.
il regrette l'ancienne honnêteté, il voudrait corriger la maison de son frère. Aucune préoccupation de ce genre n'est perceptible chez Arnolphe. Ce maniaque de lajalousie estincapable de s'abstraire de ses soucis égoïstes. Il craint pour lui-même les effets de la malice féminine, il s'en amuse lorsque les autres en sont victimes. Sa terreur d'être cocu est égalée par sa joie de voir le front- du voisin paré des ornements de la » confrérie ».
Si Sganarelle furetait dans les familles afin d'en découvrir les tares, c'était pour alimenter sa bile et justifier l'excellence de ses principes austères. Arnolphe ne s'enquiert des scandales de mœurs que pour s'en gausser. Il exulte d'abord quand cet écervelé d'Horace lui confie sa bonne fortune, il l'encourage même à poursuivre l'intrigue ébauchée, il lui prête de l'argent à cet effet. Car il n'est, contrairement à la tradition de la farce, aucunement avare, quoique tuteur et jaloux.
Ainsi Molière avant de s'attaquer directement aux dévots, s'en prend à leurs principaux alliés : les traditionnalistes grincheux du genre de Sganarelle, les jaloux railleurs et finauds de l'espèce d'Arnolphe.
Ces derniers se soucient bien des principes ! La
morale des Dévots leur apparaît uniquement comme une sorte de code des moyens propres à mettre et à entretenir les jeunes filles dans un heureux état d'idiotisme. C'est Arnolphe qui nous en avise. Il n'a placé Agnès dans un petit couvent que pour qu'on l'y rendît « idiote autant qu'il se pourrait ». (i) Ceci est déjà suffisamment significatif, je pense. Mais il y a mieux. Ce beau résultat / acquis, il s'agit d'entretenir soigneusement cette
précieuse bêtise. Or, le moyen qu'en trouve Arnolphe, c'est de faire à son Agnès un sermon fort dévot et de lui donner à méditer les « Maximes du Mariage ».
Mais d'où sont tirées ces Maximes du Mariage.- Elles ne sont pas de l'invention de Molière. M. G. Lansôn en a dévoilé l'origine. L'auteur de l'Ecole des Femmes n'a fait qu'adapter à son sujet des stances tirées d'un livre édifiant de Desmarets de Saint-Sorlin (Œuvres Chrétiennes), et voici le titre de ce poème : Préceptes de mariage de Saint-Gré-
(i) Le modèle espagnol a épousé aussi une sotte, croyant se garantir contre la malice foncière des femmes : mais il n est pour rien dans l'éducation de sa femme. Il s'agit encore d'un cas individuel de jalousie, non d'une méthode d éducation comme chez .Molière.
goire de Nazianze, envoyés à Olympias le jour de ses noces. M. Lanson a pris soin de traduire quelques passages des « Instructions à Olympias » sur le texte de la Patrologie : les vers de Desmarets sont une paraphrase assez fidèle, à quelque transpositions de mœurs près, du texte grec. Quant à Molière, il suit d'assez près son modèle. Voici donc Desmarets et Saint Grégoire en posture fort ridicule, de même que les auteurs de maximes édifiantes en usage dans les couvents et dans les familles dévotes (tels que les Quatrains de Pibrac, les Tablettes et La Guide des Pêcheurs déjà ridiculisés dans le Cocu, (i)
Quant au sermon de Sganarelle, encore que l'idée en ait été suggérée à Molière par son modèle espagnol, il suffit de le lire pour constater que les allusions satiriques à l'endroit des dévots et de leur système d'éducation sont absolument d'actualité.
Du coup, il fut avéré pour la Cabale que Molière poursuivait une campagne libertine. Elle suscita contre le poète une véritable levée de boucliers.
(i) Yovez l'article de M. G. Lanson dans la Revue Bleue. 2 déc. 1899.
A la vérité, la Compagnie du Saint-Sacrement ne parut point s'intéresser à la querelle. On sait qu'il n'entrait pas dans sa politique de se découvrir. Mais n'est-il passymptomatique que tous les pamphlétaires, de Visé-dans sa Zeliride, Boursault dans son Portrait du Peintre, de Visé, de nouveau,' dans sa Vengeance des Marquis. Robinet, enfin dans son Panégyrique de l'Ecole des Femmes, aient à l'envi imputé à Molière le crime d'impiété, apportant, à côté des injures et des calomnies! des arguments qui seront développés plus tard par le prince de Conti et par Bossuet }
Les attaques provinrent d'écrivains jaloux, diton. Mais pourquoi cette cabale littéraire s'arme-telle des armes de la Cabale des Dévots.- Comment expliquer que des gens parfaitement au courant de la situation de Molière à la Cour aient l'audace de s'attaquer, en prenant de telles armes,au favori du Roi? Ne faut-il pas qu'ils sentent derrière eux des personnages assez puissants pour les protéger .-
Ils en ont: le fils de Boursault affirme que son père fut obligé, presque malgré lui, « de faire la critique d'une des plus belles comédies de Molière qui est l'Ecole des Femmes. » Il le fit, dit-il. « pour obéir à ceux qui l'y avaient engagé et à qui il ne
pouvait rien refuser». Le rédacteur de la Muse Historique se déclare réduit à une prudence qui lui interdit de parler du théâtre ou trop haut ou trop bas. Qui donc tire les ficelles de ces pantins.- Qui mène cette campagne de diffamation? Qui documente les plumitifs jaloux, sinon ces <( Invisibles » qui ameutaient jadis toute la ville de Bordeaux, toute la région de Caen et Paris même, récemment encore, par leurs perfides insinuations ou leurs infamantes dénonciations-1 Qui ? sinon ces mêmes gens qui, après avoir fait trébucher Molière à ses débuts, l'ont ensuite brouillé avec Conti ? .
Boursault nous paraît aujourd'hui un personnage obscur. Il était en réalité secrétaire aux commandements de la Duchesse d Angoulême, très répandu dans le monde, protégé par le maréchal de Créqui, par le maréchal de Noailles, par M. de Fieulet, par l'archevêque de Langres, un duc et pair, par des amis ou des membres de la Compagnie du Saint-Sacrement. En vérité cette Cabale littéraire porte la griffe de la Cabale des Dévots.
D'autres questions surgissent d'ailleurs : s'il ne s'agit que d'une querelle littéraire, pourquoi veuton que le roi se mêle d'y intervenir.' Est-ce que
contre les jaloux, contre les « turlupins », contre les alcovistes, Molière n'est pas de taille à se défendre lui-même. : La Critique de l'Ecole des Femmes tt l'Impromptu de Versailles répondent d'ores et déjà à la question.
Mais le Roi ^eut qu'on sache qu'il est avec Molière: il lui accorde mille livres de pension à titre d' « excellent poète comique » et lui commande 1 'Impromptu, afin qu'il ait, après laCritique, une nouvelle occasion de tancer Monsieur Boursault. Enfin, comme ces marques de faveur n'ont pas calmé la venimeuse colère des ennemis de Molière, Louis XIV accepte le parrainage du fils aîné du poète, au mois de février 1664.
Une querelle de vulgaires plumitifs valait-elle tant d'affaires ? Non. Mais le Roi savait que derrière les de Visé, les Boursault et les Robinet, se cachait la toute-puissante Cabale des Dévots inspirée par Conti et par le marquis de Fénelon, protégée enfin par la Reine-Mère : contre de tels adversaires ce n'était point trop de la toute-puissance royale.
M. Lanson a remarqué quelque part que dans la Critique, l'auteur s'était défendu mollement de l'accusation d'impiété. Mais non ! Il a dit tout ce
qu'il suffisait de dire : il a répondu que de vrais dévots n'avaient rien trouvé à redire à sa pièce. Ces vrais dévots c'était le Roi, c'était Mme Henriette, c'était même, en apparence, Anne d'Autriche, puisque celle-ci, obéissant à son impérieux fils, se laissait dédier la Critique de l'Ecole des Femmes. Or un tel argument eût dû alors suffire à tout, puisqu'il laissait entendre qu'au sentiment des souverains, il n'y avait que de faux dévots pour se scandaliser touchant une comédie qu'euxmêmes ne trouvaient ni déshonnête, ni libertine.
D'autre part le poète démontrait qu'il savait d'où le coup était parti et.il ne dissimulait pas son intention de revenir sur la question. Il songeait à Tartuffe déjà ; la dédicace à la Reine-Mère n'était peut-être qu'une précaution pour qu'au jour de l'attaque directe contre les Dévots cette auguste personne ne pût être mise en cause.
L'histoire de la Cabale, pendant ces jours de - lutte est aussi fort instructive pour nous.
On se souvient qu'un arrêt du Parlement en date du 13 décembre 1660 avait interdit à la Com-
Îpagnie du S. Sacrement de continuer à tenir ses assises. A la vérité, cette Compagnie n'était pas formellement désignée, mais elle se reconnut si
bien qu'elle résolut d'obtempérer à cette injonction . Son obéissance n'alla pourtant pas sans quelque restriction. Les officiers continuèrent seuls à se réunir mais ils veillèrent au bon fonctionnement des œuvres. On ne convoquait plus les membres, mais on les voyait isolément, on les dirigeait toujours et on s'efforçait de communiquer avec les Compagnies de province dont l'activité ne fut aucunement ralentie. Jusqu'en 1666 la dispersion de la société secrète ne fut qu'apparente, ses influences restèrent intactes et ses œuvres continuèrent de vivre. « L'on y travailla, écrit d'Argenson, comme on avait coutume de faire ».
Il y eut cependant des fluctuations diverses. En 1662, au temps de l'Ecole Jes Femmes, les dévots levaient la tête et même concevaient des espoirs de revanche. Un des leurs, Bossuet, prêchait le carême au Louvre et il adjurait le roi en ces termes le jour des Rameaux :
« Sire, un regard de votre face sur ces blasphémateurs et sur ces impiesafin qu'ils n'osent paraître et qu'on voie s'accomplir en votre règne ce qu'a prédit le prophète Amos : « Que la Cabale des libertins sera renversée : auferetur factio Jascivientium », et ce mot du roi Salomon : « Un roi sage dissipe les impies et les voûtes des prisons
sont leurs demeures : dissipât impios rex sapiens et incurvât super eos fornicem »; sans égard ni aux conditions ni aux personnes; car il faut un châtiment rigoureux à une telle insolence. ».
Or, cette année-là, le prince de Conti fut nommé secrétaire de la Compagnie et combien une telle nomination est suggestive pour nous au moment où se déchaîne la querelle de l'Ecole des Femmes !
Au mois de juin les affaires paraissaient aller si bien pour la Compagnie qu'elle songeait à provoquer une assemblée des membres. Mais la police en fut informée et il fallut renoncer à de telles tentatives.
Tout était bien changé au mois d'août. Le marquis de Laval rendait compte le [4 de ce mois d'une démarche qu'il avait faite auprès du procureur du Chmtelet « sur la défense des assemblées qui faisait grand bruit par tout Paris en ce temps-là ».
u II dit qu'il avait demandé à ce magistrat s'il y avait danger d'aller à là Congrégation des Jésuites et aux Assemblées des paroisses, sur quoi il avait (le procureur) répondu que ce n'était pas à ces Compagnies que l'on en voulait, mais à celle du St Sacrement, parce qu'il y avait des gens factieux qu'on était résolu de la détruire, qu'on la cherchait et qu'on la trouverait à la fin. »
- i iii -
Malgré ces traverses la Compagnie s'efforçait de vivre. En 1663 on assemblait jusqu'à [8 membres .à la lois. .Mais le secrétaire, d'Avolé, apprit qu'il était l'objet d'une filature, on redoubla de prudence.
t a Alors, dit d Argenson, le monde était si déchaîné contre les dévots qu'on n'osait ni parler ni recommander une bonne œuvre qu'a des amis fort particuliers. »
Survint alors en Sorbonne une fâcheuse affaire qui attira de nouveau l'attention du gouvernement et de la police sur la Compagnie ou du moins sur ses principaux membres. La Cabale fut convaincue de professer des théories ultramon-
itaines.Le confrère Lamoignon, premier président du Parlement, dut suspendre de ses fonctions le Syndic de la Sorbonne, autre confrère. Colbert fit procéder à une enquête. Le rapport de police met en cause la Compagnie du P. Bagot, qui a, dit-il, des rapports avec la Compagnie de l'Ermitage de Caen, la communauté de Saint-Sulpice et celle de Saint-Nicolas du Chardonnet, en un mot les foyers de propagande des confrères du Saint Sacrement. Il dénonce en outre « les particuliers dévots qui contribuent à l'avancement de l'ouvrage que les
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bons français et les véritables sujets du roi essaient d'empêcher». Tous les noms qu'il cite : d'Albon, La Motte Fénelon, Abelly, etc., sont des noms de confrèresactifs.
Toutes ces « persécutions n. pour emprunter le langage de d'Argenson, n'expliquent-elles pas la victoire de Molière dans cette querelle de YEcoîe des Femmes ? Et le poète pouvait-il ne pas penser que cette victoire était complète et définitive ?