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Études sur la littérature contemporaine, t. VI, p

VHUMOUR DANS SHAKESPEARE. 301

et sa destinée, entre la réalité tout entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois, pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant... Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancoh'e; il s'amuse de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas luimême de l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et celles de ses chers semblables, — telle est l'essence de Vhiimour. On comprend le genre de plaisanterie qui en résulte : une sorte de satire sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le sentimental qui se pénètrent réciproquement.

« Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est un sceptique. Cette

tolérance des misères de l'humanité qui le caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en lui. D'oti il résulte que notre humoriste joue volontiers avec son sujet. Son but principal est de s'amuser et d'amuser les autres. Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances ; il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la drôlerie à tout prix ; il aura des inventions burlesques; il tombera dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai philosophe — pourvu cependant qu'il soit philosophe. »

Il nous reste à examiner Xhumour dans Shakespeare et dans Molière, àchercher si ces deux poètes sontdesliumoristes,etdans quelle mesure ils le sont. — Un mot d'abord sur Aristophane.

Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de Fart classique en général, V humour s'est cependant glissé dans l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la distingue à tous les points de vue.

Dans la comédie de la Paix y Trygée, traversant les airs à cheval sur un escarbot, s'écrie : « Machiniste, fais bien attention à moi, car la peur commence à me prendre au ventre. » Cette plaisanterie, dont l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait à'hiirnotir, et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La forme générale en est humoristique par le décousu de la composition, par les digressions, les allusions |et les saillies de toute nature qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu et l'accessoire ; par la parabase elle-même, intervention directe et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préfacé bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique ; enfin, par le rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du lyrisme le plus pur et le plus éclatant.

Mais, à considérer d'autres choses plus importantes — l'inspiration habituelle du poète^ ses préoccupations favorites, son caractère, bref le fond de son théâtre et de sa pensée — Aristophane m'apparaît comme le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel parti ! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre Socrate ne fait pas honneur à la

portée de son esprit aux yeux de la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. 11 est avant tout citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche ; mais ce degré de passion civique est inconciliable avec la haute philosophie de Vhumour. Il est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.

Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique d'Aristophane : c'est la fantaisie aérienne des Oiseaux. Cette comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes, devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe ; elle se moque des hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus gracieux ni de plus hardi.

Dans les champs libres de l'air, les oiseaux

L'Hl/MOf/B DANS SHAKESPEARE. 305

imaginent de bâtir une ville forte et de devenir les maîtres du monde en interceptant toute communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets, dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les oiseaux, elle s'écrie :

« Je suis immortelle !

— Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable ! Quoi ! l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi du plus fort ! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?

— • Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse grillée.

— De quels dieux parles-tu?

— Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.

— Vous, dieux?

— Y en a-t-il d'autres?

— Les hommes maintenant adorent les oî seaux comme dieux, et c'est à eux qu'ils doivcist offrir leurs sacrifices, et non à Jupiter, par Jupiter ^ I »

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