Traduction de M. Poyard
Rien de plus humoristique que ce dernier Irait. — La situation devient tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu triballe, personnage grotesque. Ils se présententdans la nouvelle cité au moment oii Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux, est occupé à faire la cuisine.
« Pisthétérus. — Esclave, donne la râpe au fromage ; apporte le silphium, passe-moi le fromage, veille au charbon.
Hercule. — Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.
Pisthétérus. — Attends que j'aie mis mon silphium.
Hercule. — Qu'est-ce que ces viandes?
Pisthétérus. — Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les amis du peuple.
Hercule. — Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?
Pisthétérus. — Ah I Hercul^e, salut! Qu'y a-t-il?
Hercule. — Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre ; pour vous, soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous
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sommes, à cet égard, munis de pleins pouvoirs.
PiSTHÉTÉRUs. — Nous n'avous jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que vous accédiez à une condition équitable : c'est que Jupiter rendra le sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs à dîner.
Hercule. — Cela me suffit,je vote pour la paix.
Neptune. — Malheureux ! Tu n'es qu'im idiot et un goinfre. Yeux-tu donc détrôner ton père?
PiSTHÉTÉRUS. — Quelle erreur ! Mais les dieux seront bien plus puissants, si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom ; mais si vous aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.
Neptune. — Bonne idée, par Neptune !
Hercule. — C'est aussi mon avis... je vote pour que le sceptre leur soit rendu...
PiSTHÉTÉRUS. — Ah ! j'allais oublier un second article : je laisse Junon à Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.
Neptune. — Alors, lu ne veux pas la paix. Retirons-nous.
PiSTHÉTÉRUs. — Peu m'importe ; cuisinier, soigne la sauce.
Hercule. — Quel homme bizarre que ce Neptune ! Où vas-tu? Ferons-nous la guerre pour une femme?
Neptune. — Et quel parti prendre?
Hercule. — Lequel ? conclure la paix.
Neptune. — 0 le niais ! veux-tu donc toujours être dupé ? Mais tu fais ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale à leur profit, tu es ruiné ; car c'est à toi que reviennent toutes les richesses qu'il laissera.
PiSTHÉTÉRUS. — Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire ! Viens ici à l'écart^ que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami. La loi ue t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es bâtard et non fils légitime.
Hercule. — Moi, bâtard! Que dis-tu là?
PiSTHÉTÉRUS. — Mais sans doute ; n'es- tu pas né d'une femme étrangère? D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères légitimes.
Hercule. — Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses biens, tout bâtard que je suis?
PiSTHÉTÉRUS. — La loi s'y oppose ; et ce Neptune même qui t'excite maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,
en sa qualité, de frère légitime. Écoute ; voici comment est conçue la loi de Solon : « Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants légitimes ; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux collatéraux les plus proches. »
Hercule. — Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle ?
PiSTHÉTÉRUS. — Rien absolument. Mais, dismoi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur les registres de sa phratrie ?
Hercule. — Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.
PiSTHÉTÉRUS. — Qu'as-tu à montrer le poing au ciel ? Veux-tu te battre ? Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.
Hercule. — Ta seconde condition me semble juste ; je t'accorde la jeune fille...
PISTHÉTÉRUS. — Voilà dcs oiseaux découpés fort à propos pour le repas de noces. »
Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes; mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous^ de Vhumoiir
d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.
C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux. Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde. Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des pièges, des gluaux, des filets de toute espèce ; on vous prend, on vous vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous êtes gras. Encore si ron vous servait simplement rôtis sur la table! mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout bouillant sur votre dos 1 »
Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques étrangers (nous l'avons dit en commençant cette étude sur V humour) Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment de ces critiques : mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde que l'humoriste est le vrai sage ; il est seul déniaisé; il n'est la dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses
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pour prendre au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande foire aux vanités^ et en même temps il est né avec un tempérament si heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement, cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.
Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable), alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social ; si l'on pense avec Aristote que l'homme est un animal politique et que l'auteur comique doit à sa manière, pro sua parte virili, satisfaire, lui aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour cela^, marcher franchement avec nous sur la route poudreuse et, s'il le faut, dans l'ornière. « Montre-moi ton
pied, génie, dit quelque part Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. Va-t-en! »
Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés; quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.
Molière croyait ingénument que « l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes* »; il s'en tenait à la bonne vieille devise : Castigat ridendo mores, et il agissait en conséquence. Les dilettanti de l'esthétique, qui sourient de cette prétention, sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès? Sontils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?
L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur les Conditions de la bonne comédie^ M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie contemporaine pour rivaliser avec celle de Mo-