I. f.a Gloire du \ ol-il.-.C.rnr,-, v, if\i et
et puissant, qui réalise l'idéal même dont les passages théoriques de ses œuvres nous avaient fait sentir la beauté
Une règle de style comme celle que nous venons de voir est déjà presque une règle de morale. Mais Molière donne d'autres indications, plus précises, sur le rôle de la morale dans la comédie et sur la façon dont lui-même l'y a maintenu. En tète des Précieuses,- il dit qu'il s'est confiné partout dans les bornes de la satire honnête et permise. Dans la Critique^ il veut que lès prudes seules, dont l'imagination se porte facilement sur les ordures, en aient trouvé dans V École des femmes. En tête du Tartuffe, il proteste de la pureté de ses intentions en composant cette pièce, et il défend la comédie contre les attaques passionnées auxquelles elle est en butte :
Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie, qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses, que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de \^r^u, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette pleiile insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste. Mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie.
Enfin, Molière s'empare hardiment de la devise Caslifjat ridendo mores:
LE-^ niLORILS LITTERAIRES DE MOLIKUE Ù2J
Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, no vois pas par qiKîlie raison il y en aura do privilégiés... . Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants le plus souvent que ceux de la satire ; et rien no reprend mieux la plupart dos hommes que la pointur" do leurs défauts. C'est unc-grai>d<* atteinte anx vices que do les exposer à la risée de lout le montlc Un soufTro aisémtuit dos répréhonsions, mais on ne* souffre 'pôînt la raillorio. On veut bien être méchant, mais on ne veut point ôtro ridicule.
Dans le premier placet au Roi, il dit encore:
Sire, le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en . > divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi oià je me trouve, je n'avois rieja.dc mieux à faire qnc d'attaquer par des peintures ri(MÇules les vices de mon siècle.
Que faut-il penser de ces déclarations ?
Les ennemis de Molière y avaient répondu d'avance et sans ambages. « Si le dessein de la comédie est de corrijjer les hommes en les divertissant », disait en i665 le sieur de Rochemont, « le dessein de Molière est de les jMîrdre en les faisant rire ». Et plus loin, après avoir loue le cardinal de Richelieu de son heureuse réformation du théâtre, il ajoutait: « Mais Molière a ruiné tout ce que ce sage politique a voit ordonné en faveur de la comédie, et d'une fille vertueuse il en a fait une hypocrite. Tout ce qu'elle avoit de mauvais avant ce grand Cardinal, c'est qu'elle étolt coquette et libertine ; qu'elle écoutoit tout indifféremment et disoit de même tout ce qui lui venoit à la bouche ; son air lascif et ses gestes dissolus rebuloient tous les gens d'honneur, et l'on n'eût pas vu, en tout un siècle, une honnête femme lui rendre visite. [Ce n'était donc pas, semble-t-il, une fille si vertueuse \] Molière a fait pis : il a déguisé cette coquette, et, sous le voile de l'hypocrisie, il a caché ses obscénités et ses malices. Tantôt il l'habille en religieuse et la fait sortir d'un couvent : ce n'est pas pour garder plus étroitement ses vœux ; ' 'ntôt il la fait paroîtro en paysanne qui fait bonnement
la révérence quand on lui parle d'amour; quelquefois c'est une innocente qui tourne, pardes équivoques étud .es, l'esprit à de sales pensées ; et Molière, le fidèle interprèle de sa naïveté, tâche de faire comprendre par ses postures ce que cette pauvre niaise n'ose exprimer par ses paroles. Sa Critique est un commentaire pire que le texte et un supplément de malice à l'ingénuité de son Agnès ; et confondant enfin l'hypocrisie avec l'impiété, il a levé le masque à sa fausse dévote et l'a rendue publiquement impieet sacrilège.» Si la morale de Molière, le plus souvent solidarisée avec celle du théâtre, a suscité d'autres critiques, et qui ne venaient pas seulement de théologiens comme Bossuet, mais aussi de romanciers comme Rousseau ou de dramaturges comme Dumas fils, elle n'a pas non plus manqué de défenseurs, à commencer par Chapelain, qui disait, en recommandant le poète pour une pension : « Sa morale est bonne, et il n'a qu'à se garder de la scurrilité », et à finir par ces moliéristes naïfs, qui ont trouve dans les comédies de l'auteur de George Dandin la plus solide des prédications. Sur une même pièce, sur un même passage les opinions les plus discordantes se produisent ; à Conti qui s'écrie avec indignation: « Y a-t-il une école d'athéisme plus ouverte que le Festin de Pierre? » l'honnête et religieux Jeannel , qui a fai t de la morale de Molière une consciencieuse étude, réplique avec plus de chaleur encore: « En vérité, on exalte Shakespeare d'avoir mêlé dans le drame le langage héroïque à la trivialité populaire : mais que dire de celui qui, des bouffonneries de Charlotte ou de M. Dimanche, sait passer tout à coup à l'expression la plus pure de la foi chrétienne et aux élans les plus ardents de l'amour divin, sans que cet incroyable mélange choque le spectateur, qui ne s'aperçoit même pas de ces contrastes audacieux, tant est immense et douce la puissance du génie * ? »
LES ilii',whii>S LITTKUAIUI.^ tji. NliM.ii.ivh .j2T
Sans entrer dans ces débats et sans discuter toutes ces xagérations, on peut penser que Molière, en plaidant comme il l'a fait pour la comédie et pour ses comédies, n'a pas dédaigné d'être habile et passablement complaisant pour lui-même. — On peut penser que sa satire a franchi parfois les bornes permises, à propos de certains médecins, par exemple, et h propos de Trissotin, littérairement semblable à Cotin et moralement tout autre que ce vieil et honnête ecclésiastique. — On peut penser que Molière, plus réservé à coup sur que les Scarron et les Boursault, ne s'est cependant pas assez interdit les gauloiseries, les plaisanteries salées, les équivoques obscènes et <>tte déplaisante imprécation contre la pudeur, qui déjà lait usée au temps de Racan :
Ih'las ! petits oiseaux, que vous êtes heureux
De ne sentir nulle contrainte.
Et de pouvoir suivre sans crainte Le doux emportement de vos cœurs amoureux ^ !
— Pour Tartuffe, nous n'avons pas dénié à Molière le droit de traîner l'hypocrisie, voire la mauvaise dévotion sur la
(ène; mais le poète est-il bien sincère, quand il proteste
l'un si pur dévouement pour la religion? — Et enfm, Molière est-il bien convaincu, quand il affirme l'effet moral du théâtre et de la comédie? Certes la devise '^.asli(jal ridendo mores serait plus à sa place au-devant de
on théâtre que sur le rideau des Italiens, où, en effet, il l'aurait fallu remplacer par celle-ci : Corrunipil ridendo •nores ; il a flétri l'avarice, l'égoïsme, le mensonge, la
srannie domestique, d'autres vices encore ; il a osé peindre de nobles caractères; et surtout, on ne saurait trop le répéter, il a banni de la comédie force turpitudes qu'y prodiguaient ses devanciers. Mais cela dit, Molière croyait-
I . Les Amants magnifiques, 3^ intermède ; de m«îmo le Bourgeois gentilhomme. Ballet des Nations.
il beaucoup à l'effet moralisateur de l'Étourdi, d'AmpJdtryon, des Fourberies de Scapin et de M. de Pourceau g iiacr avec les plaisanteries, qui paraîtraient un peu fortes aux galères, de Nérine et de Sbrigani? Si, laissant de côté la fantaisie et le comique qui ne vient pas de l'observation exacte des mœurs, le poète s'assigne pour tâche de guérir les travers et les ridicules, il lui arrive d'y réussir; mais la cure n'e&t pas toujours sans danger: ni George Dandin confondu par sa femme, ni M. Jourdain berné par sa famille ne forment un édifiant spectacle ; et la comédie alors justifie souvent le mot de Joubert: elle « corrige les travers aux dépens des mœurs ». Reste la satire des vices eux-mêmes ; je doute qu'elle corrige beaucoup de vicieux, ceux-ci ayant un art admirable pour appliquer aux autres la leçon qu'on leur adresse : était-il seul de son espèce cet avare dont nous a parlé Henri Conscience, et qui profitait le soir de la bougie achetée par un valet ami de la lecture pour aller se régaler dans sa chambre de l'Avare de Molière? Mais, au reste, le genre comique se prête mal à de trop vertueux desseins, et les vices sont beaucoup moins que les travers un gibier qui lui convienne. Quand des vices et des travers sont en présence, nous avons vu que, d'ordinaire, le comique est, si j'ose dire, unilatéral et que la raillerie porte uniquement sur les gens dupés. A vrai dire, il n'en est pas ainsi toujours, et nous l'avons vu aussi à propos de Tartuffe ; il y a des œuvres — et qui ont entre elles une affinité — où le comique est bilatéral, où l'objet du poète est double, et où, après s'être attaqué à ceux que séduisent les grimaces, Molière s'attaque à ceux qui les font. Tartuffe, l'imposteur religieux, est fustigé par le comique aussi bien qu'Orgon ; Trissotin, l'imposteur de lettres, est moqué comme ses admiratrices ; si Alcestc esl raillé, celle qui à ses dépens a pratiqué l'imposture en amour n'est pas moins raillée au dénouement. Ainsi le voulait la haine que la « philosophie » de Molière portait
LES TMKORIES LITTÉUVIRES DE MOLIÈRE 32(>
au mensonge ; et son génie comique servait à merveille sa « philosophie ». Mais les conséquences des goûts ou des sentiments naturalistes de Molière ne sont pas toujours aussi heureuses : dès la fin du wii® siècle, Mme de Lambert lui en voulait déjà d'avoir, en rabaissant trop les ambitions indiscrètes des femmes, contribué à leur corruption : « Les femmes ont mis la débauche à la place du savoir; le précieux qu'on leur a tant reproché, elles l'ont changé en indécence. » Molière, sur ce point, a-t-il vraiment assumé une responsabilité si lourde? Je ne sais; mais peut-être son comique manque-t-il parfois de bontés et sa morale d'élévation.
Si Molière n'avait pas eu à se défendre, on peut croire qu'il aurait fait des déclarations plus modestes, analogues à celle de Corneille dans l'épître qui précède la Suite du Menteur: « Si j'étois de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi bien que de plaire, je tâcherois de vous persuader que celle-ci (/a Suite^ est beaucoup meilleure que l'autre (/<? Menteur), à cause que Dorante y paroît Ijeaucoup plus honnête homme, et donne des
exemples de vertu à suivre Mais pour moi, je tiens
avec Aristote que notre art n'a pour but que le divertissement. » Au fait, n'est-ce pas ce qu'a voulu dire Molière quand, dans la Critique, il a insisté sur, la difficulté de son art : « Dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. » Seulement, Molière, qui ailleurs a dit trop, ici ne dit pas assez : sa muse ne fait pas rire seulement, elle fait rélléchir, elle instruit, elle corrige aussi en quelque mesure, comme le monde et comme la vie.
D'ailleurs, fait-elle toujours rire? On sait bien que non. Il y a, dans certaines œuvres de Molière, trop d'observation aiguë et profonde, pour que le public n'en soit pas frappé et rendu sérieux; il y a trop de tragique latent, pour que nous n'en éprouvions pas une vague angoisse. Ce même auteur du Panégyruiue de V Ecole des femmes, qui n'a voulu voir dans les Ecoles que des farces, objecte triomphalement au poète que l'amour d'Arnolphe, passant jusqu'à la fureur et jusqu'à l'offre d'un suicide, ne serait de mise que dans la tragédie, « à laquelle on réserve les plaintes, les pleurs et les gémissements ». Qu'aurait-il dit, un peu plus tard, du Tartuffe, de Don Juan, du Misanthrope ou de l'Avare? Si Molière, dans le haut comique, a beaucoup gardé de la comédie bouffonne, n'y a-t-il pas aussi beaucoup introduit de la tragédie ou de ce que nous appelons le drame? et le boulTon n'y est-il pas la nécessaire rançon du tragique, comme ime certaine part de convention y est la rançon nécessaire d'une observation trop suivie et, pour notre frivolité, trop fatigante? — Quelle part de sérieux peut être admise dans la comédie? par quels prodiges d'habileté arrive-t-on — pas toujours — à fondre ce qui émouvrait dans ce qui fait rire ? Au lieu de le chercher, nous aurions été heureux de l'apprendre de Molière lui-même : mais il n'a pas jugé à propos de nous le déclarer, ou peut-être il n'en a pas eu d'occasion favorable.
Et, de même, le poète du Sicilien ne nous a pas révélé quelle dose de fantaisie poétique comportait la comédie. Cet emprunteur « de toutes mains » , dont l'imitation est encore moins un esclavage que celle de son -xmi La Fontaine, ne nous a pas donné la théorie de l'imita Ion origi-