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CONCLUSION 33 I

nalc et féconde. Cet irrésistible producteur de gaieté n'a pas devancé les nombreux auteurs qui aujourd'hui s'évertuent à découvrir les causes, la nature et le mécanisme du rire. N'ayant jamais eu ni l'humeur ni le loisir de s'ériger en théoricien méthodique, Molière a laissé dans sa poétique des lacunes, et il n'en a mcme marqué les principaux traits que d'une façon insulTisammcnt explicite.

Telle qu'elle est cependant, elle n'en est pas moins caractéristique, et nous n'y trouvons pas seulement le grand artiste que nous aimons, nous y trouvons encore l'initiateur et le chef d'école — involontaire — qui a tant fait pour la splendeur des lettres françaises. La Fontaine, qui, dès 1661, adressait à peu près à Molière l'invocation de Dante à Virgile : Tu duca, tu signore e tu maestro ; Boileau qui, dans sa vieillesse, faisant à Brossette ses confidences, dénaturait inconsciemment à son profit l'histoire de ses rapports avec Molière, mais qui longtemps avait été le disciple, plutôt que l'aristarque du poète comique ; Racine, l'ingrat mais avisé Racine; ces grands écrivains. qui ont constitué ce qu'on appelle l'école de 1660, constamment se sont inspirés de la poétique de Molière. Comme lui, tous ont proclamé les droits du public et du bon sens, et, comme lui, à des degrés divers, tous ont cru qu'ils pouvaient tirer parti des règles des anciens. Comme lui, ils ont gardé le cadre des genres où ils se produisaient, mais en élargissant ce cadre, en transformant le fond, en admettant — et c'est Boileau lui-même qui l'a proclamé — que

Quelquefois, dans sa cotirsc, un esprit vigoureux. Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites, Kl de l'art môme apprend 5 franchir leurs limites.

Comme lui, tous ont mis au premier rang de leurs obligations la» peinture de l'homme, de l'homme de leur temps et d# l'homme de tous les temps. Tous ont tendu à

la simplicité, à la pureté du style, à l'expression vraie de la nature. Enfin, tous ont émis la prétention de moraliser, Boileau en énonçant maintes règles et maints aphorismes, La Fontaine en déclarant que conter pour conter lui semblait peu d'affaire. Racine en affirmant que la vertu était mise en tout son jour dans Phèdre et que peindre le vice « avec des couleurs qui en font connoitre et haïr la difformité » était « proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer » . Mais ces déclarations ne doivent pas nous faire illusion, et Boileau, La Fontaine, Racine — on en pourrait citer longuement les preuves — sont avant tout, conime Molière, des artistes.

Un homme surtout doit à Molière, et c'est Racine ; un genre doit à la comédie de Molière, et c'est la tragédie. En Grèce, vers le milieu du iv^ siècle, la comédie, pour se renouveler, s'était inspirée d'Euripide, de sa peinture des mœurs, de sa conception de l'amour : un phénomène inverse s'est produit dans notre xvii^ siècle. Après avoir gauchement imité Corneille, après avoir essayé d'intéresser avec des amours héroïques et avec des personnages à la fois doucereux et surhumains. Racine a repris aigrement contre la tragédie cornélienne les arguments du Dorante de la Critique; il a emprunté avec génie à Molière les ruses d'Harpagon, l'amour torturant qui fait la faiblesse du grand cœur d'Alceste, la peinture profonde et souvent renouvelée de la jalousie, les sujets simples et, en dépit de la splendeur apparente de l'histoire ou de la légende, les sujets qui rappellent vraiment la vie, enfin les passions et les caractères profondément humains avec les mots familiers, presque triviaux, où brusquement ils se révèlent tout entiers. Molière avait fait entrer dans la comédie tout ce qu'elle pouvait comporter de tragédie, et on l'en a quelquefois blâmé; Racine a fait entrer dans la tragédie tout ce qu'elle pouvait comporter de comédie, et a comme lui

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