I. Acte IV, scène in, v. i37i-i3f)() <\ i 'i ' i
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Les embrassades dont Philinte accable un inconnu ; les protestations d'amitié d'Oronte aboutissant à la lecture d'un sonnet, et la sincérité discrète avec laquelle lui, Alceste, juge ce sonnet lui faisant d'Oronte un ennemi mortel ;ce^ procès qu' Alceste soutient contre un abominable pied-plat, ce procès qui pour tout bon esprit est imperdable, et qui n'en est pas moins perdu faute d'avoir fait la cour au juge, tous ces incidents augmentent à la fois chez Alceste, et son amour pour Célimène (car il a besoin de reposer enfin sur un cœur son cœur meurtri), et son impossibilité de vivre avec une coquette dont les vices s'accordent si bien avec ceux du monde. Et, en même temps, quels traits de lumière sur une société où la politesse ne consistait pas seulement à s'incommoder, comme dit Pascal, mais à mentir ; où les maréchaux de France ne dédaignaient pas de ménager entre deux adversaires une feinte réconciliation dont personne n'était dupe ; où la justice elle-même ne consentait à être juste qu'après d'humiliants hommages, voire après des cadeaux plus humiliants encore ! Et tout cela, au fond, a-t-il bien changé? le monde n'est-il pas encore régi par des conventions •passablement hypocrites? et le mot du critique Geoffroy n'est-il pas toujours vrai : « Les hommes ne pourraient jamais vivre ensemble, s'ils se disaient mutuellement ce qu'ils pensent les uns des autres : la société est vraiment un bal où l'on ne peut entrer que masqué et en domino » ?
S'il est un endroit où ce déguisement soit plus qu'ailleurs obligatoire, c'est sans contredit le salon d'une fem
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du monde, et c'est là une première façon d'expliquer comment Molière a triomphé de la seconde gêne que nous avons signalée : la réduction de la scène à quelques pieds carrés, où l'action ne reste même c[ue quelques heures. La scène du Misanthrope, c'est le salon de Célimène, et les -conventions mondaines y triomphent. Mais il y a plus. Si le peuple n'a pas accès dans ce salon (qui alors s'inquié
« LE MISANTHROPK »
tait du peuple?), si la petite bourgeoisie n'y pénètre pas davantage, il n'en est pas moins une sorte de trait d'union / entre la cour et la ville: on y parle du lever et du petit! coucher du Roi, mais il y est aussi question des snobs qui singent la noblesse et qui, par cons(3quent, ne s'y rattachent point. Et surtout, on fait dans ce salon ce que, de tout temps, on a fait dans les salons, avec plus ou moins de verve, d'esprit, de finesse. On y médit du prochain, car la médisance est l'assaisonnement préféré des conversations.
Je pourraisciterlagrandescène de l'acte II : j'aime mieux en citer un commentaire et une justification involontaires. Voici comment, du haut de la chaire chrétienne, Bourdaloi:\e, qui a maudit l'auteur du Tartuffe, faisait ressortir la vérité d'une scène du Misanthrope : « Tout languit sans la médisance, et rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits ël pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vie agréable? Il faut que, dans les assemblées [les salons] le prochain soit joué et donné en spectacle par des louanges médisantes ; il faut que, par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité; il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sork- de l'assoupissement où il éloit, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle, et, quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre [on peut faire exception pour un causeur trop brillant, connue
limène], il le voit assez par la joie qui paroitsur les visages
par les ris cl les éclats qu'excitent ses bons mois, par les signes, les gestes, les coups de tête. Tout l'anime... On ne se retire point qu'il n'ait cessé, et l'on revient enfin d'autant plus content de soi que, sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante'.» — Etes-vous assez bien peinte à votre tour, ô Gélimène P et ne voyons-nous pas comment choisir, pour le lieu de l'action du Misanthrope, le salon d'une coquette a été de la part de Molière un vrai coup de maître?
D'autant plus que la Irais ième^êne acceptée par Molière, celle qui résulte du petit nombre de ses personnages, devient par cela même moins réelle. Les gens dont on rit dans le salon de Gélimène: cet extravas^ant Gléonte, cet insupportable bavard Damon, ce mystérieux et insignifiant Timante, ce snob de Géralde. cette terrible visiteuse Bélise qu'on ne sait comment dévisser de son fauteuil, ce dédaigneux Damis qui croirait paraître un homme du commun s'il trouvait quelque chose à son goût, tous ces originaux du xvii'' siècle qui, avec de légères variantes, seraient des originaux du vingtième, ce sont aussi, en quelque façon, des personnages de la comédie : ils ne sont point au centre du tableau, mais leur silhouette s'enlève en belle lumière dans la perspective. Et, au centre du tableau, quel choix habile de figures! Quelle variété, en dépit des apparences! Si les marquis vivent à la cour, Alceste s'en tient à l'écart ; si Oronte s'exerce aux petits vers, le « grand flandrin de Vicomte » a des amusements moins relevés et crache dans un puits pour faire des ronds; si Acaste et Glitandre sont de brillants papillons sans cervelle, « l'homme aux rubans verts », plus morose, ne se pique que d'être une conscience. Sorte de trait d'union en toutes choses, Philinte, lui, ne se pique de rien, ainsi que doit faire en un siècle