‹ MolièreChapitre 18 sur 104 · I. Exhortation sur les faux témoignages, 2^ point · texte numérisé non relu

I. Exhortation sur les faux témoignages, 2^ point

ce Li: MISANTHROPE » OJ

délicat celui (jui veut être appelé un « honnête homme » ; il ne fait profession ni d'austérité ni de corruption, ni <l'élégancc ni de laisser-aller, ni d'esprit ni de béolisme: // na pas d'enseigne, comme aurait dit Pascal.

Passons-nous à l'examen des personnages féminins, de Visé nous dit que dans la scène entre Célimène et Arsinoé, entre la coquette et la prude, nous voyons « tout ce que Ton peut dire de toutes les femmes, puisqu'elles sont toutes de l'un ou de l'autre caractère, ou que, si elles ont quelque chose de plus ou de moins, ce qu'elles ont a toujours du rapport à l'un ou à l'autre». De V^isé est un malappris, et, si l'on mettait d'un côté toutes les coquettes, de l'autre toutes les prudes, j'espère bien que la plupart des femmes resteraient au milieu. Mais précisément elles y seraient en compagnie d'Éliante, qui est essentiellement simple, honnête et franche.

Et si, regardant les deux sexes à la fois, nous nous demandons comment ils s'aiment, nous constatons que, pour Alceste, l'amour est l'envahissement de tout l'être par un sentiment involontaire et puissant; que, pour Kliante et Philinte, il est une sympathie très raisonnable et très calme; que, pour Célimène, il est un flirt et un insatiable besoin d'être admirée et obéie; que, pour les marquis, il est une satisfaction de la vap.ité; que, pour Arsinoé, il est un péché bien gros, dont on parle avec indignation et auquel on songe avec envie. Manque-t-il 1,'rand'chose, dites-moi, à cette classification des espèces de l'amour?

Ainsi, les lacunes sont rares dans la revue des ridicules, des types et des caractères humains qu'a passée Molière dans le Misanlliroite, et ces lacunes n'importent guère, puisque l'humanité et la vie elles-mêmes sont ici résumées, jugées de deux points de vue différents par un Heraclite et un Démocrite, un philosophe triste et un philosophe gai, dois-jc dire: un pessimiste et un optimiste?

PHILINTE

Vous voulez vui grand mal à la nature humaine !

ALCESTE

Oui, j'ai conçu pour clic une effroyable haine.

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés dans cette aversion?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes : Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants. Et les autres, pour être aux méchants complaisants. Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux àmcs vertueuses...

PHILINTE

Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine.

Et faisons un peu grâce à la nature humaine •

Ne l'examinons point dans la grande rigueur.

Et voyons ses défauts avec quelque douceur...

J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,

Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours ;

Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître,

En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,

J'accoutume mon àme à souffrir ce qu'ils font;

Et je crois qu'à la cour, de môme qu'à la ville,

Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESIE.

Mais ce flegme. Monsieur, qui raisonne si bien. Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien ? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse,^ Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice. Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ?

PHIIJNTE.

Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure

Comme vices unis à l'humaine nature ;

Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé.

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage^.

Des singes malfaisants el des loups pleins de rage ! J'ai bien I. Acte I, scène i, vers ii 3-122, i/i5-i48 et 159-178.

« LE MISANTHROPE » OÇJ

fait tout à l'heure de ne pas dire qu'Alcesle et Philinlo représentaient le pessimisme et l'optimisme, car Pliilinle, à vrai dire, est plus pessimiste qu'Alceste. Et voici qu'une lacune sérieuse nous apparaît dans le Misanthrope, considéré comme tableau de la société et de la vie. Il j^ manque un optimiste yéritable, voyant les défauts de l'homme, mais espérant qu'ils pourront s'amender ; aussi maître de lui que Philinte, aussi assoitFé de vertu qu'Alceste, mais résolu à faire pour le triomphe du bien les efforts que la bile de l'un et la placidité de l'autre leur interdisent. Peutêtre Éliante serait-elle cet optitniste, si elle était un homme et si elle avait un rôle moins effacé. En l'état, le Misanthrope est une œuvre amère. Mais quelle est la comédie un peu forte, où l'amertume n'est pas sensible?

Puisque, en examinant les résultats magnifiques obtenus par Molière avec des moyens fort médiocres, nous venons de sonder un des secrets de l'art classique, essayons maintenant d'en sonder un autre en examinant comment Molière a composé ses personnages ; et ne craignons pas trop les hors-d'œuvre apparents, si, pour éclaircir noire sujet, il nous arrive de parler d'autres auteurs que de Molière, d'autres œuvres que du Misanthrope: au fond, notre étude n'y perdra rien.

La littérature française du xix** siècle, d'ailleurs si riche n belles et fortes œuvres, a été parcourue, agitée par les courants les plus divers. A la fantaisie romantique s'est opposé un réalisme brutal ; puis le dégoût du réalisme a fait naître un symbolisme incohérent et obscur ; enfin l'ennui du symbolisme fait pulluler les rêves sociologiques. Au théâtre, l'anarchie est complète. 11 semble, il -t vrai, depuis quelques années à peine, que par des

Aboies détournées Ton s'achemine vers un art, au fond assez ressemblant à celui des classiques. Mais l'étoile conductrice, l'étoile des mages, que l'on voit dans le ciel, brille d'une lueur assez faible et s'éclipse même quelquefois: nous ne savons pas avec certitude où nous allons. Il y a trente ou quarante ans, tout était plus net, et le réalisme triomphait. Dans un roman, on croyait ne pouvoir parler d'un homme mûr qu'après avoir raconté tous les faits de son enfance et de sa jeunesse; il fallait connaître ses habitudes et son genre de vie, ce qu'il mangeait et ce qu'il buvait, son corps, sa figure, son costume et jusqu'aux meubles, aux rideaux, aux menus objets au milieu desquels son existence s'écoulait. Le théâtre, avec moins de minutie, s'inspirait de la même poétique. On se piquait d'y représenter, non pas des idées, mais des hommes; non pas des âmes, mais des âmes et des corps (parfois c'était l'âme qu'on oubliait). Ce sont des individus de chair et d'os s qu'il nous faut, — s'écriait-on. — Voyez Shakespeare. Ne nous a-t-il pas décrit ce tonneau de FalstaiT, ce

more d'Othello, et Desdémone, et Juliette, et Hamlet ?

Combien nos classiques sont différents! Ils font pour les êtres humains ce qu'ils font pour la nature. Même dans un roman, où rien ne s'oppose au détail et à la précision, un paysage, un portrait sont remplacés par des impressions. Fénelon croit avoir fait une description suffisante quand il a parlé d'horizons faits « à souhait pour le plaisir des yeux », et Madame de La Fayette croit nous avoir fait connaître le duc de Nemours quand elle a dit: « Ce prince étoit un chef-d'œuvre de la nature; ce qu'il avoit de moins admirable, c'étoit d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettoit au-dessus des autres étoit une valeur incomparable et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions qu'on n'a jamais vu qu'à lui seul ». — De même, dans la tragédie, connaissez-vous la taille, le teint, la figure d'Horace, de

« LE MISANTHROPE » (il

Polyeuctc, de Sévère, de Rodogune, de Britannicus, do \ipharès, voire d'Agrippinc ou de Milhridale? — La comédie, ne représentant pas des personnages historiques et grandioses, mais des personnes contemporaines et vivant de la \ le commune, demande sans doute plus de précision. Or, peut-on, d'après le texte de Molière, se représenter Ariste ou Léonor, Arnolphc ou Horace, Orgon ou Damis, Harpagon ou Valère...?

Victor de Laprade, le poète délicat, le critique idéaliste, lépèle le reproche courant. Chez Molière, dit-11, « presque aussi souvent que chez Corneille et Racine, le personnage dramatique est plutôt une abstraction personnifiée qu'un Individu de chair et d'os. » Une abstraction personnifiée! L'art de Molière ressemblerait donc à celui d'un auteur de ^foralilés! — On l'a osé dire, en elVet. Un savant et judiioux historien du théâtre du moyen âge, ici un peu entraîné, à ce qu'il semble, par son sujet, a exagéré une idée juste en écrivant: « La persistance des genres est sensible à travers la transformation des noms. La moralité (hi XV'' siècle est devenue la grande comédie de mœurs, la ( omédie classique par excellence, où le poète s'elTorce d'incarner dans un personnage unique un type entier, un caractère universel. Prenez le Misanthrope et supposez (|u'Alcesle, au lieu de porter un nom d'homme, s'appelle Misanthropie; que Gélimène s'y nomme Coquetterie, Philinle Optimisme, Arsinoé Pruderie, les deux marquis Sottise et Fatuité, le Misanthrope serait- il alors autre chose ju'une pure moralité, avec un génie d'analyse psycholoique, une vigueur de conduite et une perfection de style Il les auteurs encore maladroits du xv'^ siècle ne purent I teindre? * ».

Oh! oui: si, dans le Misanthrope, les personnages pou-

I. Petit «le Jiillevillo, La Comédie et les mœurs en France au moyen âge, Paris, 1886, in-12, p. 3, intro<l.

valent sans inconvénient s'appeler Misanthropie, Coquetterie, Optimisme, Pruderie, la pièce serait une moralité, car les personnages seraient alors de pures abstractions. Mais l'art classique met-il à la scène des abstractions pures? Molière mérite-t-il ce reproche, aussi bien que Corneille et Racine? Alceste et Célimène, par exemple, n'ont-ils ni vie ni réalité? Voilà précisément toute la question.

Il ne faut pas exagérer le dédain des classiques à l'égard du corps. Racine nous fait sentir l'attitude de ses personnages en même temps que leurs sentiments: F. Brunetière a pu, en analysant quelques vers de Phèdre, montrer les divers gestes que fait l'amante d'Hippolyte^ ; et M. Le Bidois a soutenu, non sans exagération d'ailleurs, que les physionomies d'Hermione, d'Andromaque, de Pyrrhus... formaient le plus mobile et le plus pittoresque des décors^. Molière va plus loin. Il nous fait savoir qu'Harpagon a un hoquet (il est vrai que c'est le hoquet de l'acteur Molière) et que La Flèche boite (il est vrai que c'est la boiterie de l'acteur Béjart) ; il nous apprend que Tartuffe est gras et fleuri, mangeant largement et buvant de même. Ce qu'il ne nous, dit pas dans le texte de ses comédies, n'oublions pas qu'il le montrait souvent aux spectateurs, étant aussi bien le metteur en scène que le poète de ses pièces. Bien des jeux de scène nous ont été révélés par La Grange, que Molière avait tus et n'en avaij; pas moins réglés. Si La Grange avait songé, comme nos auteurs d'aujourd'hui, aux acteurs de province ou aux lecteurs curieux de ces sortes de détails, il aurait pu nous en dire infiniment plus long. Rien ne l'empêchait, par exemple, de nous indiquer l'âge des différents personnages. « Quel est l'âge d' Alceste? » s'est-on demandé; et M. Jules Lemaître a écrit: ce Quel âge a-t-elle donc, la sincère Eliante? vingt ans ou soixante

Page 1