‹ MolièreChapitre 2 sur 104 · I.l.> MhiJl,«.l.\i-..s, LA MhDKClM-: Kl l.E> MLUI.Cl.NS · texte numérisé non relu

I.l.> MhiJl,«.l.\i-..s, LA MhDKClM-: Kl l.E> MLUI.Cl.NS

Pierre succède VAmour médecin. Quatre docteurs des plus olennels sont appelés en consultation sur le cas de la |('une Lucinde, que Tenvie de se marier rend dolente et ((ui n'a d'ailleurs aucun autre mal : ils commencent par

auser tranquillement de choses et d'autres, puis, arrivés

lu fait, battent la campagne, ne s'entendent point et se disputent. 11 faut qu'un cinquième médecin intervienne et les adjure de songer, non certes à l'intérêt de la malade, mais au bon renom de la Faculté! — Le 4 juin iGOfJ, Molière se pare des rubans verts du noble et plaisant Alccste : il donne son chef-d'œuvre du Misanthrope. Mais les médecins auraient tort de compter sur une diversion trop longue et de se réjouir irnprudcmment. Deux mois à peine s'écoulent : qu'est-ce que cette robe noire, cette large barbe et ce « chapeau des plus pointus»? C'est Molière en- (orc, mais dans son rôle de farceur ; c'est Sganarelle, devenu médecin malgré lui et parodiant tous ceux qui

>iercent^Ia médecine vojontairement. — Les vrais méde- (1ns reparaissent en 166(3 : le naïf gentilhomme limousin M. de Pourceaugnac leur a été livré en proie, à eux et à leurs exécuteurs des basses œuvres, par les machinations < le quelques fourbes. Infortuné M. de Pourceaugnac! Il y

lurait de la cruauté à ne pas le plaindre, tout en riant de hii. Mais faut-il plaindre Argan, qui, sans être trompé par aucun Kraste ou aucun Sbrigani, sans avoir menu" pour excuse une de ces maladies trop réelles qui all'aihlissent le courage et l'esprit en même temps que les forces, est devenu la dupe des médecins nussi bien (pu;

I(î8 apothicaires, et continue à se faire traire par eux iommeune bonne vache à lait? Si quelqu'un plaint le malade imaginaire, ce n'esta coup sûr pas Molière. Mais, Impitoyable pour la victime des hommes de l'art, il est plus impitoyable encore pour les hommes de l'art euxmômes. Cette fois, la satire est complète; la verve railleuse du poète arrive à son paroxvsme dans la cérémonie

bouffonne où Argan se fait recevoir docteur au bruit des harangues macaroniques ; et, comme si Molière avait jugé que cet effort devait être pour lui l'effort suprême, il meurt presque sur le théâtre après une représentation de cette pièce vengeresse. Comme l'a dit un médecin, après quelques escarmouches, Molière a livré jusqu'à quatre batailles rangées, et finalement il tombe sur la brèche. Nous sommes à la date lugubre du 17 février 1678.

Maintenant, si nous voulons étudier d'un peu près cette campagne, il en faut d'abord, distinguer les divers objectifs, ou, si l'on aime mieux, il nous faut ranger sous divers chefs, que nous fournira Molière lui-même, ce que nous avons à dire sur cette partie de son œuvre. Rien n'est plus facile, en vérité. Assistons à la première escarmouche sérieuse, lisons l'unique scène qui pour le moment nous intéresse dans le Don Juan, et, comme en un raccourci, toute la suite s'y présentera déjà à nos yeux. Sganarelle s'est éloigné prudemment pendant que son maître était aux prises, avec des brigands d'abord, puis avec les frères de Done Elvire. Revenu, comment expliquera-t-il son absence ? De la façon la plus vulgaire, mais en essayant aussi une allusion plaisante à sa défroque de médecin : « Je 'crois que cet habit est purgatif et que c'est prendre médecine que de le porter. » Et voilà une plaisanterie gauloise qui fait pressentir les questions indiscrètes du Sganarelle de 1666: «La matière est-elle louable? »; ou la précipitation avec laquelle Argan se dérobe à ses interlocuteurs pour courir où l'envoient les remèdes de M. Fleurant ; ou encore les seringues implacables qui, en dépit de toutes ses résistances, couchent en joue M. de Pourceaugnac. — Ailleurs, Don Juan se déclare impie en médecine: « c'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes », dit-il. Et voilà qui prépare maintes paroles caractéristiques sur l'art de guérir que prononceront d'autres personnages, M. Filerin sur-

,K> Mi.l)K*.i.>n

loul et le sage Béralde. — Enfin, Sganarellc est tenté cIo ' prendre au sérieux à cause de l'habit qu'il porte et de la considération où cet habit le met, il raisonne sur dos tnaux qu'il ne connaît point, il fait au petit bonheur des tdonnances : il est en passe de devenir un Purgon ou un riiomas Diafoirus.

Les médecines, la médecine et les médecins, voilà donc ce que Don Juan nous montre déjà comme ayant excité la verve de Molière, et ce sur quoi nous devons consulter les omédies ultérieures.

Laissez-moi d'abord reprendre à mon compte le mot d'Elmire :

Ail moins, je vais toucher uik; étrango matière ;

Ne vous scandalisez en aucime manière.

Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis.

Beaucoup pourtant se sont scandalisés devant certaines plaisanteries de Sganarelle dans le Médecin malgré lui, ou de ïoinelte dans le Malade imaginaire; ils ont eu deshautle-cœur devant cet Argan, que sa femme appelle « un honnne incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre », ou devant ces apothicaires de tous pays qui poursuivent M. de Pourceaugnac en le suppliant d'accepter le clystère qu'ils ont préparé pour lui : « Piglia-lo su, signor Monsu... (^est pour déterger, pour délerger, pour déterger. » M. Bergeral-Caliban, dont on n'eut pas attendu pareille di'licatesse, déclare « stupide et sale » la cérémonie (lu Malade imaginaire. Ferdinand firunetière, dont lagra- Nité morose se comprend mieux, a demandé plusieurs lois ' qu'on trouvait d'amusant dans M. de Pourceaugnac. \lfred de Vigny, dont on ne pouvait attendre une autri'

opinion, a écrit : « Je ne peux rire du gros rire, je l'avoue, et les saletés de la santé humaine font que je n-once le sourcil de tristesse et de pitié. » Enfin, sans être ni Vigny, ni Brunetière, ni môme Caliban, beaucoup de spectateurs, qui tiennent à se ménager une réputation de bon goût, froncent le sourcil, en ayant grand soin de le faire voir : « Il n'y a pas de si petite bourgeoise, disait GeoflVoy dès i8i i, qui ne fasse aujourd'hui la grimace à Pourceaugnac, et à qui les seringues et les lavements ne donnent des nausées ; on les entend s'écrier : « Fi ! l'horreur ! peuton s'amuser de ces platitudes dégoûtantes ? »

Mais les dégoûtés ne forment pas la majorité du public. Qui n'a vu un rire inextinguible secouer les spectateurs devant les fantaisies médicales de Molière? Dans le plus modeste des théâtres en plein air aussi bien qu'à la Comédie-Française, avec des marionnettes comme interprètes aussi bien qu'avec les grands comédiens, Pourceaugnac lui-même, ce Pourceaugnac honni, ne fait-il pas la joie des spectateurs ? C'est que la force comique de Molière est irrésistible, ici comme adleurs, et nous l'expliquerons tout à l'heure brièvement ; c'est aussi qu'en se montrant gaulois, le poète caresse en nous d'héréditaires instincts et se conforme à une bien vieille et toujours vivace tradition. ce Le goût des gauloiseries, qu'on m'a reproché souvent, me vient de Molière», disait Armand Silvestre, cet étrange poète-conteur, Jean qui pleure en vers, Jean qui rit en prose, qui a désopilé la rate d'un grand nombre de nos contemporains. Et, si Armand Silvestre, si Chavette et bien d'autres se rattachent à Molière, Molière lui-même se rattache à Rabelais et à nos vieux auteurs de farces et de fabliaux. « Ne sens-je point le lavement? » dit M. de Pourceaugnac à Sbrigani. « Ne sens-je point le lavement? Voyez, je vous prie. — Eh ! répond Sbrigani, il y a quelque petite cbose qui approche de cela. » Il y a aussi quel- (|ue petite chose qui approche de cela dans une partie de

Page 1