I. II
composé un livre abominable contre la religion et contre l'État. 11 est jeune, puisqu'il plaît à Gélimène ; et nous ^^avons même qu'il y a à son costume des rubans verts. Aujourd'hui tout cela paraît insuffisamment précis. Alceste est noble, mais quel est son titre et sa situation sociale ? Il est jeune, mais quel est son âge exact? Pourquoi a-t-il un procès ? Gomment est-il devenu amoureux de Gélimène ? Est-il grand ou petit ^ ? blond ou brun ? Gomment a-t-il vécu jusqu'au moment où l'action commence? Ge dernier point, il faut le reconnaître, a son importance; car, si Alceste a vécu hors du monde, comment se fait-il qu'avec son caractère il se soit décidé à y entrer ? et, s'il a vécu dans le monde, comment se peut-il qu'il manifeste à propos de tout une indignation qui suppose l'étonnement et l'inexpérience ?
Un dramaturge réaliste de notre temps nous éclairerait sur cet article, et il aurait raison. Mais il nous éclairerait peut-être aussi sur tous les autres ; et, au fond, cela seraitil si nécessaire ? Vous rappelez-vous la taille, le teint, le costume de toutes les personnes qui vous ont intéressés-^ S'ils vous ont conté les aventures de leur jeunesse, les avez- vous gardées fidèlement dans votre mémoire? Vous vous rappelez leur caractère et ce qui est essentiel pour le faire comprendre. Molière, qui, d'ailleurs, pour préciser ce qui serait resté trop vague, comptait sur l'identification en grande partie inévitable des acteurs et des personnages, Molière a fait comme votre mémoire : il a oublié tout ce qui n'était pas essentiel ; et, si les personnes dont vous avez oublié la taille et le teint n'en sont pas moins vivantes
I. Il ne semble pas qu'on puisse voir une réponse â celte question dans le vers d'Oronte (I, 2, 433) :
Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut.
Gf. la réplique d'Alceste :
Ma foi ! mon grand Monsieur, je 1<^ prends comme il faut.
« LE MISANTHROPE » O-y
|)our VOUS, il n'y a pas de raison pour qu'un Alcestc ne vous apparaisse pas comme vivant, aussi bien qu'eux. A-t-il en lui ce mélange de cohérence et de contradiction, rc trait dominant et pourtant cette complexité qui caractérisent les hommes ? Ses actions sont-elles le résultat de son état moral, au lieu de paraître évidemment combinées par l'auteur en vue de dérouler son intrigue? Ses paroles ont-elles l'accent de la parole personnelle et vivante au lieu de servir à l'expression de théories pures et à la démonstration de thèses chères à l'auteur ? Voilà vraiment tout ce qui importe.
Comme la gloire de Molière pourrait nous en imposer, Taisons une expérience. Oublions les vers de notre poète, oublions le détail des scènes et de l'action, et voyons ce qui arrivera à un homme dont le caractère et la situation seront à peu près tels qu'ils les a conçus. Prenons un homme jeune, doué d'une âme aimante et en même temps noble et fière, épris de sincérité et de justice, et à qui, comme on l'a dit de Condé, il ne manque que les moindres qualités, à savoir une certaine tolérance et une certaine douceur. Cet homme se môle à la société relevée, à laquelle le destinent sa naissance, sa fortune, sa distinction d'esprit et son éducation. Le cof>ir:)«;ff' ne peut man(pi<Md'être piquant, et il l'est.
Le monde est régi par lesconNciianccs, c est-à-dire (ju on s'y fait de mutuelles concessions, qu'on feint d'être dupes les uns des autres, qu'on s'y témoigne une vive aflcction. Puis, comme ces concessions mutuelles sont gênanles, comme on sent trop la vérité du mot de Pascal : « l^a j)olitcsse est : incommodez- vous », on se revanche en étant au fond plus égoïstes, plus indifférents les uns aux autres, plus moqueurs les uns |K)ur les autres. On s'embrasse, cl on se traite au fond du cœur de fâcheux ; on se prodigue! les compliments, et on n'altendcju une occasion de déchin'r avec les dents de la satire ceux ([u'on vient de com[)li-
menler. L'organisation sociale ressemble quelque peu à celle des salons ; tout y est donné à la forme. Il semble que l'on veuille récompenser le mérite ; il semble que l'orï \euille faire régner la justice. Au fond, l'injustice est sous toutes ces belles apparences, comme l'égoïsme sous les convenances des réunions mondaines. Tels sont les spectacles qui s'offrent à notre loyal gentilhomme. — S'il n'était pas si noble et si aimant, il n'y aurait pas là de quoi l'émouvoir. — S'il n'était pas si jeune, il serait moins étonné de ce qu'il voit* * ; ses réserves d'indignation seraient épuisées, et, abaissé par la vie, comme dit énergiquement Aristote, il accepterait avec résignation la comédie humaine. — S'il était moins fier, il consentirait peutêtre à y jouer un rôle. — S'il était plus doux et moins raide dans son attitude, il souffrirait de cet état de choses, sans tenter une inutile révolte. — Etant ce qu'il est, il éclate, il s'emporte, il s'imagine que la douleur qu'il éprouve et qui vient d'un amour froissé pour ses semblables, est au contraire de la haine: il s'intitule misanthrope.
Dès lors, il n'aurait plus qu'une chose à faire : c'est de quitter ce monde, où il n'est pas à sa place et où il souffre trop. Et peut-être y viendra-t-il, en effet. Mais, en attendant, trois choses le retiennent : d'abord, quelque entêtement orgueilleux, car il n'a pu constater combien il est moralement supérieur à tout ce qui l'entoure sans éprouver de l'orgueil ; — puis, quelque espoir naïf, fruit de son honnêteté et de sa jeunesse, que son exemple finira par transformer cette société frivole, injuste et menteuse ; — enfin et surtout, l'amour, rançon de sa prétendue mi-
I. Entendez cependant que la jeunesse ne se mesure pas toujours à la date de la naissance. « La jeunesse au fond n'est que la surprise de la vie. Quand on ne la ressent plus, on n'est plus jeune ; et l'on est jciuie tant qu'on la ressent. « Joaquin Nabiico, Pensées détachées.
« LE MISANTHROPK -> (»()
sanlhropie. Plus il se croit rempli de colère, et plus il éprouve, au fond, le besoin d'aimer. Il aimera donc, malgré lui. Et qui aimera-t-il ? Quelque jeune fille simple et franche, la plus semblable à lui-même qui se trouvera ? 11 se pourrait. Mais combien il sera plus humain qu'il aime justement qui lui ressemble le moins, le produit le plus ralfiné de ce monde contre lequel il gronde : une coquette spirituelle et médisante ! Cela paraît éminemment illogique ; mais d'abord l'homme est un animal illogique, et « la raison n'est pas ce qui règle l'amour » ; de plus, l'illogisme ici n'est qu'apparent. La coquette attire l'homme aimant, comme un enfant inécliant attire sa mère, parce qu'il est l'être le plus capable de la faire souf- | frir ; la coquette attire l'adversaire orgueilleux du monde, ' parce qu'elle est la plus belle concjuèlc qu'il puisse faire j sur lui, s'il la convertit ; peut-être aussi pcrsonnifie-t-elle, sans qu'il s'en doute, le charme malsain, mais subtil, de cette société qu'il croit mépriser et qui déjà lui a imposé certains de ses ménagements, certaines de ses hypocrisies.
Amoureux d'une coquette ; aimé (à ce qu'il semble), mais comme un homme de son humeur peut être aimé par une coquette ; sans cesse blessé dans son alTection, dans son amour-propre, dans ses convictions les plus chères, notre héros deviendra encore plus irritable. Tout le fera sortir des gonds. Sans cesse il donnera la comédie à cette société, qui ne pourra s'empêcher de l'estimer. Pour nous, qui partageons plus ou moins les préjugés du monde, il sera à la fois admirable et plaisant.
Ne voilà-t-il pas un caractère bien vivant et un rôle bien naturel? et ne sont-ce pas là jiistonioiit le caractère et le rôle d'AIceste ?
Alceste est une Arnr droilc, hkhs «dure à manier ->. que le ciel n'avait point fait |)our la cour et que le milieu 1 où il se trouve fait paraître étrange en même tenq)s (|uo noble :
i;liais'te.
Dans SCS façons d'agir il est fort singulier : Mais j'eji fais, je l'avoue, un cas particulier, Et la sincérité dont son àme se pique A quelque chose, en soi, de noble et d'héroïque. C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'Iiui, Et je la voudrois voir partout comme chez lui *,
Contre Philinte à la première scène, contre Orontc dans la scène du sonnet, contre les médisants dans le salon de Gélimène, contre les injustices de la justice à pro- I pos de son procès, contre la rancune sournoise du bel ' esprit qu'il a offensé, partout il a raison au fond, mais partout il montre une indignation qui ne va pas sans ({uelque naïveté :
Quoi ? Contre ma partie on voit tout à la fois L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois; On publie en tous lieux l'équité de ma cause ; Sur la foi de mon droit mon àme se repose ; Cependant je me vois trompé par le succès, I J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès ! Lin traître, dont on sait la scandaleuse histoire, Est sorti triomphant d'une fausseté noire ! Toute la bonne foi cède à sa trahison ! Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison 1... Et non content encor du tort que l'on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable, Et de qui la lecture est même condamnable, iJn livre à mériter la dernière rigueur. Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur ! Et là-dessus, on voit Oronte qui murmure. Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture I Lui, qui d'un honnête homme à la cour tient le rang, A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc, Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée, Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée ; Et parce que j'en use avec honnêteté.
Et ne le veux trahir, lui ni la vérité, .11 aide à m'accabler d'un crime imaginaire ! Le voilà devenu mon plus grand adversaire ! Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon,
I, Acte IV, scène i, v. Ii63-ii68.
u I,i: MlSV.MllUOl'l. >> -j l
Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon !
Et les hommes, morbleu ! sont faits de cette sorte !
C'est à ces actions que la gloire les porte î
Voilà la bonne foi, le zèle vertueux,
La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux I
Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge :
Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.
Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups.
Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous*.
Rousseau reproche à Alccsle d'être trop sensible à ses ennuis personnels ; et, en effet, il éclate un peu trop contre sa partie (ainsi que le lui dit Philintc) et il s'écrie avec nue animation singulière :
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler. Sans que je sois — Morbleu ! ^
Mais c'est en cela précisément qu'il est un personnage vivant, au lieu d'être une abstraction. S'il s'appelait Pessimisme et s'il était un personnage de moralité, il s'irriterait pour des raisons plus générales. Alceste n'est pas intéressé, et on le voit bien lorsqu'il répond brutalement aux plaintes d'Arsinoé sur l'ingratitude de la cour à son égard :
Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre ? '
ou lorsqu'il refuse de s'occuper de son procès, en conseillant à Gélimène d'en faire autant pour le sien ; mais c'est un homme, un jeune homme, et qui montre en tout ceci, €n même temps qu'un peu de naïveté, un peu d'orgueil. Il crie : « je veux qu'on me dislingue » ; il trouve qu'on lui fait « injustice aux yeux de l'univers » ; il veut que la conclusion do son procès
lomcure k la postérité (itjuuiit iiiK lii.iii^Mi iii-<ii.ii<-, un fameux témoignage De la méchanceté des hommes de notre âge*.